CHAPITRE II
Il y a plusieurs années, quelques personnes intelligentes et riches organisèrent une mission destinée à l'étude de l'homme préhistorique tel que de nouvelles hypothèses le supposent depuis la découverte d'un crâne insolite dans le terrain tertiaire de Trinil, à Java, province de Madioun. Là, parmi les traces d'une coulée de laves, le docteur R. Dubois recueillit un fémur digne d'Hercule, plusieurs dents de forme intermédiaire entre celles de nos aïeux et des anthropoïdes, une calotte crânienne rappelant la contexture des têtes chelléennes jadis exhumées du sol quaternaire de Spy (près Namur).
Surpris par le cataclysme volcanique, avec certains animaux de l'époque pliocène, l'ancêtre, par cette mort, nous renseignera sans doute sur la question de savoir si l'Asie ou l'Europe engendrèrent nos premiers parents.
Jusqu'en ces dernières années, on soutint que l'Asie
fut le berceau d'Adam. Sur le plateau central, les premières tribus chasseresses auraient pullulé, puis, de là, se seraient répandues vers les points cardinaux du vieux continent. Mais cette théorie cessa naguère d'être prisée. Des recherches anthropologiques récentes, la réunion des témoignages recueillis dans les régions diverses convainquirent les savants d'autre manière. Simultanément, en tous lieux, pendant la période qui suivit le premier recul au nord des glaces polaires, serait apparu l'homme chelléen de qui les ossements furent reconnus dans notre terrain quaternaire, avec des outils de silex taillés par éclats et nommés coup-de-poing, armes primitives servant à renforcer l'action de la griffe humaine. Nos redoutables ascendants chassaient alors le mammouth. Ils semblent avoir suivi les migrations de ces proboscidiens qui fournissaient à l'appétit des hordes, outre la viande en abondance, les fourrures propres à garantir contre le froid. Beaucoup d'outils identiques furent trouvés en Sibérie, autour du lac Baïkal, près de ïomsk, à côté d'un squelette dépecé et carbonisé de mammouth, au Japon, près de Beyrouth, à l'est de Tyr, dans la Galilée, en Phénicie, vers Madras, au Bengale. L'Europe et l'Asie avaient donc produit dans les mêmes périodes, inlcrglaciaire et poslglaciaire, leurs x^dams nés avec la flore des prairies et des forêts, alors que s'atténuaient les rigueurs du climat.
Concevoir l'outil, l'arme, c'est-à-dire adjoindre aux moyens naturels de défense un moyen artificiel et mobile, semble la première faculté éminemment caractéristique de l'espèce humaine. Ni les animaux les mieux domestiqués, ni les bêtes libres dans les solitudes, n^inventèrent ce mode d'asservir la nature. Les oiseaux construisent des nids ; les castors établissent des barrages ;
les fourmis élèvent, pour leurs métairies, des troupeaux de pucerons à lait, mais la vigueur de l'élan personnel n'est pas accrue par l'emploi de l'arme. Au nombre des objections qui refusent le titre d'homme au pithecanthropiis du docteur Dubois, celle alléguant l'absence d'outils auprès des os ne vaudrait pas le moins. A vrai dire, en Birmanie, les couches de miocène ou du pliocène inférieur (tertiaire) contiennent des éclats de silex. En 1897, M. Noetling indiqua même un os d'animal, peutêtre volontairement poli et d'origine pareille. Le piihecanthropus aurait droit, dès lors, ù notre salut égalitaire. Ce serait bien en Asie qu'Adam aurait connu d'abord le bonheur du sourire pour Eve, devant les décors du paysage tertiaire, selon les théories du même Moïse.
Depuis les merveilleuses légendes préhistoriques écrites par l'art des frères Uosny, nous n'ignorons plus tout des sentiments et des vies propres aux premiers hommes. Eyrimah, Vamireh persistent dans nos mémoires littéraires qui scandent les phrases de ces pages héroïques. L'ésotérisme nous apprit en outre à comprendre les trois sens hiératiques de la Genèse, et comment Aïscha ou Eve représente la volonté potentielle des premiers humains sous le symbole concret de la femme, objet du désir permanent, des appétits d'éternité et de beauté. L'anthropologie moderne s'ajoute de la meilleure façon aux données de l'art et à celles de la science occulte. Commanditant les chercheurs qui vont reconstituer l'existence du pithecanthropiis eredus, lesmécènes font œuvre pieuse. D'après leurs enseignementsprochains, la théorie pourra florir qui décrira les transformations du genre humain, ses migrations les plus anciennes, les civilisations des origines. Ensuite nous apprendrons raisonnablement quelles sont les races
parentes de notre peuple, quelles sont celles nécessairement hostiles, et celles dont les affinités se peuvent accorder avec les nôtres.
A lire l'ouvrage de M. Deniker qui rassemble, en un <;orps parfaitement compact de solides et scrupuleuses généralisations, les doctrines relatives aux Races et peuples de la terrey on reste tout d'abord stupéfié : il y a contradiction entre les agglomérais géographiques, linguistiques désignés par les noms des patries, et l'exacte vérité des cousinages humains.
Si les nations s'étaient formées, en Europe, d'après les caractères physiques analogues de leurs individus, d'après les indices somatologiques, pour s'exprimer pertinemment, les Etats, au lieu d'occuper les pays dans la direction sud-nord, en longitude, s'étendraient en latitude.
Car la race nordique, dolichocéphale, blonde et grande, aux yeux clairs, à la face allongée, au nez droit, proéminent s'étale sur la Suède, le Danemark, la Norvège, l'Ecosse, l'Angleterre septentrionale et orientale, l'Irlande, les îles Féroë, la Hollande, parmi les Frisons, dans rOldenburg, le Schleswig-Holstein, le Mecklembourg, les provinces baltiques et la Finlande. Une fédération de ces pays se vanterait justement de composer une patrie homogène réunissant des individus de même race, de mêmes coutumes et de mêmes mœurs. Or, ces régions demeurent divisées entre six empires aux frontières strictes et qui se prétendent différents. Erreur absolue. Les Anglo-Saxons, par exemple, ne sont qu'une tribu germanique, et le Danemarck eut mauvaise grâce de se rebiffer contre l'absorption par la Prusse. D'autant moins discutable semble cette opinion de la science, que tous ces peuples ont adhéré ù une même philoso-
plîie théiste satisfaisant leurs caractères uniformes.
La grande race celtique-cénévole, brachycéphale, de petite taille, brune, à la face arrondie et au corps trapu, règne sur les Cévennes, les Alpes occidentales, la Bretagne, le Poitou, le Quercy, la vallée du Pô, l'Ombrie, la Toscane, la Transylvanie, la Hongrie. Elle se mélange aux habitants du Piémont, de la Suisse centrale et orientale, de la Carinthie, de la Moravie, Galicie, Podolie, de ITtalie moyenne. Très probablement elle descend des brachycéphales qui, partis de la vallée du Danube, au début de l'âge de la Pierre polie, gagnèrent la Suisse, envahirent l'Occident et imposèrent aux dolichécéphales la civilisation dite à tort « aryenne » qui substitua l'agriculture avec élève du bétail au jardinage par le moyen de la houe, et qui propagea les dialectes à suffixes, réalisa l'unité des idiomes pendant l'âge des métaux, ouvrit la grande voie de commerce pour l'ambre et l'étain entre la Scandinave et l'Archipel, inventa l'usage du cuivre, martela les premiers outils de bronze en Suisse, centre initial, transporté plus tard dans les Carpathes, où les langues se divisèrent, comme le rapporte le mythe de Babel, se propagèrent en deux courants, l'un oriental enseigné par les Slaves aux tribus du Caucase, de l'Asie, sous forme de sanscrit et d'iranien, l'autre, occidental, révélé, sous forme de patois germaniques, latins, helléniques.
Aux temps de l'Histoire, tous les faits importants surgissent au milieu des peuples que cette race féconde. Elle envahit le Jutland et l'Angleterre ; elle devient la force des Bretons qui vont redescendre, au v® siècle avant Jésus-Christ, par les Gaules océaniques, jusque dans la Galice espagnole pour fonder le groupe ccllibère. Seulement alors les annales de la péninsule com-
mencent. En 392 avant Jésus-Christ, celle race culbutera les Pélasges-Etrusques, prendra Rome, puis courra dans l'Asie antérieure pour instaurer l'empire des Galates, vers 279. Quand l'auront domptée les légions de César, elle acceptera très intelligemment la civilisation latine, l'affermira dans l'armature du christianisme, la défendra contre les invasions d'Orient. C'est dans son sein que toutes les barbaries viendront se transformer au creuset des fonts baptismaux. Elle engendrera la cité, la commune, le mouvement des croisades, la querelle guelfe et gibeline, l'esprit de la Réforme précurseur de la Révolution. C'est la race pensante, accueillante, vivifiante, unifiante. On lui doit tout : l'alliance des esprits chaldéoégyptiens, helléniques et latins avec la force Scandinave. Elle n'est pas même une patrie. Catholique ou orthodoxe, sa multitude œuvre sous vingt drapeaux différents, comme sa sœur cadette, la race adriatique 1res brachycéphale, aux cheveux bruns ondulés, au sourcil droit et au nez fin, qui l'aida puissamment de Lyon jusqu'à Liège entre Loire et Saône, sur le plateau de Langres, dans la Haute-Moselle, les Ardennes, l'Alsace,, la Suisse romande, parmi les Latins du Tyrol, les Ruthènes des Carpathes, les Albanais, les Serbes, les Dalmates, les Bosniaques, les Croates, les montagnards polonais, les Petits-Russiens, avec lesquels, mêlée, elle constitua la famille aux yeux clairs, dite subadriatique,. et tout évidente dans notre Champagne, en Perche, Lorraine, Vosges, Franche-Comté, Luxembourg, Zélande, pays du Rhin, Bavière, Bohême méridionale, Autriche allemande, Tyrol central, Lombardie, Vénélie.
Vraiment l'anthropologie n'est pas indulgente aux théories des nationalités. Elle donne un démenti formel à la géographie politique de l'Europe, sauf à l'organisa-
tion do la Suisse. Elle démontre brutalement que les Etats se formèrent selon le caprice de la barbarie, que les peuples n'ont rien à voir dans les querelles des diplomates, puisque leurs patries naturelles, leurs patries de races, s'étendent en latitude, tandis que les patries nominales s'étendent en longitude. Elle nie le nationalisme des langues imposé d'ailleurs par la conquête, et que contredit celui des signes physiques, infiniment plus normaux. Aucun rapport somatologique ne lie, par exemple, les Kachouhes, blonds, petits, agriculteurs paisibles de la plaine, et les Monténégrins^ bruns, grands, élancés, pasteurs belliqueux de la montagne ; cependant les uns et les autres appartiennent, sans raison, au groupe de Slaves. « Quel contraste plus frappant peuton imaginer, écrit M. Deniker, que celui entre un Norvégien, grand, blond, marin hardi, dont le pavillon flotte dans tous les ports du monde et le montagnard du Tyrol septentrional, brun et petit, agriculteur sédentaire, dont l'horizon est borné par les cimes de ses montagnes ? Et, cependant, tous les deux sont réunis dans le groupe germanique ».
Les patries rationnelles et conformes aux données scientifiques devraient, en Europe, se répartir au nombre de quatre dans l'ordre suivant :
1° L'empire nordique ou germanique comprenant la Finlande, les provinces baltiques, la Suède, le Danemarck, la Norvège, l'Angleterre, le Schleswig-Holstein, l'Oldenbourg, le Mccklembourg, la Lithuanie ;
2° L'empire oriental ou russe, comprenant les Blancs- Russiens, les Grands-Russiens, les Prussiens, les Polonais, qui réclament à tort contre l'annexion moscovite, les Kaclioubes, les Saxons, les Silésiens ;
3'' L'empire celtique, réunissant les brachycéphales
autour de la Suisse comme centre, c'est-à-dire les races cévenoles, et ce qu'on a nommé d'abord la race lorraine, puis adriatique ; cela réaliserait l'union de la France (moins quelques provinces au midi et au centre), de l'Alsace-Lorraine, de la Belgique, de l'Allemagne centrale ei méridionale, de la Lombardie, de la Vénétie, de l'Autrie-Hongrie, des Balkans et de la Petite-Russie ; après expulsion des Turcs vers l'Asie, où, par compensation, •d'ailleurs, ils devraient occuper le pays jusqu'à l'océan Glacial et la vallée du Hoanh-Ho, y compris la Perse, le Caucase, la Tartarie de Sibérie, le Turkestan, la Tarlarie du Volga, celle de Kazan ;
4*^ L'empire du littoral étendu sur l'Italie méridionale et les îles occidentales de la Méditerranée, le long de la côte, depuis Gibraltar, jusqu'à l'embouchure du Tibre, le long du golfe de Gascogne, de l'Irlande nord-ouest, du pays de Galles, du pays basque, installé en Espagne avec des enclaves dans le Périgord, l'Angoumois, le Limousin.
Ainsi devraient se répartir les nationalités véritables, selon les renseignements exacts de l'ethnographie.
On voit combien la politique des rois, par quoi furent constitués les Etats, satisfaisait peu les règles naturelles de la parenté entre les races. Les monarchistes contemporains, quand ils prétendent, de manière très inattendue, qu'eux seuls observent les principes de la science, ne manquent pas d'audace, dans l'usage de l'affirmation. Qu'on ouvre, au hasard, le premier volume de savoir exact, il les contredit aussitôt. D'ailleurs, ne font-ils pas soutenir à Taine que leur théorie est de précellence ? L'auteur des Origines, comme le remarquèrent les jeunes écrivains de la Revue naturaliste, appuya précisément la doctrine opposée.
Au cours d'une étude où il commente certaines théories antidémocratiques et royalistes de Balzac, Taine, en effet, a écrit : « Il est clair qu'avec la gendarmerie d'un côté et l'enfer de l'autre, on peut beaucoup sur les hommes et que des peuples exclus de l'égalité par les armes, de la liberté par le despotisme, de la pensée par l'Eglise, seraient trop heureux d'être bien nourris et point trop battus. Des esprits mal faits vous répondraient peut-être que, contre les vices des hommes, (( vous cherchez refuge chez un homme naturellement « aussi vicieux que les autres, et encore gâté par la « licence du pouvoir absolu ». Ils vous feraient remarquer que, si une presse et une Chambre libres sont le théâtre d'ambitions rivales et l'organe d'intérêts égoïstes, elles prêtent une voix à toutes les minorités contre toutes les oppressions, et que, dans les grands besoins, le sentiment public les rallie de force autour de la vérité et du droit. Ils vous montreraient que si l'homme est mauvais, ses vices peuvent mettre un frein à ses vices, et que l'orgueil en Angleterre, l'égoïsme bien entendu aux Etats-Unis, « maintiennent la paix et la prospérité « publiques mieux que n'a jamais fait le despotisme « d'une Eglise ou d'un roi. » Ils ajouteraient qu'un bon politique ne s'oppose pas à des penchants invincibles ; que l'esprit de vanité et de justice implante en France l'égalité des conditions et des partages : que l'accroissement de la richesse, du loisir et de l'instruction y implantera la science et le souci des affaires publiques ; bref, qu'on n'empêche pas le feu de brûler, que le plus sage parti est de modérer, de régler et d'utiliser la flamme. Ils concluraient que Balzac, en politique comme ailleurs, a fait un roman. »
Voilà, je crois, des arguments nets et précis. S'il est
juste d'écouter quelquefois les morts qui parlent, encore ne faut-il point les faire parler de travers.
Et voilà pourquoi, sans doute, il sied d'applaudir les intelligents mécènes qui facilitent aux savants la recherche, dans Java, du pithecanUiropus erectus, notre ancêtre du tertiaire. Son squelette et ses outils témoigneront au bénéfice de la vérité scientifique Plus manifeste, elle obligera les gouvernements et les diplomates à moins de mensonges sur les nécessités des haines nationales, ou bien à plus de cynisme, ou bien à plus de sagesse humanitaire.