CHAPITRE III
Dans Arles, les édiles abattirent, un beau matin, toutes les croix dressées sur les bâtiments publics. Chose éternellement dérisoire, cela fut accompli au nom de la Philosophie. La bêtise n'a jamais pu faire une pire injure au savoir. Car le symbole de la fécondité universelle, de la chaleur, du feu, du mouvement et de la génération que forment ces deux lignes qui se pénètrent, depuis les origines, appartint à toutes les philosophies promulguées sous l'apparence de mythes religieux, les peuples étant trop naïfs alors pour comprendre les abstractions de la science pure. Les barbares contemporains n'insultent pas seulement au catholicisme spécial des jésuites, mais aux doctrines des Egyptiens qui sculptèrent sur le flanc de leurs statues la croix ansée, mais aux dogmes des Hindous qui représentèrent de façon analogue le lingam, mais aux doctrines védiques qui composèrent de même le signe du sw^asti. Renverser la croix
en l'honneur de la science, c'est démentir toutes les alléi^ations de cette science qui reconnaît, à l'exemple des religions, le mouvement et la chaleur pour principes de la vie universelle. C'est le plus absurde non-sens que puisse consacrer une action humaine, celle de municipalités anticléricales. Si l'on prétend combatti^e le médiocre enseignement des prêtres chrétiens et leurs Ihéories bornées, mieux vaut-il démontrer, par des commentaires relatifs à la croix, que toutes nos religions découlent d'une seule, depuis les temps préhistoriques, (|ue leurs variations furent toujours superficielles et que le même symbole désigna leur principe inmiuable à travers les siècles.
En effet les théologiens certifient que la croix figurée sur la chaire de saint Ambroise, à Milan, est la première que, parmi les disciples des apôtres, on honora. La tige \ erlicale se prolonge vers la gauche de l'adorateur par deux lignes courtes formant avec les extrémités, haut et bas, deux angles droits. De même le bras horizontal se prolonge aux bouts, par deux lignes courtes dirigées vers le sol et formant, avec ses extrémités, deux angles droits. Les zélateurs tracent encore cette même marque sur le front des jeunes bouddhistes. On la traçait depuis le VI® siècle avant l'ère chrétienne, bien avant les prédications de saint Ambroise. Or, cette figure symbolise le premier instrument façonné avec l'intention de produire l'étincelle immédiate dans la caverne de la horde. Au milieu de la tige verticale se trouvait une fossette dans laquelle on échauffait, par une brusque rotation, la pointe fixée sous le bras horizontal. Aux quatre angles des bouts on engageait les doigts pour maintenir immobile, d'une main, la tige verticale, et imprimer, de l'autre main, au bras horizontal le mouvement giratoire capa-
ble d'échauffer, puis d'enflammer les parcelles de bois.
Sans doute, et certainement, cette façon rapide d'engendrer le feu demeura d'abord particulière aux chefs, aux prêtres, à ceux qu'ils initiaient secrètement, afin de réserver pour quelques-uns le privilège d'étonner, par ce miracle, la tribu. Très naturellement on en vint à tatouer ainsi le visage des initiés. Cela les distinguait du vulgaire. Les prosélytes du Feu ne tardèrent point à sacrifier, après la victoire, les captifs sur la croix par reconnaissance, en l'honneur du dieu et de son symbole, du fils évident de la Foudre, de tout ce qui chauffe, brûle, éclaire, tonne et terrifie. Prométhée, d'ailleurs, est étendu, les bras en croix, sur le roc du Caucase ; et l'oiseau, qui peut regarder fixement « le Père de la Flamme », vient, prêtre et immolateur sacré, reconquérir, à travers les chairs de la victime, la chaleur vitale du sang. Le dieu irrité reprend son bien au titan ingrat.
L'habitude orientale de mettre les condamnés en croix perpétuait la survivance de l'holocauste offert aux principes générateurs de la vie universelle. Primitivement, on brûlait le cadavre égorgé contre le signe du Feu. Avant de sacrifier son fils, Abraham élève un bûcher dont les fagots supérieurs purent être disposés en forme .do croix. Ainsi la victime fut couchée au point central où se coupent les diamètres du cercle infini. Image de l'humanité passive au milieu des forces sublimes, sur cet autel, l'expiatoire restitue au Feu, père des choses, par une offrande sublime, la chaleur du sang répandu que la flamme ensuite va dévorer. Le Feu, le Pur, le Chaste, le Yaj, l'Agni des Védas accepte le sacrifice de la créature qui le pense, le conçoit. Communion suprême de l'unité avec tout. En grec, Agnos voudra dire Pur et Pur est le nom du Feu. Puisque le Krichna hindou, huitième incar-
nation de Vichnou, messie descendu pour combattre l'ennemi des Dieux, déclarera qu'il est aussi le Soleil, le Pur, le Yaj, l'Agni, nécessairement, notre Messie, le Christ, l'oint, sera nommé Agnos par les premiers chrétiens de langue hellénique. Les disciples latins traduiront cette épithète par Agnus. Plus tard seulement, l'homonymie fortuite entre cet adjectif et le vocable qui désigne le petit de la brebis, nécessitera parmi les âmesimples la confusion entre le Pur et l'Agneau. L'Eglise tolérera, puis adoptera cette erreur. Ses rituels contiendront la prière : Agneau de Dieu qui efiaces les péchés du monde! au lieu d'exprimer : Pureté de Dieu... ou : Feu Divin.
Aujourd'hui, il semble qu'on puisse combattre difficilement l'hypothèse de cette filiation directe entre Krichna et le Christ. Instruit par la secte essénienne orientale, Jésus souhaita de recommencer la mission éternelle. Il pensait être une nouvelle incarnation du principe que l'on appelait, dans la vallée du Gange, Vichnou, Rama. Krichna, le Bon Pasteur, Buddha, le Sage. On sait qu< selon les prophéties de l'Inde, Vichnou s'incarnera un dernière fois sous l'apparence du cheval exterminateur Kalki, qui d'un coup de pied réduira le monde en poussière. Comparez l'Apocalpyse de saint Jean :
« En même temps, je vis paraître un cheval pâle ; et celui qui était monté dessus s'appelait la Mort, et l'enfer le suivait ; et le pouvoir lui fut donné sur la quatrième partie de la terre pour y faire mourir les hommes par Tépée, par la famine, par la mortalité et par les bêtes sauvages... »
Mais la parenté de Jésus avec l'Agni, avec le Feu solaire, se démontre mieux encore par la date de Noël. Elle
« Prométhée... sur le roc du Caucase... »
{Estampe ancienne.)
survient après l'agonie de l'astre, quand, au solstice d'hiver, il a subi la période la plus courte de sa vie diurne, quand il a paru près de s'affaiblir, jusqu'au terme fatal. Tout à coup la durée de la lumière quotidienne, au lieu de continuer à s'amoindrir, se reprend à croître. Le dieu renaît. Un chant d'allégresse monte des basiliques. Mille cierges allumés célèbrent la nouvelle naissance du Feu. On s'embrasse. On s'étreint. On se félicite. C'est la fête du solstice. La mort de Dieu est conjurée. Noël ! Noël ! Voici le Rédempteur qui va nous tirer de la nuit... du péché... ajoutèrent les chrétiens ignorant leurs origines mentales.
Le solstice d'hiver a lieu quatre jours avant Noël ; celui d'été, quatre jours avant la Saint- Jean. La fête de Pâques est réglée d'après l'équinoxe du printemps. Il semble donc très probable que Noël et la Saint-Jean sont deux solennités fort antiques qui, primitivement, coïncidèrent avec les solstices. Personne n'ignore le mouvement rétrograde des points équinoxiaux. La précession des équinoxes est annuellement égale à cinquante secondes, comme Newton le devina. Or, les quatre jours d'écart constatés entre les solstices et les dates de Noël, de la Saint-Jean, correspondraient à une période de sept mille années environ, d'après certains calculateurs. Noël tombait au solstice, il y a sept mille ans.
Nous avons conservé la coutume des cadeaux qui consistaient alors en poteries et aliments cuits au FeU, présents du dieu. A l'époque des étrennes nous échangeons toujours des bonbons et des vases ornés. Les dons du Pur, nous les colportons chez nos amis et dans notre parentage.
Parce que nos ancêtres indo-européens se réjouissaient de la naissance de TAgni, nous choisissons, entre
les trésors des boutiques, les vases somptueux de Galle, les grès flambés de Carriès et de Delaherche, nous ouvrons, anxieux de satisfaire les goûts difficiles, le grandlivre de Roger Marx sur la décoration française et nous feuilletons les pages où sont dessinées, photographiées, gravées, les œuvres dernières du Feu, du dieu Pur, les objets que créa l'art nouveau des Engrand, des Alexandre Charpentier, des Baffier, des Majorelle, des Carabin, des Wiener, des Tiffany inspirés par les imaginations de nos peintres Besnard, Toulouse-Lautrec, Vuillard, Valloton, Ibels, Sérurier.
La prodigalité de l'antique dieu ne tarit pas. Depuis l'Exposition de 1889 jusqu'à celle de 1900, il inspira tout un singulier effort dont l'esthétique scrupuleuse inscrit les phases. Il y a dix ans, M. Falize commença de montrer ses vaisselles plates, ses plats d'argent ciselé et repoussé, non plus selon les formules du xviii* siècle ou de l'Empire, mais selon celles des talents originaux les plus récents. Galle déjà ciselait le cristal de ses aiguières pansues, qu'il sut ensuite fleurir de corolles épanouies, de pétales merveilleux, de tiges élégamment infléchies et colorées dans la substance de l'émail. Cela n'imite plus et achève de conquérir une grâce propre à devenir l'exemple dans l'avenir. M. Lalique, l'orfèvre, a rempli les vitrines de ses bijoux étranges où des corps de femmes graciles se contournent et se lovent dans l'or m.at (jui sertit la perle, le rubis, le brillant, le saphir. Et les millions récompensent le novateur qui fit caracoler une cavalerie d'émail autour de bracelets majestueusement barbares.
Si le type unitaire des formes récemment composées lie semble pas apparaître encore ; si trop d'essais infé-
rieurs déparent l'ensemble de la produclion, l'art nouveau obtient de la collaboration du Feu plusieurs chefsd'œuvre déjà. La ferronnerie triomphe vite. Les belles grilles des châteaux anciens équivaudraient mal à celle que \[. Genissien sut forger. Le métal se plie sous l'action du dieu en liserons capricieux et légers, en courbes imprévues, mais sans retours durs, sans plis, aux plans heurtés. Jamais le Feu ne rendit la matière plus docile à l'inspiration des modeleurs. Peut-être nous récompense-t-il de la souveraineté que depuis un siècle l'industrie et la science lui confèrent. Imaginant le four électrique apte à concentrer des chaleurs jamais atteintes auparavant, nos chimistes et physiciens lui rendirent itn hommage dont le dieu se flatte avec évidence. Et sa gratitude procure au génie de nos esthéticiens la faculté de concevoir des formes extraordinaires et belles pour nos regards.
L'usage de la lumière électrique inspire aux fabricants de lustres des dessins ornementaux non pareils. Tantôt la suspension affecte la forme retombante d'une branche de fuschia, et chaque corolle en verre contient une lueur bienfaisante. M. Jean Dampt en a conçu, selon le modèle d'une tige de violettes ; les pétales éclosent et s'épanouissent autour de l'ampoule lumineuse. Les piè ces principales d'un mobilier sont acquises. Comptons Il y a le dressoir courbe, aux ruches savamment com binées, aux glaces convexes d'Alexandre Charpentier. l'admirable lit sculpté et le lustre aux violettes de Dampt ; les chaises et la table fragiles, sveltes, élan cées aux pieds fluides et dorés de M. de Feure ; le dressoir à la vigne, avec ses logettes commodes, outre toute la poterie florissante de M. Galle ; le bureau orné de bronzes parfaitement délicats, incurvé comme une feuille
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d'arbre étendu sur le solide appui de pieds doubles, simples et beaux qu'ajusta M. Majorelle ; il y a les bijoux de M. Lalique et leurs courbes recerclées imprévues, orgueilleuses, voluptueuses, malicieuses ; il y a les vitraux autrichiens de MM. Decsey et Cari Geyling qui ne le cèdent pas aux ornementations des verrières encastrées dans les cathédrales gothiques, sans leur ressembler. Qu'on réunisse ces chefs-d'œuvre en une demeure ayant pour façade celle réduite de la Galerie des Machines, une demeure intérieurement parée à l'exemple de la salle centrale des Arts décoratifs, comme l'édifia M. Iloentschell, avec ses hardies arcades de bois ajouré, ses frises sculptées minutieusement. Alors, si l'on rejette l'énorme quantité de camelote, on obtiendra la synthèse d'une décoration neuve, géniale et particulière à notre goût. Un art naît.
Il était impossible que beaucoup d'essais fussent tentés sans de nombreuses erreurs. Elles ont plus influencé notre jugement que ne l'influencèrent les résultats heureux. Voici l'instant de reconnaître les qualités surprenantes des chefs-d'œuvre en évinçant les avortons. Ceuxci ne doivent point nous rendre ceux-là trop odieux. Les étrennes de 1902, dans les musées futurs, indiqueront à notre descendance les premières victoires d'une création spirituelle dégagée de toute méthode servilement imitatrice. La France doit exporter surtout les produits luxueux de ses ateliers. Hélas, les autres facultés de son industrie et celles de son agriculture ne l'emportent plus sur les mérites pareils des races concurrentes. Notre richesse, et par suite notre puissance dépendent en partie du succès de Tart nouveau. Il convient de l'aider au triomphe en lui faisant conquérir cette unité harmonieuse que notre mobilier du xviii" siècle caractérise excellem-
ment, seul, jusqu'à cette date. Dès 1889, M. Roger Marx a prédit la gloire des tentatives modernes. Il a mené les artistes au labeur. Ses conseils et ses savantes théories valurent au peuple des sculpteurs, des céramistes, des peintres, des orfèvres, des architectes, des ferronniers, le courage d'un travail judicieux et sans relâche. A lui revient l'honneur entier du miracle que les années pix)chaînes verront grandir. En prescrivant la recherche d'une originalité que la tradition française doit seule instruire, il aura pu faire créer de nouvelles merveilles par le génie latin. Il a mis plus étroitement l'homme et le dieu Pur en contact. Il a servi la Beauté, comme ces prêtres des vieux collèges égyptiens qui enseignaient la règle aux architectes et aux maçons des Pyramides, en répandant sur eux la lumière d'Osiris, personnification du Soleil.
L'œuvre du Feu ne s'arrête point. Son signe commande aux esprits qu'enfantèrent les longues séries d'ancêtres adorateurs de l'Agni, d'Ormuzd, de Dzeus, du Deus latin, du Lumineux. En vain, des barbares ignorants et sacrilèges abattent les croix, ses symboles. Le dieu continue sa carrière et distribue ses bienfaits à nos races civilisatrices. Donc vénérons-le avec intelligence, même par l'entremise des rituels religieux qu'il inspira tous, et qu'il nous faut observer, en dépit de l'ignorance monstrueuse propre aux divers clergés. Saluons l'Agni védique dans l'ostensoir de nos processions ; et la foudre de Prométhée dans le prêtre recouvert de sa dalmatique où brille l'Agnos essentiel. En môme temps que le Christ souffrant sur l'autel de notre cathédrale, remercions Rama, Krichna, le Buddha, les Esséniens précurseurs. Soyons catholiques, c'est-à-dire universels, par l'esprit qui se plaît à concevoir tous les dieux dans le Seigneur
étincelant, tous les Prométhées sur les croix où ils saignent par le flanc ouvert. Le catholicisme ainsi révélé, c'est l'ûme latine de fraternité qui sut, vers le temps des croisades, réunir toutes les armées de l'Europe en une seule nation fidèle au même insigne du Feu créateur.
Il vit, le dieu, telle une de ces idées platoniciennes que la science sociologique recommence à découvrir : être supérieur dont les peuples sont les humbles organes, les bouches et les bras multiples, les forces objectives, dépendantes et transitoires. L*idée du grand Agni védique se perpétue, pensée positive et immortelle, malgré les injures infîmes de quelques politiciens qui se croient des philosophes, niaisement.
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