PREFACE V
Que lisent donc nos bacheliers, licenciés, docteurs, agrégés, que lisent leurs familles? Des feuilles à télégrammes et à faits divers.
L'esprit concierge est monté de la loge au salon et à la bibliothèque. Sur le million de bacheliers, cent mille à peine refusent de s'intéresser fiévreusement à la disparue de Saint-Cloud, à la bicyclette du curé et aux fantastiques grossissements inventés par les reporters. On veut découvrir, dans la tache d'encre imprimée, les mains de tel assassin ou de tel ministre dessinés par la chiromancienne. Les portraits des apaches et des escrocs, ceux de la femme séduite et du ravisseur enchantent, quelle que soit l'insignifiance de ces images. N'allez pas accuser les directeurs de ces quotidiens. Eux-mêmes déplorent ce goût de notre élite ? Mais force est d'y satisfaire, sinon le tirage cesse d'augmenter. Fonctionnaires, officiers, magistrats ou négociants, tous exigent du scandale et du crime en première page, entredes imputations calomnieuses contre quiconque ne partage pas l'avis politique de la gazette.
Ce qui malheureusement justifie la prédiction émise par Tarde dans son incomparable ouvrage sur « l'Opinion et la foule », à mesure que la presse se développe,, les divers publics adoptent ses avis, non pour la qualité des approbateurs, mais pour la quantité des lecteurs. Le nombre fortifie la suggestion.
Est-ce pour cela que dans les lycées, vingt ans cette élite apprit à honorer Platon, Brutus, Spinoza, Montaigne et Richelieu? 11 semble qu'une fois les diplômes conquis, et la place officielle gagnée dans l'administration, le tribunal ou le régiment, chacun cherche à redevenir rustre par l'esprit. Et le pis n'est point que ces curiosités inférieures gagnent la bourgeoisie, c'est