CHAPITRE VIII
Les oriflammes de son exposition ont, un jour, pavoisé la ville d'Arras. Le beffroi, érigé dans sa dentelle de pierres, sonna les rythmes de la vieille joie flamande sur les deux places aux arcades de piliers trapus supportant les façades que terminent des faîtes à degrés ; tels ceux des maisons hanséatiques, dans Bruges et Gand. C'est une résurrection glorieuse de la vie provinciale. Ces expositions marquent tdut l'effort que la contrée tente afin de participer à la grande collaboration française.
Dans le Pas-de-Calais, s'étalent d'immenses champs de betteraves, dont les lièvres dodus sautent les panaches verts et violets miroitant au soleil. Les tours roses des cheminées industrielles signalent les lieux où le végétal se transforme en sucre pour alimenter les épiceries d'Angleterre et garantir le fret de maints vapeurs traversant le détroit. Plus tôt fleurirent les milliers de tulipes gracieuses, blanches et violettes, dont la graine
fournit l'huile d'œilletle aux pressoirs que meut la vapeur des moulins semés au détour des villages. Et partout les faux des moissonneurs achèvent de raser les champs couverts tout à l'heure par la blonde mer des froments. A Lens, où Condé naquit, les mineurs extraient la houille ; et l'idée de libération sociale y secoue les cœurs laborieux. Au long des canaux rectilignes s'en vont les chalands chargés des farines que leur versèrent les ouvriers des minoteries énormes, actives, poudrées à frimas. Cependant que les chariots pleins d'escourgeon mûr viennent le livrer à la fermentation dans les brasseries.
Au milieu de ces richesses étalées sur les plaines, Arras, jadis, se dressait, comme un joyau, dans un cadre d'admirables remparts construits sur les indications de Vauban. De peupliers élégants avaient poussé dans la profondeur des douves, et ils élevaient leurs cimes plus haut que les murs abrupts. D'autres arbres s'épanouissaient sur les chemins de ronde. En sorte que la ville, sertie dans ce double anneau de verdures, semblait, de loin, un de ces châteaux-forts que les fondateurs peints sur les vitraux des cathédrales tiennent dans leur main gantée. Des marécages flanquaient la place sur un côté et baignaient les bases rondes des bastions. Jadis, la Scarpe sortait de la ville sous une herse de fer, par une voûte de défense, avant de porter vers les Flandres la porcelaine et les tapisseries d'Arras, merveilles confiées aux coches d'eau.
Là, dans cet anneau de briques rouges aux angles hardis et aux verdures délicieuses, les moments historiques de la France furent préparés. Armagnacs et Bourguignons se pourfendirent dans les marais qui supportent, aujourd'hui, des flottilles de grèbes plongeurs.
Des chevaliers s'en vinrent agoniser sous leur écorce de ter au milieu des roseaux que contournent les grenouilles coassantes. Là même, Louis XI recueillit le fruit de son intelligence extrême, prévoyante, adroite, énergique et doucereuse. Il scella le pacte qui réunit la Bourgogne à la France contre l'Anglais. Et ce fut l'heure marquant l'échec définitif de l'invasion qui avait triomphé sur les sols de Crécy, d'Azincourt, de Poitiers, d'Orléans, de Paris. Alors furent bâtis l'Hôtel de ville, chef-d'œuvre de la Renaissance française, et la cathédrale de Saint- Waast, autre chef-d'œuvre de cette même pensée. Plus tard Turenne battit les Espagnols et Condé assiégeait la place. Il les chassa de leurs tranchées, fut salué victorieux par les sonneries du carillon flamand qui module encore le même air de danse dans la tour précieuse, en haut de laquelle le lion héraldique lève dans l'air la hampe d'un soleil doré. L'essentiel de notre histoire s'accomplit autour de cette cité aux maisonnettes paisibles, tassées dans l'ombre des églises. Non loin de là, les Belgiques, les Hollandes et les Flandres luttèrent pour s'affranchir de la maison d'Autriche. Les échafauds rougirent sous le sang versé par le duc d'Albe. La liberté d'écrire, de penser, de philosopher grandit dans les Amsterdam et les Leyde. Les espoirs d'indépendance s'éveillèrent dans toutes les étroites maisons grises alignées devant les canaux colportant les richesses des négoces allemands, suisses et indiens. Les corporations se formèrent que peignit Franz Hais, avec leurs soldats ventripotents, alourdis par le poids des arquebuses et des pertuisanes orfévrées. Et ceux-ci, en buvant la bière des hanaps, crièrent à l'Europe que le travail des citoyens vaut le caprice des rois et le courage des chevaliers.
Pendant tout le xvii* et le xviii' siècles, ce cri des ^belles imprimés en Hollande agita les cervelles des pamphlétaires. Spinoza, Grotius et Descartes avaient pensé, là-bas, sous le soleil pâle échauffant les tulipes des minuscules jardins, et se mirant aux cuivres rouges de chaudrons pansus. Les prestiges de leurs noms illustres resplendissaient sur tout ce qui se transmettait des Pays-Bas et des Flandres. Et les loges maçonniques fondées dans les villes hanséatiques envoyaient au?^ encyclopédistes des orateurs admirés par avance.
Ce pays du Nord se prête le mieux à l'examen de révolution que subit une idée. Lorsqu'héritiers de la maison de Bourgogne, par leur alliance avec l'Autriche, les Espagnols de Charles-Quint imposèrent aux Flandres la politique oppressive de la monarchie très catholique, avec les impôts régaliens, toute cette population très dense de brasseurs, de tisserands, de batteurs de cuivre, de bateliers, d'armateurs et de marchands d'épices, toute cette population très riche, enorgueillie de son opulence, libérale par l'esprit de ses associations ouvrières fortdées pour la résistance aux calculs des trafiquants ei aux exigences des magistrats municipaux, toute cette population railleuse, comme les tableaux de Steen, supporta mal les vanités hiérarchiques de ses nouveaux maîtres et leur cupidité financière. La morgue espagnole excita les colères des artisans qui ne se considéraient pas comme inférieurs aux guerriers puisque, dès l'appel de leur tocsin, eux-mêmes devenaient hallebardiers, archers, chevaliers et canonniers, enseignes et tambours. Incidents de la rue, querelles de cabarets, duels à la lanterne, galanteries osées envers les filles de boutique et rispostes de leurs pères ou de leurs amants, carrosses empêchés de franchir les avenues populeuses des foi-
res, cavaliers saisis à la botte pour un galop intempestif dans une ruelle encombrée de tonneaux et de forgerons au travail, disputes de préséances dans les églises et les processions, rivalités des échevins et des gouverneurs, rencontre de cortèges corporatifs et des régiments, bousculade, rixes, bagarres, émeutes, combats et batailles, incendies et massacres : voilà quelle fut la succession des hasards par quoi naquirent les rancunes privées, la haine publique entre les Flamands et les Espagnols.
Alors s'exaspéra le goût de la liberté. On réclama des franchises légales dûment scellées, paraphées au nom des parties, et consacrées par les cérémonies religieuses, jurées sur les Evangiles. La guerre suivit les faits les plus communs, suscités par des différences de caractères. Arabe à demi, féodal, fier de ses triomphes, même de l'Amérique découverte, conquise, exploitée^ l'hidalgo ne comprenait pas le tempérament batailleur et orgueilleux de ces charrons, de ces ferronniers, de ces cabaretiers celtes qu'un coup de cloche travestissait en reîtres hardis et chevaleresques. Pour ceux-là, l'artisan était le serf, le vaincu, l'esclave, hier encore enchaîné à l'établi, au métier, comme au banc de la galère ; tandis que celui-ci se considérait comme le créateur de toutes les richesses, grâce auxquelles paradent les princes et les reines moins somptueuses que les bourgeoises de Gand, que les abbesses de Bruges.
Après les heurts, la trêve. Il faut pourtant fabriquer pour manger. Les bateaux vides attendent leurs chargements au long des quais du Rhin, qui, par les canaux et les affluents, dans toutes les Allemagnes, répartira les cuivres de Dinan, les dentelles de Bruges, les draps de Louvain, les lunettes de Leyde, les livres, les orfèvreries, les tableaux de toutes les cités, et les tré-
sors nouveaux arrivés des grandes Indes sur les bâtiments à trois étages de voilure. Donc, la paix, et, pour la paix, le contrat, l'entente, la loi qui assurera le respect des privilèges, qui matera la brutalité des orgueils, qui garantira la jouissance des biens acquis, qui réglera la part du lion et celles de ses rivaux. Le fait de lutte se métamorphose en motif de juridiction. Le droit consacre la force du vainqueur, puis ce qu'il accorde au vaincu en échange d'une soumission promise éternelle, loyale. A rédiger et à discuter ces contrats, des théories se construisent dans les esprits des signataires, de ceux qui 4es élirent. En dehors du droit pratique immédiat, on imagine un droit sublime et une justice meilleure, ce que les générations à venir nommeront Les Droits de l'Homme. Bientôt, la convoitise d'acquérir ces avastag©s hante l'élite qui la communique à la foule, par la parole, par les écrits, par l'exemple de la révolte contre Je pouvoir. Faite de mille aspirations vers le désir d'être respecté, aidé, secouru, exempté d'impôts et de conées humiliantes, enfin soustrait aux règlements qui entravent la croissance du gain, la licence des apostolats et des marchés, cette aspiration générale devient le goût de la liberté. Mot vague, indéfini, dont chaque époque change la signification, et qui, seulement, indique l'influence sourde de l'idée latente près de se réaliser par l'entremise de ses organes humains encore incapables de la prévoir nettement, d'en deviner l'essence et les conséquences. La liberté voulue par le brasseur Artevelde n'était pas celle exigée par Robespierre, laquelle eût été hostile aux revendications de Jules Guesde. Les libérateurs d'hier deviennent les tyrans de demain, comme l'a démontré le lumineux génie du sociologue Eugène de Roberty dans un livre récent.
Voilà donc la genèse. Des individus aux caractères et aux appétits divergents se méconnaissent, se nuisent, combattent. C'est l'action des réflexes. Car les réflexes sociaux sont calculables aussi bien que les réflexes d'un muscle irrité par une piqûre de laboratoire. La série des fait^ réflexes aboutit à une sanction. La trêve, le contrat, (a loi suivent le conflit. Cette trêve est le germe de l'idée philosophique que les élites développeront en méditant sur les causes des faits. Les savants établissent une théorie, qui est une face, parfois complète et suffisante, de l'idée devenue dès lors adulte. Cette théorie est vulgarisée par les arts, l'éloquence, la littérature, l'image satirique et symbolique, la statue élevée aux martyrs. Les arts suggèrent à la fois l'admiration de l'Idée, d'ailleurs, imparfaitement traduite. Surgit une génération nouvelle, chaude de ses enthousiasmes juvéniles, excitée par le prurit d'un sang nubile et par la fièvre des instincts adolescents, meurtrie par les déceptions premières, hantée par ses vives rancunes, par ses amours délirantes. Ces jeunes hommes cherchent un moyen d'agir contre la vie sociale hostile à l'effervescence de leurs passions. La mémoire leur offre les enseignements des arts. Les strophes des chansons et des poèmes, les récits des livres, les personnages des gravures les excitent centre le mal, l'ennemi, celui qui entrave, le chef, le dominateur, les maîtres. De ceux-ci vraiment émanent des règles intolérables et coercitives. Confuse, différemment interprétée par les arts, incarnée dans les appétits individuels, l'idée devient le sentiment inexplicable, dépourvu de logique, mais plus fort qu'elle-même. La foule exprime cet ^lan obscur par des formules : « On doit faire ceci. On ne doit pas faire cela. Il est honteux de... Il est noble ■de... » Et toutes les rages particulières se masquent de
cette rage générale contre le joug de la loi. Un jour cette jeunesse le brise, au nom de la Liberté, de sa liberté propre, c'est-à-dire provisoire et toute dissemblable des libertés antérieures, postérieures.
Réflexe, conflit, trêve, contrat, loi, idée, arts, sentie ment, liberté : tels sont les points nets du graphique social que l'historien peut tracer en observant l'évolution d'une idée, depuis sa naissance jusqu'à son déclin. Voilà pour l'idée patriotique. Pour l'idée religieuse le réflexe procède par réaction contre la peur des phénomènes na turels, orages, déluges, incendies, tremblements de terre que le peuple croit apaiser en passant un contrat de prières et de sacrifices rituels. Le prêtre ensuite établit sa théodiçée didactique. Architecture des temples, tableaux d'idoles, éloquence de la chaire, livres sacrés, les arts travestissent la théologie en sentiment religieux. Chacun des faibles y colloque ses espoirs, ses rêveries, ses vertus, ses vices qui deviennent les légendes et les paraboles, les biographies des saints.
De même, pour la genèse des idées scientifiques, entre le fait d'observation immédiate, la théorie généralisatrice, la technique des applications machinales, et l'emploi utilisé par les ignorants.
A cause de leurs révoltes innombrables et successi ves, de leurs guerres acharnées, les gens des Hollandes et des Flandres acquirent un sentiment excessif et nerveux de la liberté. Il s'irradia sur le Nord entier, et sur l'Artois. Et Robespierre naquit dans Arras, se fit l'avocat des droits méconnus, pérora dans la compagnie libérale des Rosatis, pour apprêter la dissertion sur. les Droits de l'Homme avec l'oratorien Fouché, professeur de sciences au collège de cette même ville. Robespierre et Fouché, ces deux, intelligences de la Révolution,
s'exaltèrent en causant par les beaux jours de promenade sur les remparts de Vauban. Sans doute, ils préparèrent le sort de la France républicaine, dans l'herbe des bastions qui foudroyèrent autrefois les Espagnols haïs des Flandres libertaires et chassés par Turcnne, aux sons du tocsin en branle à la cime du beffroi.
Dans son anneau de maçonneries guerrières et verdoyantes, Arras était naguère le symbole attestant la magnificence de tout cet effort humain. Des brutes ignorantes ont rasé les remparts d'Arras, afin de remplir la bourse des démolisseurs et des entrepreneurs de maçonnerie, quand il eût été si facile de bâtir par delà ces boulevards illustres en les conservant comme une promenade centrale et somptueuse. On assure que le même crime s'accomplit à Rocroi, où Condé battit l'autocratisme espagnol. Ainsi, peu à peu, toute la gloire de la France est abolie par les nouveaux barbares. Puissent les bienfaits des expositions régionales pallier la hideur de ces absurdes sacrilèges ! Puissent les discours des congrès, en ressuscitant le passé de nos provinces, épargner la destruction des quartiers qui conservent encore quelques vestiges du grand labeur ancestral et divin comme l'idée qui l'inspira.