CHAPITRE IX
Dans Amsterdam, les délégués socialistes de toutes les nations reconstruisirent, pour un moment, il y a quelques années, la tour idéale et symbolique de Babel. Tels les peuples d'Orient furent réunis, jadis, par l'influence des mages chaldéens, afin de vivre fraternels, parlant un seul langage, et produisant les œuvres de la science civilisatrice. En crainte de voir ces hommes industrieux se rendre semblables à lui par le génie de leurs créations, le Baal jaloux suscita les rivalités entre ces races, les divisa jusqu'à ce qu'elles voulussent, pour se mieux haïr, employer, chacune, un patois inintelligible aux autres. De même un Baal contemporain excita M. Jules Guesde contre ses émules du Palais-Bourbon et inspira le conflit qui gêne le collectivisme européen.
On connaît le thème de la dispute. MM. Millerand et Jaurès en France, MM. Bernstein et WoUmar en Allemagne, M. Anselme en Belgique, prétendent que la révolution violente ne pouvant s'opérer dans l'état actuel
des choses, le mieux est de conquérir le pouvoir par les moyens politiques. Aussi M. Millerand accepta-t-il de siéger dans le ministère Waldeck-Rousseau. Certainement l'histoire universelle enregistrera ce fait comme l'un des plus significatifs de l'évolution présente.
Or, beaucoup de socialistes sont réfractaires à cette manœuvre : les uns, comme les Anglais, déclarent inutile et dangereuse toute accession des leurs au Parlement ; les autres, comme Jules Guesde et Bebel, admettent la présence dans les Chambres, mais à condition de rester hostiles au pouvoir bourgeois, de ne le soutenir que sur les motions exclusivement favorables aux espérances ouvrières, sans l'aider en aucune autre circonstance, sans concerter de pacte avec les partis même radicaux.
La lutte dure depuis longtemps. Si le Congrès de 1900 condamna, malgré les efforts de M. Jaurès, la collaboration de M. Millerand à la tête gouvernementale, les élus des ouvriers australiens, par suite d'ententes parlementaires, parvinrent au pouvoir, comme ministres, sous la présidence de leur camarade, M. Watson. Bien que leur insuccès parût flagrant, et qu'ils eussent alors dû se retirer, ce nouveau fait consécutif de la démonstration française prouve assez l'avenir possible d'une pareille tactique. Que tel ou tel jour, dans un grand pays, les privilèges de la responsabilité officielle tombent aux mains des socialistes, ils sauraient contraindre l'Exécutif à sanctionner une série de lois consacrant les principales transformations réclamées par les prolé- -laires. En Nouvelle-Zélande et en Australie, l'épreuve se poursuit. La Révolution s'accomplirait pacifiquement, €t même en parfaite légitimité. L'on fonderait sur des bases absolument solides le futur régime.
Mais les premiers succès de cette méthode inquiètent fort les intransigeants. D'abord les hommes qui se hissent au pouvoir absorbent toute l'importance jusqu'alors partagée entre les ambitions des autres apôtres, qui s'en offensent. Ensuite les pactes nécessaires convenus entre les radicaux et les socialistes obligent ceux-ci à taire leurs revendications trop audacieuses pendant toute la durée du contrat qui semble conclu, dès lors, au détriment du collectivisme et du communisme. Pour ces deux raisons, la première surtout, une querelle, digne de patriarches et d'hérésiarques byzantins, se développe depuis dix ans, avec des péripéties dont les écoliers de l'avenir auront peine à établir la succession dans leurs mémoires.
Car, il apparaît bien que, désormais, les réunions du socialisme international prendront la place des conciles catholiques dans les annales du monde. La controverse sur le cas Millerand, commencée en 1900 et qui se perpétue, sera, plus tard, estimée à l'égal des propositions traitées pendant le concile de Trente qui fixa les dogmes du catholicisme en réponse à la propagande armée des luthériens. Récemment encore, à Nancy comme à Stuttgart, ce sont les catholiques du collectivisme qui l'emportent contre les protestants du parti, c'est-à-dire les dogmatistes contre les libéraux désireux d'obtenir, en faveur de chacun, le droit de penser selon sa conscience et d*agir selon les conjonctures, afin de servir le but unique de tous les fidèles. Lors de ces grandes assemblées religieuses et aujourd'hui, les orateurs visèrent à la réunion des patries gouvernées par un même esprit altruiste, fils de l'esprit de charité chrétienne, comme l'internationalisme est fils du catholicisme qui, le premier, institua la trêve de Dieu, organisa l'alliance
européenne des Croisés, et rêva d'être universel en dotant de la même langue latine tous les baptisés.
Rien ne me plairait autant que de composer un parallèle entre ces deux religions, l'une qui meurt, l'autre qui naît. Le même principe les engendra : la compassion envers les faibles. Les mêmes moyens les séduisent pour installer le paradis soit aux cieux, soit sur la terre : l'internationalisme et le communisme, si longtemps mis en pratique dans les couvents. On peut assurer que la fdiation des deux thèses est évidente. Et nous assistons à un véritable parricide, lorsque les socialistes étouffent les derniers souffles du clergé. De la tour de Babel au monument d'Amsterdam, les idées bibliques, esséniennes, catholiques et babouvistes s'enchaînent maille à maille, comme un tissu ferme et régulier, depuis ce concile fabuleux des nations chaldéennes jusqu'à ces assises où sont conviées les délégations du monde, et qui se tiennent avec solennité, pour avertir les fidèles, ex cathedra^ de la vérité apostolique, de ce qui est canonique et de ce qui est hérétique, jusqu'à ces affluences de pèlerins envahissant les quais innombrables de la populeuse Amsterdam, se rencontrant le long des canaux, derrière les rangées de vieux arbres trapus qui ombragent les files de chalands encombrés, et devisant au seuil des maisons grises, rouges, égayées par des lignes de couleur fraîche, par l'éclat de leurs cuivres fourbis.
Dans la maison Six, non loin d'un de ces ponts en dos d'âne qui enjambent la cohue des bateaux, le génie de Rembrandt laissa le portrait d'un bourgeois sévère et pensif, inconsciemment occupé de son gant. Cet homme semble hésiter à sortir. Ce qu'il va faire, le futur lui paraît grave. Il médite. Peut-être, ce bourgmestre, opulent triomphateur du catholicisme espagnol avec
Taide française, entrevoyait-il déjà les changements suggérés aux peuples par la victoire de sa richesse. Peutêtre imaginait-il le succès voisin de Cromwell et la tête de Charles P' roulant sur l'échafaud républicain de Westminster, puis le pullulement des loges maçonniques en Angleterre et en Hollande, la germination des croyances encyclopédistes, l'immense complot des illuminés allemands pour substituer la Loi aux Rois, la fortune de la loge des Neuf-Muses dont les membres instituèrent la Convention qui décapita le souverain franc, qui rétablit la suprématie de la raison latine, enfin, le siècle industriel et bourgeois de Saint-Simon et de Thiers, de Fourrier et de Guizot, de Ledru-Rollin et de Napoléon III, de Karl Marx et de Gambetta, de Domela Nieuwenhuis et de Pierpont Morgan, les syndicats ouvriers et les trusts capitalistes transformant la vieille Amsterdam des corporations marchandes en cette ville monstrueuse, au port immense, hérissé de mâtures, couvert <le fumées, ébranlé par les beuglements des sirènes, les •sifflets de la vapeur, les grincements des chaînes sur les poulies, les évolutions des grues monumentales et criardes, toute la vie turbulente, hâtive, tumultueuse, de ses quais indéfinis où les trains courent, côtoient les flottes «n file, leur offrent les biens de la terre germanique et Scandinave pour en recevoir les produits des Amériques et de la Chine, les oeuvres fragiles du Japon belliqueux. Au lieu des bronzes rares et contournés, que le bourgmestre Six attendait du Nippon, un petit homme verdâtre est venu, en redingote, les yeux bridéa, la moustache féline ; devant la descendance attentive de l'homme peint par Rembrandt, ce nabot a serré la main d'un nihiliste russe en proclamant que les guerres sont les crimes des diplomates bourgeois, que les multitudes laborieuses
refuseront leur sang, tout à l'heure, aux caprices des mikados et des tsars, conseillés par les spéculateurs de la finance.
A l'heure du xvii* siècle, où il maniait son gant de daim, le bourgmestre Six avait-il entrevu ce résultat loin-^ tain de son œuvre libératrice ainsi métamorphosée en une force de destruction hostile aux trésors de son testament, aux négoces de ses petits-neveux, à toutes les prévisions de ses banquiers ? Si le pouvoir de méditer lui demeure derrière ce front austère que protège un large feutre gris, mesure-t-il quelle part de responsabilité formidable peut échoir à chacune de nos pensées actives ? Ayant voulu faciliter l'extension de ses commerces, en évinçant par les armes luthériennes la tyrannie de la catholique Espagne, cherche-t-il à s'expliquer pourquoi les conséquences successives et révolutionnaires de cette volonté précise, définie, ont créé les ennemis les plus redoutables de la bourgeoisie même, de ses traditions, de ses espoirs, de ses richesses. Les temps ont métamorphosé en un contraire la même idée pour laquelle il fût mort, sans doute, et pour laquelle il s'efforçait de toutes manières afin de la rendre immortelle, fidèle à sa descendance et à sa patrie.
Non, le bourgmestre Six ne pourrait résoudre ce problème démoniaque et qui, sans cesse, ricane aux lucarnes de l'Histoire. Le temps trompe la vie. Certes, il ne résoudrait pas mieux les quelques dilemmes posés aujourd'hui par un Sathan logicien à tous les conciles du socialisme. Savoir :
1* Toutes les revendications du prolétariat étant justes, si l'on réalisait seulement la plus juste, la hausse des salaires, l'industrie française, qui ne peut déjà lutter contre la concurrence allemande ou américaine, se ver-
rait contrainte d'augmenter les prix de sa production, par suite, elle perdrait ses acheteurs ; elle serait, avant peu, obligée de fermer ses usines. A supposer qu'elle n'augmentât point ses prix mais qu'elle diminuât les dividendes, ses actionnaires cesseraient vite de la commanditer et porteraient au dehors leurs capitaux dans les pays germaniques, par exemple, où, le travailleur se contentant de moins, on fabrique à meilleur marché. Donc, ou bien la hausse des salaires anéantira l'industrie française, et alors l'ouvrier ne trouvera plus à gag^ner son pain, ou bien les salaires en resteront au taux actuel, et l'ouvrier continuera de souffrir. Dans les deux cas, il lui faut pâtir ;
2^ A ce dilemme, point d'autre issue que la révolution, révolution qui bouleversera tout notre absurde système économique. Soit. Mais comment faire la révolution sans armes ? La seule chance de mettre le prolétariat en mesure de combattre, c'est de provoquer une guerre, qui, nécessitant la mobilisation en masse, pourvoira de fusils le peuple enrôlé. Or, le thème essentiel du socialisme est d'empêcher la moindre démonstration militaire. Donc, la révolution violente n'est pas moins impossible que la hausse illimitée des salaires.
C'est pourquoi la thèse du socialisme parlementaire semble la seule judicieuse. Avant tout, il importe de conquérir le pouvoir, et par tous les moyens, puis faire la révolution comme les conventionnels au conseil des ministres. C'eût été, je pense, la solution qu'eût prévue le bourgmestre Six. Dans sa maison d'Amsterdam, il se peut qu'il y songe en achevant d'ôter ou de remettre son gant de daim.