CHAPITRE X
Puisqu'un paysage est un état d'âme, le décor du logis où nous vivons, paysage intérieur, participe aux bénéfices de la définition célèbre. Monuments symboliques de nos pensées, les meubles intéressent quand le style d'une armoire, d'une table, d'un siège énonce le goût qu'adoptent nos imaginations par suite de leurs habitudes. Le luxe faux de la demeure, la camelote d'imitation révèlent la pauvre vanité d'un naïf à médiocre opulence. Au contraire, le délicat qui sait, avec une tenture de quatre sous, un vase en plâtre cru et les nuances du tapis étendu sur le sommier du divan, créer une harmonie ; le riche qui sait acquérir un mobilier selon les normes du savoir, révèlent à leurs visiteurs quelle intelligence guide l'élite de l'époque. Un appartement peut être un chef-d'œuvre d*art et de composition comme un tableau, une statue, une sonate, un livre, un costume. Au même titre qu'eux, il documentera les âges sur nos mérites ou nos erreurs.
A considérer, en 1900, les étalages spéciaux de l'Exposition, nous pûmes dire, en vertu de tels indices, que l'esprit français n'avait rien perdu de sa suprématie.
Lourds ou biscornus, les meubles de l'étranger déçurent tous le sens de la coordination. On excepta un curieux lavabo russe en céramique, et, dans la section américaine, plusieurs salles de bain tout à fait suggestives, aptes à devenir les cadres féeriques et lumineux de naïades ; enfin, surtout,une chambre de musique sous paroi de vitrail glauque, et qui contenait un piano à queue, des stalles de bois marqueté pour les auditeurs, des tonalités unifiantes et gris vert dignes de contenter les archangéliques personnages prérafaélites dessinés par Burne-Jones. Selon les dessins des albums, elle semblait, au reste, réalisée fidèlement.
Exemple notable de l'influence des littératures sur les habitudes, les mœurs, les âmes. Un sonnet de Dante Rosetti suggère un dessin que William Morris veut traduire au moyen de tentures et de formes mobilières fabriquées dans sa manufacture d'art. En Amérique, des imitateurs s'évertuent à surpasser les maîtres d'initiation. Voilà, soudain, la chambre à musique prête pour satisfaire le génie architectural d'un John Ruskin. Comment vivre dans ce décor sans connaître les rythmes et les idées de Rosetti ? Fatalement les réflexions de la rêverie seront inspirées par les courbes des lambris, l'aspect liturgique des stalles, les moulures de la cimaise. Point de miss,dans Baltimore,qui ne vise à paraître telle que ces vierges longues de corps, naïvement tristes aux yeux, et capables de chercher leurs âmes au fond de la vasque remplie d'eau céleste. Les toilettes, celles d'intérieur au moins, donc les gestes, les mines et les sourires se conformeront aux pensée*
du poète. Afin de plaire à la châtelaine, les snobs ne manqueront pas de s'instruire en cela. Qui saurait dire la part des prérafaélites dans l'influence grandie de l'impérialisme anglo-saxon, si l'on songe aux chevaleries nobles et légendaires ressuscitées par cet art parmi les belles forêts scrupuleusement décrites de leurs dessins. Tout lieutenant de Cavaliers-Rouges en campagne contre les Espagnols de Cuba, tout lieutenant de Yeomanry en marche au Transvaal ne songeaient-ils point à égaler lesr formes pures que revêtirent les héros adolescents destoiles peintes en Angleterre durant les vingt dernières années ? Et M. Chamberlain ne fut-il pas remercié fervemment par l'éHte de la gentry pour avoir accommodé à ce prestige la vie même des fiancés britanniques ?
L'excellence des ébénistes parisiens se manifesta particulièrement dans la reconstitution des meubles chers au Siècle français. Une vaste plaque de porphyre lisse, que supportaient des télamons en bois massif parfaitement sculpté et doré, tel secrétaire à cylindre construit d'après les formes de celui qui orne, au Louvre, la galerie du xviii® donnèrent l'une et l'autre des émotions esthétiques rares. L'époque entière de la Régence et de l'Encyclopédie apparut autour. Jean-Jacques dut écrire quelques pensées du Contrat social sur une semblable tablette lorsqu'il fut admis chez La Popelinière, comme Arouet dut s'appuyer contre une pareille masse de por phyre en conversant avec Chaulieu et le marquis de La Fare sur les audaces que propagerait un jour la publication des Lettres philosophiques. A cette époque privilégiée, les lignes du décor intérieur s'assouplissent aussi bien que l'esprit. La massivité solennelle du XVII* siècle s'atténue. A Boule succède Cressent dont le Petit-Palais contint les deux admirables armoires
conçues en l'honneur du Régent. Les cuivres olympiques de Boule deviennent de légères lianes de nnétal qui courent et ondulent autour des panneaux, qui écument comme les rides de l'eau, qui moussent comme les frisures des plumes, qui se bombent comme les coquilles de la mer. Bientôt les pieds des meubles répéteront la proéminence des hanches féminines après l'étranglement de la taille, pour suivre le galbe simplifié des jambes virginales et se poser légèrement. L'animalité vivante pénètre la matière de l'œuvre et l'anime. Il y a plus d'univers dans les lignes d'un guéridon à tric-trac que dans les façades fixes sous leurs ornements d'écaillé inventées par l'art royal de Boule. On ne cherche plus à en imposer, mais à séduire. La force cède à la persuasion dans le goût des emblèmes. C'est une ère nouvelle et due toute aux vertus cérébrales de la nation. L'ameublement du xviii^ siècle consacre ainsi la plus belle efflorescence de notre génie.
Logiquement, nos décorateurs modernes étudient la maîtrise de ce temps. Simples copies, objecteront beaucoup. Certes ; mais copies égales aux originaux, copies sans défaillances, et qui retiennent le miracle entier de la création. Par scrupule, les constructeurs utilisent uniquement les vieux bois séculaires. Ainsi, la matière et la foi-me s'adaptent selon les données exactes d'autrefois.
Grâce à ce labeur, les meubles qui furent jadis le rare, qui garnirent les seules demeures des grands, se trouveront dans plus de logis. Nous les admirerons chez nos amis. Ils nous instruiront et enrichiront nos âmes de souvenirs évoqués par leur présence décorative.
Qu'on ne dise point ceci : « L'expression mobilière des siècles défunts ne correspond pas aux idées du temps contemporain ; et des créations nouvelles sié-
raient mieux, adaptées aux exigences de nos désirs quotidiens. »
Non ; car les exigences de nos esprits diffèrent peu de celles que les encyclopédistes affirmèrent. Très lentement, nous continuons la même œuvre entreprise par leur bravoure morale. Presque tous les maux subsistent qui affligèrent Candide, Nous avons seulement convaincu le monde de l'urgence d'y porter remède. Mais la guérison est lointaine encore. Oh ! nous pouvons, sans modestie, nous accouder sur la table d'Arouet, écrire sur le secrétaire d'Helvétius, et méditer dans le fauteuil bas, à grand dossier de Jean-Jacques. Ce ne sont guère d*autres pensées que les leurs qui assailleront notre tristesse, malgré les prodigieux efforts de cent années.
Il convient donc de vivre dans les décors qui favorisèrent l'élan de leurs propos. Nos tapissiers connaissent savamment nos besoins moraux, s'ils nous présentent, dans les expositions, les meubles mêmes devant lesquels naquit et se proféra la première parole des philosophies libérales.
D'ailleurs, les architectes s'unissent aux ébénistes pour ce devoir de nous replacer dans la même ambiance de suggestions par les formes. Ils nous convient également à poursuivre la tâche. A l'ouest de Paris, les maisons des quartiers neufs sont édifiées de telle sorte qu'à chaque étage les galeries des anciens châteaux s'allongent derrière l'enfilade de vastes pièces blanches, rectilignes, percées de hautes fenêtres symétriques. Ces logis recevront également la large plaque de porphyre lisse sur ses télamons dorés, dans le milieu du salon, la vitrine à trois corps, en bois rose, avec ses appliques de cuivre ciselé, avec ses panneaux évidés entre les moulures pour contenir un grillage d'or, gardien des livres
GRAND MEUBLE BAHUT POUR COLLECTIONNEUR Par MAJORELLE.
(Noyer sculpte el Ferronnerie )
ARMOIRE FAMILIALE DU XVlll» SIECLE.
{Musée des Arts Décoratifs.)
reliés en veau plein, des figurines de Saxe, des tabatières à miniatures. Les photographies de Braun restitueront, très fidèlement, les sanguines de Watteau, seules dignes d'éveiller les symboles de la vie parmi l'éclat blanc de ces murailles. Le vide des autres pièces attend les chaises légères à petits panaches sculptés, la bergère en trois parties et son cannage peint ; les idylles au point d'Aubusson serties dans les médaillons des sièges et de leurs dossiers. Certes, la marquise du Châtelet peut venir prendre possession des appartements que fit naguère composer, avenue Henri-Martin, une musicienne excellente. L'amie de Voltaire s'installerait à l'aise et logerait au mieux les meubles et le clavecin de Cirey dans ces harmonieuses pièces claires dues aux conseils esthétiques de la vicomtesse de ïredern. Le rêve d'un encyclopédiste fleurirait là très heureusement.
Peut-être les ébénistes modernes, scrupuleux pour traduire l'exactitude des proportions anciennes, hésitent trop à transformer leurs modèles. Le siège du xviii® siècle ne suffit plus absolument à nos indolences. Si le grand fauteuil de la Régence, bas sur pieds courbes, profond, et de dossier large, accueille favorablement nos échines, nous regrettons cependant la mollesse du divan où la nervosité s'apaise, où les membres s'étirent, où, quelques minutes, le sommeil répare la fatigue du travail cérébral. Pour satisfaire à cette convoitise de notre neurasthénie, il siérait d'agrandir ces manières de canapé en cannage qui supportent des coussins de velours pers. Conservant les proportions relatives des pièces, rien n'empêcherait qu'on lui attribuât une longueur de deux toises, une largeur considérable. On se délasserait bien dans cette cage de paille dorée, avec le songe d'être quelque bizarre naturel des //es, rapporté
par le capitaine d'une frégate royale pour son amie célèbre à F « OEil-de-Bœuf » comme aux Porcherons et à la loge du comte de Saint-Germain.
Hors ces copies du Siècle français, les innovations du mobilier sont fort nombreuses. Maints artistes célèbres , Majorelle, Charpentier, Jean Baffier, Carabin, entre beaucoup d'autres, purent instaurer, sinon un style, du moins les meilleures promesses d'un style inédit. Le fameux lit sculpté par Dampt marqua le premier triomphe de ces essais, au Champ-de-Mars, en 1896. Depuis, la technique progressa, et l'on peut dire que des boiseries sont inventées chaque jour, différentes de celles consacrées par la vénération du moyen âge et de la Renaissance, mais non moins belles. La variété des espèces ligneuses réunies dans le même champ, pour former les encadrements et les panneaux, les moulures et les pleins, offrent la surprise heureuse spéciale aux marqueteries. L'adjonction de miroirs encastrés étroite ment aux courbes des bois accroîtra certainement les moyens de beauté et multipliera les perspectives. Mais l'art nouveau n'a point encore inventé le siège à la fois commode et de lignes eurythmiques. Soit qu'il ait eu recours aux modèles trop vilainement roides et fragiles du style anglais de Mapple, soit qu'il ait simplement copié les escabeaux du xiv® siècle, ses chaises et ses fauteuils semblent plutôt des chevalets de torture que des berceuses. Il y avait cependant à tirer parti du rocking- chair et du divan oriental en le transformant selon le dessin général du décor. Il n'en fut rien. Or, un art du mobilier que n'invente pas son siège évite le principal et le difficile. Il demeure incomplet. Nous possédons d«s lits nouveaux, des lambris nouveaux, quelques tables même, quelques dressoirs et bibliothèques, mais aucun
siège dont l'emblémalure s'accorde avec la conception générale et la synthétise. Le siège du Siècle français est, au contraire, admirable. Fauteuil aux médaillons rembourrés, ou bergère aux pieds de biche munie de son velours d'Utrecht, chaise étroite ayant pour dossier tantôt une lyre d'or, tantôt un ovale exquis canné en grisaille, le siège concentre en soi tous les caractères de la décoration intérieure. Il est un centre, un édicule étalon par le moyen duquel l'œil mesure l'eurythmie des relations proportionnelles entre les objets.
Dans les Sept Lampes de V architecture, John Ruskin écrivit : « Ayez un grand motif et plusieurs autres plus petits, ou bien ayez un motif principal et plusieurs autres inférieurs, et liez-les bien ensemble... Qu'une chose domine le reste, soit par la dimension, soit par son rôle, soit par son intérêt. » Grâce à ces qualités, le siège du xviii® siècle fixe en soi le centre du décor dont il explique les juxtapositions, les développements, la nécessité. L'art nouveau manque d'un centre, d'un meuble-type, c'est-à-dire de l'essentiel pour créer une harmonie aux proportions évidentes et triomphales.
Les meilleures des trouvailles sont celles de la ferronnerie moderne. Certaines directions roides et vives de cuivre rouge, qui ornent de leurs lignes brisées les battants d'une porte nue, valent de surprenantes impressions. Les tracés de la foudre dans le ciel inspirèrent probablement ces compositions ornementales. Elles me paraissent merveilleuses. Une armoire de cuisine en sapin cru, munie de ces seules cuivrures, formerait déjà l'r.i semble d'un beau meuble. Quelques vitraux enchâsse- «lans des arabesques de plomb semblent des fleurs m<- : > Irueuses et vivantes. Ils constituent des portes à la 40is diaphanes, toutes emplies de lumière, et ausi très
mystérieuses pour clore une chambre. L'appartemenl s'éclairerait fort qui les contiendrait en nombre.
Mais les formes du Siècle français prévalent sans conteste. Aimons-les d'abord. Choyons-les. Qu'elles nourrissent la force de notre pensée par leurs symboles de persuasion et d'amour, par leurs courbes vivantes. Déjà, tels bazars fondés, afin de plaire, par la mise en vente de leurs marchandises, au nombre de la bourgeoisie plutôt qu'à des aristocraties raffinées, offrent des modèles de décor intérieur noblement reconstitués selon la méthode de Crescent et de ses successeurs. Soigneuse de son esprit, leur clientèle ne veut plus être choquée par les disproportions. Quand l'acheteur du bazar commence à goûter le subtil et le délicat de l'art décoratif, pour son usage, c'est un signe de relèvement intellectuel.