CHAPITRE XI
Entre les innombrables statues élevées à la gloire des citoyens qui marquèrent par leurs actes la signification des pensées chères aux élites françaises, l'effigie de La Fayette conseilla fort bien aux passants la curiosité d'apprendre une biographie en laquelle se résume, sous la forme la plus merveilleusement romanesque, l'essentiel des idées dont s'étonna le monde à la fin du siècle précédent, au commencement de celui-ci.
Il est surprenant que l'épopée du. marquis n'ait pas encore tenté quelqu'un des jeunes poètes obstinés à la louange des yeux noirs et des chevelures blondes, des tailles souples et des seins frais. Encore que mettre en bouts-rimés alexandriHs ces compliments dus à la reconnaissance comme à l'appétit ne soit pas un exercice de syntaxe inutile, le temps passe de chanter les orteils des dames galantes. Il siérait que les éphèbes doués de lyrisme et d'érudition employassent à de meilleurs sujets leurs aptitudes toujours plus nourries d'art. Ce que l'on
comptait pour du génie en 1840 est à peine nommé talent aujourd'hui, tant augmenta le nombre et la puissance des essais littéraires. Sur cent brochures de vers que Ton ouvre, il en est fort peu de mauvaises, un tiers à peine de médiocres. La moitié présente de hautes idées servies par des styles sûrs et un sens excellent du rythme. Il faut déplorer qu'à un pareil accroissement des intelligences supérieures ne corresponde pas une sympathie pour les grandes vues observatrices. Pourquoi, tel groupe de poète réuni sous la ba^nnière de sa revue n'assume-t-il pas la lâche de créer la figure d'un de ceux ou de celles qui mêlèrent leurs vies intimes à l'énorme effort du Siècle français ? Jusqu'à présent ces besognes ne furent entreprises que par de tristes archivistes, de méticuleux professeurs soucieux uniquement de vérifier des dates, de coUationner des documents secs, de critiquer des assertions et de confronter des jugements. A chacun de ces travaux manque le souffle de vie, cette résurrection artiste du décor et celte analyse profonde du sentiment qui dressent dans la mémoire du lecteur l'évocation du personnage à la place de la fiche historique. La jeunesse consacre en ce moment la plupart de se? revues à la glorification de la nature. On ne peut qu'applaudir. Cela fini, que n'emploie-t-elle la même ardeur instruite et créatrice à ressusciter les heures palpitantes connues par telle merveilleuse dont les amours, le goût pour l'antique et les intrigues se confondirent avec les énormes événements de la Révolution ? Quel romancier la choisissant comme héroïne ne trouverait en elle un motif d'immortaliser son geste? Et pourquoi le fait d'avoir existé historiquement rendrait-il cette femme indigne de la prose ?
Les origines de la République ne sont pas si loin-
laines que nous ne puissions retrouver les détails des sentiments usités à sa naissance. Les documents abondent, divers, et se contrôlent. Lier les débuts du xx* siècle à ceux du xix® par une chaîne d'œuvres littéraire toutes vibrantes de pensées, toutes lières de leurs décors réapparus, toutes comblées de leurs foules révolutionnaires et militaires, toutes pleines des amours différents et des passions diaprées, toutes férues des philosophies et des sciences successives, quelle tâche synthétique et quelle gloire pour l'élite française qui présenterait au monde ce portrait de la Nation.
Le souci d'exactitude absolue est puéril. Flaubert reconstitua Carthage. Les savants chicanent et critiquent. Ils ont raison, à titre de savants. Mais combien de personnes ne garderaient de Carthage que la vague et imprécise image perçue au cours de leurs études latines du lycée si Flaubert n'avait écrit son immortelle évocation ? Il a donc fait mille fois plus que les professeurs pour enseigner aux hommes l'âme phénicienne et la psychologie des mercenaires. Qu'on ajoute à la fin du livre un erratum condensant les rectifications, et nous aurons satisfait à la fois les deux partis. L'art est une besogne de vulgarisation. Il doit faire comprendre aux grandes élites les beautés des dogmes entrevus par le philosophe, le savant et l'historien qui laissent ces dogmes inaccessibhîs à la foule, faute de méthodes attirantes.
Entre tous, le roman de La Fayette peut séduire les littérateurs. Il serait si curieux de remonter les cours des idées qui préparèrent les convictions de 1789. On irait ainsi jusqu'à Vicence, au milieu du xvi* siècle. On y saluerait un réformateur protestant, ami de ce Mélanchthon qui rédigea la Con{ession d'Augshour g, Lelïo Socin.