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CHAPITRE XII

Lorsque des actes hostiles sont perpétrés, de temps à autre, par les troupes adversaires de la Colombie et du Venezuela, ces aventures perpétuent l'état de luttes entre la Révolution et l'Inquisition qui commença vers les premières années du siècle, sur les côtes de la mer des Antilles, à l'heure où les troupes de la République française, victorieuses en Piémont, reprenaient l'avantage contre les bandes calabraises du cardinal Ruffo et de Ferdinand de Rourbon, trop sûres d'avoir rétabli en 1799 l'autorité royale et cléricale des Dcux-Siciles dans la péninsule, après les défaites des républicains italiens en Pouille et la retraite de notre général en chef Macdonald, débordé au Sud par cette innombrable armée de la Foi, menacé au Nord par les Russes de Souvaroff.

Les victoires de Hohenlinden et de Marengo, remportées en 1800 par les deux chefs jacobins, Moreau et Desaix, après celle de Zurich gagnée par Masséna, replacèrent l'Italie sous la domination de l'idée encyclo-

pédiste. Ce retour des choses eut un énorme relenlissement par le monde. La nouvelle émut particulièrement les Espagnols de l'Amérique latine que le pouvoir discrétionnaire des gouverneurs métropolitains et des moines opprimait. En ce temps, les fils de planteurs allaient parfaire en Espagne leur éducation. Ils n'étaient pas sans apprendre quelque peu la prodigieuse évolution mentale qui s'accomplissait alors en France, en Allemagne et en Russie, depuis les initiatives de Jean- Jacques Rousseau, des Illuminés, et l'accueil fait aux philosophes dans les cours de Frédéric de Prusse et de Catherine II. Instruits des ;iouveaux axiomes pendant leur stage d'officiers aux régiments de Castille ou de Catalogne, initiés presque tous dans les loges maçonniques, les jouvenceaux revenaient au Venezuela, eii Colombie, au Pérou, tout imbus de désirs révolutionnaires, et les propageaient aisément parmi les gens que régentaient encore les duretés sanguinaires mises en honneur par Cortez, Pizarre et les dominicains, au XVI® si-ècle.

Entre ces jeunes hommes qui se firent les premiers apôtres de la liberté, don Francisco de Miranda semble le plus remarquable. On peut dire qu'il fut l'esprit de la révolution en Nouvelle-Grenade, comme Bolivar en fut l'action. Celui-ci réalisa ce que l'autre avait rêvé, préparé et tenté.

Miranda vint à dix-sept ans de Caracas étudier en Espagne vers 1770, entra dans l'armée, reçut le grade de capitaine. Curieux d'apprendre davantage, il prétendit se rendre à Paris. C'était l'époque où florissait la gloire du célèbre abbé Barthélémy qui savait, outre le grec et le latin, l'hébreu, le chaldéen, l'arabe, les mathématiques, qui avait suivi M. de Choiseul dans son

ciiibassade à Rome et venait de publier son livre Les Anliquiiés d'Herculanum, d'où vint le goût général de reconstituer la civilisation latine au moyen de l'archi tecture, du mobilier, de la statuaire et de la peinture. Vien éduquait David dans son atelier, entre Gros et Gérard. Gabriel édifiait partout les colonnes romaines et des temples antiques. L'esprit latin de Brutus ressuscitait, triomphait contre l'autocratie franque des Capétiens.

Les tuteurs des jeunes officiers espagnols appréhendaient, pour les serviteurs de l'Escurial, l'influence d'un tel milieu. Le voyage fut interdit à Miranda. Cependant, il put se faire expédier les livres des philosophes et les étudia forcenément jusqu'à ce que la Sainte Inquisition, après enquête, les lui eût confisqués. Il répara cette perte, et ne modifia point ses convictions, car, ayant fait la preuve de ses talents militaires sur la côte marocaine, au siège de Mélilla, il obtint de s'enrôler dans le corps de Rochambeau, que les Loges maçonniques françaises, à la requête de Franklin, envoyaient aux Philadelphes de l'Amérique septentrionale, afin de les aider à chasser l'aristocratie anglaise de leurs villes libérales, et à conquérir l'indépendance. Celle-ci obtenue, il voyagea par l'Europe, de Loge en Loge, selon la mode intellectuelle du temps. Partout, il exposait la misérable situation morale de ses compatriotes soumis à l'arbitraire d'un pouvoir sans contrôle et aux simplicités terrifiantes de l'Inquisition. Partout, il recevait des encouragements, recueillait des promesses. Son ambition était d'obtenir pour l'Amérique du Sud ce que Franklin avait obtenu pour l'Amérique du Nord : un mouvement d'opinion européenne favorable à l'émancipation des hommes sensibles et des philosophes (Jui souffraient en Nouvelle-

Grenade. Il souhaitait des secours politiques, financiers, militaires, le dévouement d'un autre Lafayette, et l'amitié d'un* souverain puissant.

Miranda pensa quelques instants l'avoir trouvé dans la personne de Catherine II à qui le présenta Potemkin. Qu'un Espagnol, pour s'instruire, eût visité l'Angleterre, la Prusse, l'Autriche, l'Italie, la Grèce, la Turquie, la Crimée, cela parut admirable à la tsarine. Elle l'invita tout de suite à prendre du service dans l'armée russe. « L'Espagne, assura-t-elle, n'est pas le pays qui vous convient. On vous y brûlerait ! » L'amie de Diderot lui déclara qu'elle serait la première à soutenir les vœux de l'Amérique espagnole. Elle lui accorda le brevet de colonel et fît adresser une circulaire à tous ses ambassadeurs dans les cours de l'Europe, leur enjoignant de protéger Miranda de la manière la plus effi- <îace. Elle l'autorisa même à tirer sur le Trésor impérial pour défrayer ses dépenses personnelles.

En 1790, il traversait la France et se rendait à Londres, d'où les grands seigneurs aux ancêtres jacobites étaient partis, dès le début du xviii* siècle, pour fonder à Paris la première Loge. Miranda pensait que dans ce pays de contrôle parlementaire, alors unique, il obtiendrait aisément le nécessaire. Pitt le reçut. L'Angleterre protestante et l'Espagne catholique persistaient dans un antagonisme qui avait valu récemment au roi Charles III de récupérer la Floride et Minorque, sur les petits-fils des Têtes-Rondes, en vertu du Pacte de famille, conclu avec Louis XV et observé par Louis XVI. Pitt n'eût point été fâché de prendre une revanche indiscrète sur la catholicité.

L'affaire échoua, cette amabilité du ministre ayant servi surtout à prévenir le gouvernement de Madrid de

l'acquisition d'une arme neuve. Miranda revint à Paris. On vivait les heures de la Révolution. Or, Brissot, Pétion, les Girondins étaient ses amis, ses F... Le triomphe de la Révolution, c'était celui de la philosophie encyclopédiste, et par suite, l'appui certain donné au soulèvement libertaire de l'Amérique latine. Indépendant de par sa fortune, Miranda demanda de combattre les armées de la tyrannie, et se créa, ainsi, des droits à la reconnaissance de la République. Il suivit Dumouriez à Valmy, sabra les Prussiens, fît la campagne de Belgique et protégea la retraite des Français battus à Nerwinden, pendant que Brissot proposait de lui offrir le commandement des troupes rassemblées à Saint-Domingue, d'où l'on pouvait répondre à l'appel des libéraux de Caracas.

Avant la défaite, Dumouriez, devant ses généraux, avait marqué l'intention de marcher sur Paris et la Convention, à la tête de ses brigades. Déjà, les royalistes l'avaient convaincu de jouer le rôle qu'accepta plus tard Bonaparte, et d'exécuter le plan du duc d'Enghien, comme il fut exécuté, acte pour mot, le 18 Brumaire. Encyclopédiste intransigeant, Miranda s'était écrié : « Général, vous n'êtes point César pour franchir le Rubicon, et l'armée n'est point composée des légions du vainqueur des Gaules; si l'on vous soupçonnait d'avoir tenu un pareil propos, l'armée entière vous répondrait à coups de fusil ! »

Redoutant la dénonciation auprès du tribunal révolutionnaire, surtout quand le sort des batailles lui devint pitoyable, Dumouriez se hâta d'accuser l'accusateur possible en lui imputant l'insuccès de Nerwinden, pour avoir méconnu les ordres supérieurs de rétat-major. Peu après, sous les coups de fusil de ses soldats, il

passait dans les lignes ennemies, accompagné de Louis- Philippe d'Orléans, le futur roi de 1830. Acquitté par le tribunal révolutionnaire sur ce chef dérisoire, Miranda fut bientôt incarcéré, à cause de son modérantisme, par les protagonistes de la Terreur. Jusqu'en Thermidor, il supporta dignement les excès contraires à son opinion, sur la terre de la liberté, alors criminelle et sangui naire.

En 1795, une députation de Mexicains le vint trouver à Paris pour discuter la question de l'indépendance sudaméricaine. Cette année-là, Charles IV et Godoy traitèrent avec la République française; ils durent, aux termes de l'arrangement, attaquer le Portugal et l'Angleterre. Miranda pensa le moment venu de recourir à Pitt. Au nom de leurs commettants, les délégués mexicains offrirent au gouvernement britannique 30,000,000 de livres sterling, un traité de commerce très avantageux, la cession de toutes les îles espagnoles, excepté Cuba, l'ouverture de l'isthme de Panama, la communication entre l'Atlantique et le Pacifique, une association de la Banque de Londres avec celles de Lima et Mexico chargécs de fournir les métaux précieux au commerce de la Cilc. Durant ces négociations laborieuses qui l'obligeaient à des correspondances fréquentes de Paris à Londres, Miranda fut, à l'instigation des ministres espagnols, nos alliés de l'heure, soupçonné d'intelligences anglo-royalistes et condamné à la déportation en même temps que Pichegru et Carnot, au coup d'Etat de Fructidor. Il gagna promptement l'Angleterre et fît accepter par Pitt les principes de ce plan. Mais, au printemps de 1798, tout échoua de nouveau.

Miranda était à Paris, sollicitant des consuls qu'on lui confirmât le titre de général lorsque la machine infer-

nale éclata, rue Saint-Nicaise. Ses relations avec Pitt lui valurent le même discrédit qu'en Fructidor. Loin* d'obtenir son grade, il fut poursuivi, jeté en prison,, inculpé de connivence dans l'attentat, et difficilement relâché, sur l'intervention du sénateur Lanjuinais. Lesconsuls préféraient alors contenter leurs alliés d'Espagne, seul royaume fidèle à la République, et dont la flotte appuierait la flotte française. Ni le Directoire ni Bonaparte ne pouvaient donc politiquement le favoriser.

De 1801 à 1804, nouvelles diplomaties à Londres. Elles avortent comme les précédentes. D'autres intérêts sollicitent lord Sidmouth et Pitt. Renonçant à touteaide, Miranda s'embarque pour les Etats-Unis, récoltede bonnes paroles, puis, appelé par des amis de Caracas et de Santa-Fé, débarque, certain jour, à Coro, sur la côle du Venezuela, mais ne peut s'y maintenir et regagne l'Angleterre.

Tout à coup. Napoléon attire, dans le guet-apens de Rayonne, Charles IV et son fils, les contraint à l'abdication et envahit l'Espagne afin d'installer Joseph Bonaparte sur le trône des Castilles. Aussitôt l'Angleterre prépare une expédition pour lui soustraire au moins les possessions du Nouveau-Monde ; et l'on offre à Miranda de débarq^uer à la tête. Il ne s'accorde pas, sur la question politique, avec sir Wellesley, entiché d'aristocratie. D'aillv-^urs, cette force est soudain dirigée sur le Portugal, et Miranda convié à vaincre les Français en dirigeant les guérillas de la métropole. Il refuse detirer Tépée contre ses anciens compagnons d'armes, les soldats de la République, quel que soit le despotisme du dictateur^choisi pour défendre le camp d'Hiram. attaqué de toutes parts.

Déçu complètement, il se résigne (1811) à raclion isolée. Il fait voile pour Caracas, y trouve l'élite exaltée, férue de libéralisme et de révolution. Il obtient le succès. Il occupe militairement la ville. En 1812, il délient la côte voisine, les ports. Alors la métropole envoie le général Monteverde pour déloger les partisans.

A peine les opérations de guerre ont-elles commencé, et, d'ailleurs, au bénéfice des royalistes, qu'un effroyable tremblement de terre détruit la ville de Caracas, siège du gouvernement de l'indépendance. Les moines attestent le miracle. La colère divine châtie les libres penseurs. A leurs voix, les paysans et le peuple, quantité de soldats républicains se soumettent aux étendards de la légitimité.

Bolivar avait aussi étudié en Espagne, visité l'Europe et admis les idéologies libérales. Il s'unit à Miranda. Alors commence l'épopée qui durera jusqu'en 1824, mettant aux prises les encyclopédistes du Venezuela, de la Colombie, du Pérou, et les généraux absolutistes. Victoires et revers alternent dans les deux camps. D'épouvantables cruautés avilissent l'honneur des combattants. Assiégé dans le port de la Guaïra, puis affamé, Miranda dut se rendre pour aller agoniser jusqu'en 1816 dans une prison de Cadix, parce que, jaloux de sa popularité, Bolivar avait négligé de secourir la place. L'Espagnol Monteverde répand la terreur absolutiste à Caracas, exaspère les citoyens par les atrocités chères à ses lieutenants et à ses troupes. On se soulève de toutes parts. Bolivar accourt de la Nouvelle-Grenade et bat Monteverde, qui se réfugie à Puerto-Cabello. Bolivar entre à Caracas. Les royalistes sont partout vaincus, malgré l'appel aux bataillons de nègres, qui fusillent les populations en masse, tuent les prisonniers et achèvent

les blessés. En matière de représailles, Bolivar fait exécuter huit cents Espagnols qui s'étaient rendus, puis va se faire battre dans les plaines par la cavalerie régulière. Il doit s'embarquer et se réfugier à Carthagène de Colombie.

Triomphe des absolutistes. Caracas arbore les couleurs royales. Morillo, arrivé d'Espagne en avril 1815, emportait en décembre Carthagène, pendant que Bolivar était allé chercher des renforts à la Jamaïque. Les abso lutistes trouvèrent cinq mille individus morts de faim, après avoir dévoré les cuirs des malles et des chaises.

Morillo renonce à continuer la guerre dans de pareilles conditions. Le seul siège de Carthagène a épuisé ses troupes. Il emploie la barbarie, et tente de tout soumettre par l'épouvante. Donc, répressions atroces, terreur blanche, supplices. Et les planteurs, à bout de lâcheté, reprennent les armes, forment des guérillas, battent Morillo, qui transporte à Santa-Fé ses échafauds. « Il règne en pacha sanguinaire. Sa volonté et celle de cent officiers de son armée, tyrans ignobles, exercent toutes les violences. » Bolivar débarque. Et les phases du grand duel se poursuivent. L'Europe palpite au spectacle.

Dans Paris même, les jeunes ultras se coiffent de chapeaux Morillo, à bords plats, à forme basse. Les admirateurs de Manuel et du général Foy se parent du chapeau Bolivar, de forme haute, évasée, à bords recourbés ; et, dans les rues, ces deux sortes d'élégants se dévisagent, parfois se crossent.

Enfin, Bolivar l'emporte. A son exemple, les troupes de la métropole se sont révoltées en 1820, et ont proclamé la Constitution à Madrid. Lui-même, il a réuni, sous le nom de Colombie, dès 1819, la Nouvelle-Grenade

et le Venezuela, fondé, en 1822, l'Etat de Bolivie, dans le haut Pérou, que délivrèrent ses troupes. En 1824, l'indépendance était acquise, au nord de l'Amazone. Accusé constamment d'aspirer à la dictature, Bolivar, échappé . au poignard de maint assassin, périt de chagrin, après s'être démis du pouvoir en 1830, et à l'heure de s'embarquer pour l'Europe.

Depuis, la lutte se ralluma continuellement entre l'Inquisition et la Révolution. Les républicains du Venezuela soutiennent, aujourd'hui, les insurgés de Colombie, menés par le général Uribe à l'assaut du pouvoir clérical. La Colombie reste fidèle aux traditions espagnoles. Le Venezuela ne trahit point les conceptions jacobines. Les deux idées opposent les uns aux autres des milliers d'hommes.

Parce que don Francisco de Miranda connut Rochambeau, Pétion et Brissot, parce qu'il fut des encyclopédistes chers à Catherine II, parce qu'il se battit à Valmy, deux principes se heurtent encore, et leurs zélateurs s'entr'égorgent.

Cependant, les Yankees guettent la minute propice à l'intervention. C'est la menace dont le congrès panaméricain retarde seulement les effets. Encore un peu de temps, et les cuirassés de l'oncle Jonathan débarqueront les milices de l'Union sur ces teicitoires ivres de sang latin.

Le sort de ces Républiques est d'être conquises par les forces du Nord. Un seul remède les sauverait. Une alliance qui souderait ensemble toutes les puissances de l'Amérique du Sud : Brésil, Argentine, Chili, Pérou, Bolivie, Equateur, Colombie, Venezuela...

Or, cette unité ne se peut conclure si chaque peuple délègue au Congrès ses plus marquants citoyens, imbus ^

de leurs suprématies particulières, orgueilleux de les faire triompher chacune, aux dépens des concurrentes. Un siècle d'expérience démontre surabondamment celte faiblesse de tout congrès analogue.

Il faudrait que cette assemblée remît le pouvoir centralisateur à une centaine de personnages, latins de race, italiens, espagnols ou français, choisis parmi les sociologues, les philosophes, les historiens, les généraux et les savants réputés du vieux monde. Il faudrait que les cent magistrats rétablissent une constitution étrangère aux constitutions en vigueur, et copiée, du moins quant aux formes, sur la République romaine que vénérait Miranda, par exemple, sur les usages du Forum, au temps des consuls, de manière à rompre d'un seul coup avec les errements néfastes. Cela seul peut empêcher l'Amérique latine d'être absorbée par l'Amérique saxonne, Scandinave et germanique ; cela seul peut sauver les âmes catholiques de l'absorption protestante.

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