CHAPITRE XIII
En 1791, à Valence, un second lieutenant d'artillerie, soucieux d'accroître ses maigres ressources, tente d'emporter le prix de douze cents livres offerts par l'Académie de Lyon au signataire du meilleur discours qu'inspirerait ce texte : « Quelles vérités et quel sentiments importe-t-il le plus d'inculquer aux hommes pour leur bonheur ? »
Voici, selon la rhétorique à la mode vers l'époque^ les passages en saillie de cette dissertation :
« L'homme, en naissant, porte avec lui des droits sur la portion des fruits de la terre nécessaires à son existence... Son bras vigoureux, de concert avec ses besoins, demande du travail ; il jette un regard autour de lui, il voit la terre, partagée en peu de mains, servir d'aliment au luxe et à la superfluité ; il se demande quels sont les titres de ces gens-là. Pourquoi le fainéant a-t-il tout, l'homme qui travaille presque rien ? Pourquoi, enfin, à moi qui ai une femme, un père et une mère décrépits à nourrir, ne m'ont-ils rien laissé ?... Il court chez le ministre, dépositaire de sa confiance, lui expose ses doutes : « Homme, lui répond le prêtre... crois,
<( obéis,ne raisonne jamais et travaille;voilà Les devoirs. » Une âme fîère, un cœur sensible, une raison naturelle ne peut être satisfaite de cette réponse. Il porte ailleurs ses doutes et ses inquiétudes. Il arrive chez le plus savant du pays ; c'est un notaire. L'homme savant rit de sa simplicité, le conduit dans son étude, et là, d'acte en acte, de contrat en contrat, de testament en testament, il lui prouve la légitimité des partages dont il (le visiteur) se plaint... « Quoi ! ce sont là les titres de « ces messieurs ? s'écrie-t-il indigné. Les miens sont (( plus sacrés, plus incontestables, plus universels. Ils se « renouvellent avec ma transpiration, circulent avec mon « sang, sont écrits sur mes nerfs, dans mon cœur. C'est (( la nécessité de mon existence et surtout de mon bon- « heur! » En achevant ces paroles, il saisit ces paperasses qu'il jette aux flammes. Il ne tarde pas à craindre le bras du Puissant que l'on appelle Justice ; il se réfugie dans sa cabane pour se jeter tout ému sur le corps glacé de son père...
(( — Mon père !... des ravisseurs se sont tout partagé, je n'ai que mes bras, parce qu'ils n'ont pu me les ôter. 0 mon père, je suis donc condamné au travail le plus continuel !... Au soleil d'août comme aux frimas de janvier, il n'y aura donc jamais de repos pour votre fils ! Pour prix d'un si grand travail, d'autres cueilleront donc les moissons acquises à la sueur de mon front !... 0 mon père, je vivrai hébété, misérable, peutêtre même méchant, je vivrai malheureux ! Suis-je donc né pour cela ? »
Le lecteur contemporain dont le regard découvre ces lignes dans un livre ouvert au hasard s'imagine volontiers parcourir le factum d'un disciple de Gracchus Babeuf, cet anarchiste guillotiné en 1797, sur l'ordre de
Barras, à Vendôme, pour crime de conspiration agrarienne.
En effet, le lieutenant d'artillerie était l'ami et l'obligé du Pisan Michel Buonarotti, l'un de ces conspirateurs mêmes, et qui, d'abord expulsé de Toscane à cause d'opinions républicaines, puis passé en Corse, où il édita un journal : VAmi de la Liberté italienne, fut condamné à la déportation par la cour d'assises de Vendôme. Plus tard, réfugié en Belgique, il publia, dans l'année 1828, VHistoire de la Conspiration pour VEgalité, dite de Baheul. Dans une lettre, destinée à son frère Joseph, l'officier note, en 1790, parmi d'autres comptes à régler : « Il est urgent de donner les douze écus que l'on doit à Buonarotti. Il me les a demandés plusieurs fois. C'est une créance honteuse, c'est une isolation de dépôt... Dis à maman qu'elle me trouve les douze écus qu'elle me doit, » etc..
Cette maman se nommait alors M""* Letizia Buonaparte, née Ramolino. Ce frère Joseph devait, un jour, occuper le trône d'Espagne. Ce militaire littérateur, anarchiste et besogneux, était Napolione, en congé de semestre dans son pays natal, où il venait de faire prendre la cocarde tricolore à ses concitoyens du maquis en retard sur les événements ; car ils saluaient toujours avec respect les officiers royalistes conservant la cocarde blanche, et mettant au panier, de conni^ence avec le gouverneur de l'île, les décrets de l'Assemblée nationale. Napoléon avait conseillé d'ouvrir un club ; l'uniforme d'artilleur revêtait sa personne d'un prestige officiel. Il avait été entendu. Toute la famille Buonaparte en tumulte avait révolutionné Ajaccio et constitué le premier noyau de la garde nationale. Le peuple s'était légalement armé pour la conquête de ses droits proclamés
MICHEL BUONAROTTl
par Mirabeau. Corses royalistes et Corses patriotes luttèrent. Sous prétexte de craindre que la campagne ne fût privée de bras, après le rassemblement de la garde nationale, le gouverneur interdit ce rassemblement. Napoléon courut à Bastia, siège officiel du pouvoir, et distribua des cocardes tricolores aux artilleurs du roi. Malgré la défense de leurs officiers, ils la portèrent ostensiblement, si bien qu'on fut contraint de tolérer l'insigne nouveau. Quelques jours après, la milice nationale, secrètement organisée, parut en armes dans les rues, échangea des coups de feu avec les chasseurs du régiment, pilla les magasins de la citadelle, s'empara des fusils et des munitions, réclama de l'Assemblée de Paris la légalisation de ses actes, l'obtint. Après une seconde émeute en juin 1790, pendant laquelle furent incarcérés les réacteurs. Napoléon, Joseph et Lucien Buonaparte avaient définitivement installé la Révolution dans leur patrie natale, avec le rêve d'y établir le communisme agraire, inauguré vers 1760 par le général Paoli, après ses victoires sur la tyrannie génoise. Le libérateur de la Corse, acclamé à Paris par l'Assemblée nationale, revenait alors d'exil. Napoléon fut lui porter l'adresse des patriotes d'Ajaccio.
« Peut-être, écrit M. Masson dans son ouvrage sur Napoléon inconnu, cet homme vieilli, fatigué, anglicisé par ses vingt ans de séjour en Angleterre, ayant sans cesse à la bouche la Constitution anglaise, pris par sa reconnaissance pour les dons des particuliers anglais, pour les deux mille livres sterling de pension du gouvernement anglais, apparut-il à Napoléon tel qu'il était : le passé, tandis que lui était l'avenir. »
Sans doute, pour opposer au libérateur attiédi par l'âge le souvenir de ses idées anciennes, le lieutenant
d'artillerie, revenu dans sa garnison, écrivit, au cœur du discours composé pour l'Académie de Lyon, ces curieux paragraphes :
« Mais, à nos yeux, le principal mérite de M. Paoli est d'avoir paru pénétré du principe qu'en consacrant la loi civile le législateur devait conserver à chaque homme une portion de propriété telle qu'avec un médiocre travail elle pût suffire à son entretien. Pour cela, il distingua les territoires de chaque village en deux espèces : ceux de la première furent les plaines bonnes aux semailles et aux pâturages ; ceux de la seconde furent les montagnes propres à la culture de l'olivier, de la vigne, du châtaignier, de l'arbre de toute espèce. Les terres de la première espèce, appelées plage, devinrent la propriété publique et l'usufruit particulier. Tous les trois ans, le plage de chaque village se partageait entre les habitants. Les terres de la seconde espèce, susceptibles d'une culture particulière, restèrent sous l'inspection de la cupidité individuelle. Par cette sage disposition, tout citoyen naissait propriétaire, sans détruire l'industrie, sans nuire aux progrès de l'agriculture, enfin, sans avoir d'ilotes... Mais tous les législateurs ne se sont pas trouvés dans les mêmes circonstances. Ils ont exclu de la société ceux qui ne possédaient rien ou qui ne payaient pas telle imposition... Pourquoi cette seconde injustice ?... Raison politique sans doute... Mais aux yeux de la morale ! Mais aux yeux de l'humanité !... Quand je verrai un de ces infortunés transgresser la loi d'Etat, être supplicié, je me dirai : « C'est le fort qui « victime le faible... » Il me semblera voir l'Américain périr pour avoir violé la loi de l'Espagnol... Vous direz au riche : « Combien de jeunes ménages qui deviennent « méchants parce qu'il leur manque ce qui produit dans
« toi cette inquiétude ! Tu as trop, et eux pas assez. Votre « sort est égal, avec la différence que toi, plus sage,pour- « rais y remédier, au lieu qu'eux ne peuvent que gémir. <( Homme froid, ton cœur ne palpita donc jamais ? Je te « plains et t'abhorre. Tu es malheureux et tu fais le mal- « heur des autres. »
Quand il rédige ce discours, Napoléon Buonaparte a quelque vingt ans. C'est sans doute l'époque où, affilié depuis plusieurs années à la maçonnerie militaire de la Calotte, il se fait recevoir à l'Orient de Valence, dans la loge La Sagesse, dont le vénérable, M. de Planta, était un officier de cavalerie ? Certainement, les congés de longueur insolite qu'on lui accorde et qui durent jusque plus d'une année, de septembre 1789 à février 1791, il les doit à l'influence des frères de Bastia, dont sa famille aide l'agitation révolutionnaire, en compagnie du babouviste Buonarotti. M. Masson, dans ses livres admirables d'exactitude, remarque comment se gêne peu le jeune officier de n'être pas en règle avec la discipline. De fait, tout s'arrange à merveille, chaque fois, quand il rentre au régiment. On lui verse même sans aucune difficulté les termes d'appointements échus pendant son absence. Chose très singulière, ce stratège qui doit étonner le monde par son génie militaire ne marque alors aucun goût pour son métier. Il passe dans les rangs le moins de jours possible, sollicite toujours le congé de semestre qui lui permettra de se livrer à la politique, sa préoccupation essentielle. A Valence, chez sa logeuse, s'assemble la Société des Amis de la Constitution. Napoléon déclame un discours très applaudi, à l'occasion de la fuite du roi et du nouveau serment demandé aux soldats, serment qu'il prononce aussitôt.
« Je jure d'employer les armes remises entre mes mains à la défense de la patrie et de maintenir contre ses ennemis du dedans et du dehors la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale, de mourir plutôt que de souffrir l'invasion du territoire français par les troupes étrangères etde n'obéir qu'aux ordres qui me seront donnés en vertu des décrets de l'Assemblée nationale. »
Il lit aux sous-officiers les journaux des sans-culotles. Sa correspondance exprime un juvénile enthousiasme : « Le sang méridional qui coule dans mes veines avec la rapidité du Rhône. »
En septembre 1791, le voilà de retour en Corse. Son astuce active de politicien manigance l'élection de Joseph au directoire départemental, la sienne propre comme lieutenant-colonel de la garde nationale. Aussitôt il ordonne à ses hommes de réprimer une émeute que provoquent les prêtres insermentés, les cléricaux et les royalistes contre les prêtres constitutionnels. En avril 1792, le lieutenant Rocadella Sera est tué à ses côtés par les fanatiques. Dès lors, il agit avec le député Saliceti, le seul des mandataires corses à la Convention qui prenne les allures d'un terroriste.
A peine âgé de dix-huit ans, Lucien Bonaparte pérore parmi les Amis du peuple de Corte. Adversaires de Paoli et de Pozzo di Borgo, les frères engagent contre ceux-ci la lutte. Elle compromet tant l'officier d'artillerie qu'il lui faut courir se justifier dans la capitale. Là, il juge bon do paraître moins révolutionnaire, dans le moment qu'on l'accuse ; néanmoins il écrira bientôt au cours d'une lettre relatant l'invasion des Tuileries par le peuple, le 20 juin 1792 : « Le roi s'est bien montré, il a mis le bonnet rouge. La reine et le prince royal en ont fait autant. »