JOSEPH BONAPARTE
Le refroidissement de son frère pour les idées excessives est mal jugé par Lucien : « J'ai toujours démêlé dans Napoléon une ambition pas tout à fait égoïste, mais qui surpasse en lui son amour pour le bien public ; je «rois que, dans im Etat libre, c'est un homme dangereux... Il me semble bien penché à être tyran et je crois qu'il le serait fort bien s'il fût roi et que son nom serait pour la postérité et pour le patriote sensible un nom d'horreur. Je vois, et ce n'est pas d'aujourd'hui, que dans le cas d'une révolution, Napoléon tâcherait de se soutenir sur le niveau et même, pour sa fortune, je le crois capable de volter casaque... » Cela est daté 24 juin, ^n IV de la Liberté (1792). Singulière clairvoyance.
En 1807, Napoléon tiendra l'Europe sous ses talons. L'enthousiasme du monde l'acclamera. Il aura dans la main la plus magnifique armée de conquête, adorante et soumise. Sans tradition familiale qui Tattache, instruit de tout le rêve encyclopédiste, la mémoire pleine des ferveurs émises dans le discours à l'Académie de Lyon, cet homme qui eût pu contraindre l'Europe à la fraternité sociale, qui eût pu se souvenir de Buonarotti et de Babeuf, cet homme-là ne proclamera comme sienne qu'une gloire : celle d^avoir terrassé les Jacobins. Il peut tout, pendant trois ans, de 1807 à 1810. Comme il pouvait tout, il a simplement recherché en mariage la fille des anciens maîtres. Et ce lui a suffi de réussir en cela, de réussir à constituer une cour de maréchaux, une noblesse militaire, une horde de courtisans ingrats, dont 1814 marquera l'avilissement sur la route d'Essonnes à Paris. Il eût pu réaliser le rêve de Babeuf, à tout le moins celui de BrissoL, il a pétri i'ûme de Marmont.
Ceux qui l'approuvent assurent que les théories jaco-
bines occupèrent seulement sa prime jeunesse et que l'âge de la réflexion les effaça par hommage à la sagesse. Il n'en est rien. Les mêmes idées le meuvent jusqu'en 1796. Suivons-le plutôt. Rayé sur les listes d'officiers, pour absence illicite, il obtient sa réintégration le
10 juillet 1792. En même temps, les délits d'émeute commis par lui en Gorse sont déclarés non militaires par le ministre compétent. Il échappe à la cour martiale. Comme les officiers nobles émigrent en masse, il reçoit le brevet de capitaine, avec cette injonction : « Je ne puis vous dissimuler, monsieur, qu'il serait à désirer que votre service dans la garde nationale (Corse) pût vous permettre dans ce moment, où votre régiment est dans la plus grande acti\ ité, d'aller y remplir vos fonctions de capitaine. » Bonaparte n'en tient compte. La politique l'intéresse mieux que l'artillerie. Sous prétexte de ramener dans sa famille sa sœur Aïarianna, élève de la maison de Saint- Cyr que ferme la Révolution, il s'embarque en octobre 1792 pour la Corse.
11 y restera jusqu'en juin 1793, afin de lutter contre le parti des constitutionnels anglais, contre Paoli, qui représente presque les idées de Lafayette. Lucien dénonce à Toulon leur adversaire, de telle sorte que le député du Var, Escudier, obtient de la Convention un décret de mise hors la loi. Le vieux Paoli est compris dans la proscription qui atteint Dumouriez passé à l'ennemi. Il se donne aux Anglais, Dès lors, c'est la guerre civile en Corse. Appuyé par Saliceti, représentant du peuple, Napoléon tente, avec les Jacobins, de reconquérir l'île. Vainement. Proscrit avec toute sa famille, il fuit à grand'peine sur un mauvais bateau et débarque à Toulon.
A ce moment, l'arrestation des Girondins exaspérait
la province. Lyon, Marseille et Toulon refusaient obéissance au comité du Salut public, qui ne comptait plus que quinze départements fidèles, l'insurrection vendéenneayant gagné tout l'ouest. Les Bonaparte devaient, semble-t-il, de par leur passé et leurs traditions de hobereaux, s'unir à la révolte. Bien au contraire. Le disciplede Buonarotti se met à la disposition de Carteaux, aide à reprendre Avignon sur les Marseillais et publie sa brochure du Souper de Beaucaire, où il glorifie les actes de la Montagne et justifie la condamnation prochaine des^ Girondins. On l'imprime aux frais du Trésor public. Et c'est contre les défenseurs des Girondins que le capitaine Bonaparte, appelé sous les murs de Toulon, dresseles batteries. Barras, Robespierre jeune, enchantés de son civisme, le choisissent pour leur homme. En quelques semaines, il reçoit, du 19 octobre au 22 décembre, les grades intermédiaires entre le sien et celui du général, puis ce titre même. Le politicien anarchiste obtient, en outre, par réquisition, l'hôtel d'un émigré, M. de- Cimières, pour loger à Marseille sa famille. Incarcérécomme terroriste au 9 thermidor, puis relâché, le ministre le désigne pour commander une brigade d'infanterie en Vendée. Napoléon élude l'ordre de combattre au loin les Chouans, feint la maladie, se cache à Paris dans un pauvre hôtel, attend aux bureaux de la guerre l'heure où Barras aura besoin de sa vigueur révolutionnaire pour canonner dans la rue Saint-Roch les bandes royalistes. Vendémiaire le consacre. Le mariage avec Joséphine, favorite de Barras, vaut le commandement de l'armée d'Italie, où le génie du stratège saura laurer de-^ gloire l'habileté de l'agitateur.
Au 18 Brumaire, si Moreau, si Bernadoltc, si Jourdan, si Dubois-Crancé, les républicains, ne s'opposent
guère au coup d'Etat, c'est qu'ils attendent de ce passé un avenir jacobin. On sait comment ils se trompèrent, comment les troupes d'esprit révolutionnaire, les vainqueurs de Hohenlinden, les soldats de Moreau en exil furent expédiés à Saint-Domingue pour y être anéantis par la lièvre jaune.
Ce restera le plus étonnant problème que cette volteface prévue par Lucien. A quels mobiles, à quels paclo< secrets le jacobin de Corse, le lieutenant du discours à l'Académie de Lyon, le capitaine du Souper de Beaiicaire, l'artilleur conventionnel de Toulon, le général de vendémiaire, dut-il sa déloyauté envers soi-même ? Oi ne le comprend point.
Ce que l'on sait parfaitement, c'est que lui-même reconnut en 1814 son erreur, dans la nuit la plus tragique, au camp de Fontainebleau. Il chargea Macdonald •de rentrer à Paris pour traiter de l'abdication ave<^ Alexandre ; et il l'en chargea, bien que celui-ci, depuiles revendications jacobines de son ami Moreau, en 1803, se fût tenu à l'écart de l'amitié impériale. A cette heure de l'abdication, Napoléon demande à l'émissaire : « Duc de Tarente, me gardez-vous encore rancune ? — Sire, depuis 1809, j'ai cessé d'en vouloir à votre Majesté. — Eh bien, je vous en remercie, mais je voulais vous dire ceci : C'était moi qui avais tort en 1803. »
En 1814, Napoléon donnait raison à Moreau, vers l'heure où le tsar Alexandre, l'illuminé et le philadelphe, engageait Talleyrand à remettre l'empire à Bernadotte, le jacobin.
En 1807, Napoléon aurait pu du moins établir sur toute l'Europe le système politique de 1907. Il a fait perdre aux peuples confiants un siècle d'évolution.