CHAPITRE XIV
A celte époque, en septembre 1806, les plus hardis des garçons boulangers parisiens ne s'assemblaient pas en meetings pour réclamer de patrons têtus le principe du loisir par roulement. Il s'enrôlaient dans les bureaux de l'intendance militaire afin de courir la poste jusqu'aux camps où se préparait l'illustre manœuvre d'Iéna. De Paris à Mayence, mille et mille charrettes les transportaient sur les chemins humides, dans les senteurs de l'automne, vers la forêt germanique. Enrubannés, patriotes et libertaires, ils chantaient à tue-tête les refrains de la Révolution pour se répéter les glorieux motifs de combattre les tyrans et leurs sicaires, puis de délivrer les nations. Ils allaient pétrir le pain des soldats qu'espérait le génie de Gœthe écœuré par les radotages des hobereaux allemands.
Quoique l'empire eût été proclamé, quoique Napoléon commençât prématurément à devenir dieu, cela ne gênait point les idées jacobines de ses zélateurs. En
deçà comme au delà des frontières, les peuples et les aristocraties le considéraient ainsi que le Robespierre à cheval, le fléau des rois et des nobles, le destructeur 4es anciens régimes autoritaires, l'instauratcur de la fraternité. Dans toutes les loges maçonniques rouvertes, les frères échangeaient le mot d'ordre depuis Brest jusqu'à Moscou : « Il fallait, pour un temps, réfréner, en France, l'enthousiasme réformateur ; il tallait s'en tenir aux modifications consacrées par les lois consulaires ; la Gaule tout entière était le camp d'Hiram où retentissaient les armes des apprentis, des compagnons, des maîtres acceptant la discipline nécessaire et momentanée des Bonaparte afin de jeter bas, dans toutes les capitales d'Europe, les orgueils du despotisme, après avoir détruit ses armées autrichiennes, anglaises, allemandes, russes. A cette heure, le rendez-vous des champions était aux bords de la Saale et de l'Inn. Encore une fois les amis des peuples et les amis des rois allaient furieusement défendre leurs principes par la voix du canon et les clameurs des brigades ruées. »
Instruits de la sorte par les chefs de leur corporation et par les rites unissant les compagnons du Devoir, les gindres de Paris laissaient joyeusement le rogomme des auberges griser leurs chœurs de jeunes barytons cahotés au trot des charrettes sur la route de la guerre. Aux relais nombreux et bien fournis par les soins de l'étatmajor, ils trouvaient les files d'autres véhicules emmenant aussi les grenadiers sur le terrain de lutte. Vétérans des Pyramides et boulangers du faubourg Saint-Marceau trinquaient à l'envi en se prédisant le désastre des vils esclaves soudoyés par les agents de Pitt et Cobourg. Bien que le premier fût mort, son esprit continuait à régir les monarchies. L'or anglais se déversait dans les
arsenaux prussiens et moscovites. Parmi les vendangeurs accourus, tous s'exaltaient et se remerciaient de répondre à l'appel des multitudes asservies : « Nous allons pétrir, avec la farine de France, le pain qui vaudra tant de vigueur à nos guerriers, nous allonspétrir le pain de la gloire ! »
On sait quelle force ils communiquèrent, par ce moyen, aux troupes. Les marches d'Iéna sont aujourd'hui encore désignées dans les ouvrages de stratégie comme l'exemple de la plus belle endurance militaire. Au contraire des autres campagnes où les revers et les succès se suivirent, celle-ci ne connut qu'un prompt triomphe. Jamais, sauf en 1814, le talent de Bonaparte ne réalisa de miracles aussi grandioses. Celui de Davout l'égala près d'Auerstaedt. Les généraux furent dignes de l'effort accompli par leurs soldats pour servir l'idéedu commandement. Il semble qu'à cette date la nation ait voulu parfaire son excellence et, de cela, montrer au monde la preuve éclatante. En dépit des chemins détestables, de la pluie opiniâtre, de la boue collante, les apôtres de l'encyclopédie vainquirent d'abord l'espace et le temps, par l'énergie de leurs jarrets, par la constance deleur discipline. Ils endurèrent tout ce que peut souffrir le fantassin criblé d'eau, levant au bout de la guêtre, à chaque pas, des livres de glaise, sentant les courroies du sac pénétrer la chair, échauffer les aisselles. Ils allaient sous le faix, par les chemins creux et les pentes bourbeuses, avant de coucher sur la paille de la grange ou dans le fossé noyé. Nulle armée de l'ère moderne ne développa tant de vaillance, la plus difficile, celle que n'excitent ni la fureur du combat ni l'espoir du pillage prochain. Avec la seule volonté religieuse de délivrer les Allemands, nos pères se sont obstinés, magnifiques..
Lorsque, à travers le brouillard, ils se virent, un matin d'automne, concentrés en masses sur le plateau de Landgrafenberg, ils surent, avant le premier coup de fusil, que leurs jambes avaient assuré la victoire. Ceux de Lannes au centre, ceux d'Augereau à gauche, ceux de Soult à droite formaient une puissante face matérielle pour l'âme de la Révolution qui, terriblement, gronda.
En cet octobre de 1806, la France s'est surpassée.
Maintenant, avec soin, par la pratique des sports, nous essayons de recouvrer cette vigueur légendaire devant laquelle, vingt ans, s'effondrèrent les trônes. Il semble qu'inconsciemment nous pensions à quelque lutte pareille, tout à l'heure révélée comme certaine. De toutes façons, dans les airs, sur terre, à la surface des eaux, nous éprouvons notre adresse, notre souplesse et notre ténacité. Curieuses et anxieuses, les foules se précipitent pour applaudir les exploits des aéronautes, des automobilistes, des cyclistes, des réservistes en manœuvres. La fièvre d'Austerlitz et d'Iéna palpite, depuis trois années, en nos cœurs obscurs. Apparemment, les lois mystérieuses de la destinée nous habituent à ce qu'elles préparent de fatal et de noble. Entre la nation qui, la première, se déclarera socialiste et les patries où persistera l'autorité des anciens principes, la lutte ne tardera guère, peut-être. Et le problème sera débattu comme il le fut il y a cent ans.
Puissent les boulangers de notre Bourse du Travail pétrir alors, et pour la seconde fois, le pain de gloire que leurs aïeux enfournèrent dans les camps d'Iéna, d'Auerslaedt et de Lubeck, puis d'Eylau, de Friedland. Avec la farine de France, une incomparable force fut nourrie qui renouvela la vie du monde. Cette humble
boule de mie loise et de croûte brune bouta le feu dans les corps des quarante mille héros qui, près d'Iéna, bousculèrent les soixante-dix mille Prussiens qui, d'une traite, coururent ensuite à Berlin établir sur les places de la ville des marchés de bric à brac où s'entassèrent les cannes, les harnais, les nécessaires, les montres et les armes de luxe laissés sur le terrain par les fuyards. Jovial et farceur, sa cuiller d'étain dans la ganse du bicorne, son chien couché à ses pieds célèbres, le loustic de la Bastille vendit son butin, sur les quais de la Sprée, aux compères en bas bleus fumant leurs longues pipes de porcelaine, aux commères en jupes rouges secouant les thalers dans leurs sacs de toile.
Vraiment, nous sommes trop oublieux de notre première République et de ses triomphes libertaires. Le 14 octobre 1906, injustement, Paris manqua des cortèges, des lampions et des fusées qui commémorent les actions sublimes d'un grand peuple et les transforment, en exemples pour les générations successives.