BERTHIER
de la vie publique, après 1830, tant lui répugne le libéralisme de Louis-Philippe.
Il est drôle de constater quel résultat obtint l'exemple de Napoléon, professeur d'énergie, sur ses disciples immédiats. La fermeté des convictions ne semble pas avoir été acquise. Soucieux de leurs dotations et de leurs titres, cupides, ils servirent la chance... loyalement. Peut-être une discipline morale différente nous séduirait-elle davantage ? Par-dessus toutes les énergies ils eurent celle de sauver la caisse. La Ruse l'emportait sur la Force.
Ce phénomène de versatilité utilitaire ne serait qu'un épisode comique de l'histoire si les conséquences ne paraissaient avoir profondément modifié l'âme de la bourgeoisie française. Ce que les maréchaux d'Empire accomplirent résolument, des généraux, des colonels, des majors, des capitaines, le firent timidement. Revenus dans leurs familles des provinces, ils professèrent une philosophie du succès, dont la ruse excusa les alternatives de leurs croyances. Or, pendant l'époque impériale, les belles idées du stoïcisme romain, enseignées déjà sous le règne de Louis XVI, promulguées par la Révolution, s'étaient incluses dans les âmes de province fort en retard. Le scepticisme parisien ne les avait pas atteintes. On y élevait les générations dans le goût d'imiter les vertus de Caton et de Brutus. Pour une vie rigoureusement honnête on estimait des messieurs ratés qui ne changeaient guère de linge. Même ce masque de pauvreté demeura nécessaire à beaucoup dont les coffres se garnirent secrètement. Balzac a montré l'origine des fortunes sous la Restauration et la monarchie de Juillet. Deux générations peinèrent sordidement, économisèrent, pour offrir à leur descendance la parade du
succès que les maréchaux de Napoléon consacrèrent en devenant pairs de France et chevaliers de Saint-Louis. Nous paraissons bien plus rigoristes à présent. Le politicien qui suivrait aussi naïvement que ceux-là les conseils de son ambition particulière serait vite perdu. Mais, en ce temps, il subsistait de l'indulgence. Les officiers impérialistes qui, pareils à Philippe Brideau, ne restèrent pas irréductibles, corrompirent l'esprit de leur descendance, en leur offrant, pour exemple, la religion du succès. Les richesses qui s'amassèrent qui s'accrurent avec l'invention des chemins de fer, le développement soudain de l'industrie, la culture de la betterave sucrière, pourvurent à satisfaire les besoins de triomphe. Eduqués par la ruse, Julien Sorel, Rastignac, Rubempré, se ruèrent à Paris. Ils convoitèrent la puissance de Nucingen, éblouirent, par le récit de leurs hauts faits, l'enfance de M""® Bovary. La spéculation fut plus audacieuse afin de contenter les exigences de M"® Marneffc. L'argent régna. Les maréchaux de Napoléon avaient créé cette omnipotence, parce qu'ils lui avaient, lestement, de 1814 à 1815, sacrifié l'honneur.
Toute une génération, ou du moins son élite, ne renie pas, d'un coup, les espoirs de sa jeunesse, no dément pas son idéal, sans réduire à peu de chose 1 morale d'un pays. Ces jacobins devenus ultra -royalistes, au bénéfice d'une avidité manifeste, gâtèrent tout l'œuvre de la vertu emphatique prêchée aux masses par les conventionnels. Nous leur devons, et à eux seuls, le culte du triomphe barbare, de l'argent qui le procure. Aux funérailles d'Henri Becque, je songeais à cela. Car, ayant prétendu lutter contre la ruse, il subit l'hostilité des élites et du nombre. Du dernier cabotin aux princes des premières représentations, chacun s'insur-
gea contre le génie qui offensait la déesse, en lui opposant la vérité atroce de ses moyens.
La littérature de cent années peut être anéantie. Il suffît que les Corbeaux et la Parisienne, ses deux drames, subsistent. On y écoutera vivre toute l'âme du siècle. Dumas ne fut qu'un médiocre défenseur de féminisme qui dialogua des articles de journaux, pour excuser l'adultère, réhabiliter le bâtard et la fille-mère, imposer aux honnêtes gens la promiscuité des catins audacieuses dont il pleura les infortunes. Les femmes, et ceux qui en vivent, l'applaudirent. Il avait pu mépriser la vertu, vanter les courtisanes, un seul sanglot d'émotion l'approuva. Henri Becque osa flétrir la Ruse. Ce fut le haro. Il dévoila l'infamie des notaires. Qui n'avait dans sa famille un notaire ? Il démasqua la réalité de l'épouse niaise ou fausse qui renie, au hasard du passant, le pacte conjugal et qui se réjouit du mensonge. Les amants s'indignèrent. On mettait à nu la pauvreté de leur histoire. Henri Becque mourut désolé. Ne touchez pas aux ruses de l'argent ni aux ruses de l'amour ! Ne lirez pas la Vérité du puits ! Elle y dort pour le repos de la plupart.
Aussi l'injustice s'acharne contre Henri Becque, qui composa les deux seules tragédies de la vie française ; car celles de Racine, de Corneille, pour exemplaires qu'elles soient, témoignent seulement de l'esprit byzantin venu à la cour de Louis XIII par les Médicis ; car celles de Hugo naquirent du romantisme germain, et l'imitent. L'œuvre de Henry Becque est la seule œuvre romantique française, comme l'œuvre d'Eschyle est l'œuvre hellénique. On le nia parce qu'on sentait la Ruse atteinte.
La Ruse ! qualité vraiment bourgeoise de notre race. C'est elle qui pare des mensonges grandiloquents les
plus adroits calculs, c'est elle qui couvrit, avec le sentimentalisme de Musset, de Lamartine, les excès de la passion incapable de franchise. Par elle, la bourgeoisie trompa le peuple sacrifié à son seul avantage, en 1830, en 1848, en 1871.
La Ruse s'est substituée à la Force en 1815. A l'adoration de la victoire réalisée par l'effort loyal, elle a substitué l'adoration du triomphe obtenu par des feintes, des subtilités sociales et politiques, par des intrigues et des manigances, par des dialectiques.