CHAPITRE XVII
Que Bismark, passée la quarantaine, ait tiré de &a culotte les pans de sa chemise et imité de son mieux le « cancan » français du second Empire, afin de rivaliser avec plusieurs princes d'Europe soupant à Bade, ivres, parmi des actrices et des courtisanes parisiennes ; que ces mêmes gens, plus tard, aient trouvé drôle de renverser, munis de cordes, les orangers d'une promenade publique, puis d'allumer des pétards au milieu de la salle de jeu pour voir les pontes effarés se vautrer smr leur or ; qu'un Hamilton, neveu de la reine de Prusse, ayant gagné de l'argent plein son chapeau, ait voulu, vers trois heures du matin, frapper à la porte de sa tante,, criant : « Ouvrez-moi ! J'ai de l'or, des billets ; je veux coucher avec la reine de Prusse ! Ouvrez-moi, je veux coucher avec Augusta ! » ; que tout ce monde des coursallemandes ait fait une fête de vidangeurs après la paye, cela nous rassure un peu sur les péchés que la sage Teutonia blâmait, blâme encore comme particulier»
à notre race composite. Dans la vie intense et conci de ses mémoires, Marie Colombier nous apprend, de la sorte, qu'avant la guerre elle vit bassement stupides ceux qui préparaient le désastre de 1870, en nourrissant la presse luthérienne d'articles destinés à émouvoir l'opinion germanique, par la description des danses de Mabille. Je crois que peu de livres nous peuvent mieux réconcilier avec nous-mêmes. Celui-ci riposte aux dires de M. Augustin Filon qui justifie, dans le Journal des Débais, l'hostilité anglaise à notre égard par ce même chef d'immoralité. Excellemment M. Jules Lemaître, pour lui répondre, montra combien la débauche hollandaise l'emporte en impudence sur la nôtre. Hambourg et Londres couvent une prostitution énorme et naïve. Par ses vices, Budapest étonne les noceurs du monde. Tous les lupanars des ports, en Asie et en Amérique, sont peuplés d'Allemandes, d'Espagnoles. Les photographies obscènes viennent de Londres et d'Amsterdam, de Bavière. Je défie d'en acheter facilement à Paris ; tandis qu'à Bruxelles et à Berlin, elles forment le bénéfice ordinaire des papeteries. La légende de notre immoralité est due à notre candeur. Moins que les autres peuples, nous aimons dissimuler et, plus vifs d'esprit, nous concevons que les nécessités de la reproduction ne sont pas plus infamantes que celles de la nourriture.
L'époque de la Régence commença de nous valoir par le monde celte réputation de vice. Le règne de Louis XV confirma l'impression. Depuis, la France passe toujours pour le pays qui fournit au monde les filles les plus accorlcs, les cuisiniers les plus habiles et les meilleurs comédiens.
Les nouveautés de la République jacobine, avant la
résurrection romaine du premier Empire et la marche de la Grande Armée jusqu'à Moscou firent penser différemment. Ensuite le catholicisme de la Restauration monarchique, due aux alliés germains, slaves et saxons, obtint leurs éloges. Mais la Révolution de 1848 ayant jeté le mot de Socialisme aux quatre vents de l'Europe, perturbé les régimes autocratiques, installé le contrôle parlementaire en maint pays, toutes les rancunes des souverains fermentèrent contre la nation où fonctionnait le suffrage universel ; et la vieille calomnie attaqua ceux du second Empire lorsque les victoires de Magenta, de Solférino, après la conquête de Crimée, eurent fait craindre au monde d'autres léna, d'autres Friedland, d'autres Wagram.
Il faut dire que les mœurs d'alors, à Paris, furent assez comiques. Les gestes des courtisanes fournirent le motif de toute la chronique. On vit des personnages recruter, pour les Tuileries, des ballerines, des sauteuses et des modistes. Au Palais de Saint-Cloud, arrivaient, plusieurs fois la semaine, vers trois heures de l'après-midi, un fiacre contenant la créature que les maréchaux entremetteurs offraient à la sieste impériale. L'intelligent vieillard que fut Napoléon III ne réalisa rien de ces conceptions parce qu'il se laissait abêtir par les innombrables caresses des femmes de la cour, des actrices et des professionnelles. Son oncle perdit, par le même abus, ses facultés mentales. A partir de 1810, il dormait l'après-midi au lieu d'entretenir ses ministres et ses maréchaux, car les visites féminines l'avaient lassé. Or, la jalousie de son ambition lui faisait écarter tout homme d'initiative qui l'eût suppléé. Les humbles, les serviles de son entourage n'osaient point agir par eux-mêmes. Ils connurent la Bérésina, Leipzig et Waterloo, comme
Morny, sa bande, Mocquart, le maréchal Fleury, ayant à leur tour étouffé l'énergie du neveu, passé le pouvoir à la Montijo et aux collégiens farceurs qui sautaient autour d'elle, nous valurent Freschwiller, Rezonville^ Gravelotte et Sedan.
Marie Colombier le démontre avec exactitude : ce monde de 1860 était composé d'écoliers et d'écolières en vacances. Les hommes avaient tous quatorze ans,, malgré leurs mèches grises. La raison d'aucun n'atteignit l'âge mûr. Se saouler de cet abominable vin de- Champagne qui gonfle l'estomac; poursuivre des cochons dans le parc en fête; remonter à quatre pattes les Champs- Elysées une nuit de verglas, et en rire toute l'année ; tirer les cordons de sonnette ; s'arroser avec des siphons d'eau de seltz : tels étaient les amusements de ceux qui commandaient aux destins des peuples, qu'ils fussent allemands, français ou turcs. Un lord descendait de la Courtille, juché, en habit, sur les détritus d'un tombereau à ordures ; Rigolboche marchait sur les mains au milieu du bal de l'Opéra, et ce, pour le plaisir des gens quadragénaires.
Ils appelaient cela s'amuser. Il leur fallut bien de l'optimisme. Maintenant, nous trouverions que le tombereau à ordures sent mauvais, que l'eau du syphon donneune sensation désagréable sur la peau tiède et détruit l'harmonie de notre tenue, que les orangers d'une promenade sont beaux à voir debout, qu'il est barbare de les jeter à terre, pour abolir la magnificence du jardin. Nous avons vingt-cinq ans, pour le moins.
Cependant, les hommes qui vécurent alors ont gardé de ce temps un bon souvenir. On les voit encore suivre les femmes dans la rue. Ils se croiraient sans honneur s'ils manquaient au devoir d'assaillir la dame qui reste
seule, dix minutes, en leur présence. Que ce soient des enfants impubères ou de vieilles personnes colorées par l'art des coiffeurs, des masseuses, il les mettent à mal, et s'en vantent. J'en connais qui ne rendent point de visites sans laisser une veuve dans leur coupé. Ils vous attirent au coin des salons afin de vous confier le nombre de leurs enfants naturels, vous dire leurs ennuis et leurs machiavélismes à cause des deux ou trois ménages qu'ils se flattent d'entretenir. Et ils sont ahuris que cela ne nous intéresse guère, que nous n'ayons pas les mômes confidences à leur livrer. Toutes les aventures leur arrivent. Baronnes, comtesses et marquises, annoncent-ils, se succèdent dans leur logis à seule fin de s'y coucher une heure. On regarde ces vieillards. Leur dentier tremble. Les jambes flageolent. Quelques cheveux mal collés au crâne se hérissent. On se demande quelle joie ils peuvent encore ressentir à voir, pour la dixmillième fois, une fille se déshabiller, leur montrer son corps pareil à tous les corps, la même gorge, la même croupe, le même dos que les gorges, les croupes et les dos dénudés, palpés depuis leur adolescence. Leurs yeux cherchent dans les vôtres l'expression d'une jalousie qui les enorgueillirait. Ils n'y trouvent que surprise un peu dégoûtée. Ils s'étonnent. Tout le labeur de leur existence fut de souffler au lit avec une blanchisseuse. Pour cela, ils s'ingénièrent en finance, en politique, en héroïsme militaire, en astuce diplomatique, en art. Nous ne les comprenons plus. Ils vivent encore les convoitises et les gloires que déjà nous avions oubliées à dix-sept ans. Ce sont de vieux parents, qui tirent toujours les pieds de biche des sonnettes, quand, par hasard, ils en découvrent à la place du bouton électrique.
Avec cela, ils affectent le sentiment. Une pléiade
d'écrivains médiocres, les Feuillet, les Albéric, les About, les Charles de Bernard leur proposèrent pour travestir ces habitudes d'écoliers l'excuse des fadaises sentimentales et de passions fausses. Nos romanciers naturalistes les navrèrent en remettant les choses au point exact de l'instinct qu'ils ne voulurent pas s'avouer.
Le livre si curieux de Marie Colombier leur enlève le masque. Ce sont bien des barbares, des sauvages qui éprouvent le besoin de danser et de hurler comme au temps préhistorique, de manifester leur force brutale avec de gros rires paysans.
Je crois que l'auteur de ces Mémoires, encore qu'elle s'en défende, dut éprouver, mille fois, les sensations de la magicienne Circé lorsqu'elle eut changé les compagnons d'Ulysse en pourceaux. Spirituelle, loyale, causeuse experte, mêlée, toute sa vie, ù une compagnie d'excellents lettrés et d'hommes de valeur, elle dut se donner le triomphe de mépriser, en certaines fêtes, bien des convives aux couronnes fermées, que sa beauté d'Eve légendaire mit tout grouillants à ses genoux.
Je l'ai connue plus lard, quand le siècle allait finir. Les écoliers de l'Empire soignaient au loin leurs catarrhes. Merveilleuse maîtresse de maison, elle recevait à Sii table les gens illustres, de la littérature, de la politique, de la diplomatie. Feu le baron de Billing y fréquentait et révélait les dessous des ambassades. J'y ai mangé, une nuit de réveillon, une soupe aux oignons faite par les mains de Séverine, et pour lacjuelle un Bonaparte avait épluché des légumes. Il y avait longtemps qu'on ne se permettait plus, auprès d'elle, d'être gamins, comme sous l'Empire. L'admirable portrait que Manet fît de sa personne. Tune des plus belles œuvres du maître, lui imposait l'intelligence d'un sourire très spécial mais
icrrible pour la sottise qui s'égarait autour de sa table épiscopale.
Car, à tout prendre, si la mentalité des bourgeois et des rustres se développe trop lentement, et nous sert des ministres pitoyables, l'élite a fort accru son avoir. Les jeunes hommes d'à présent écrivent un bon livre plus facilement que nos pères, à un âge pareil, n'écrivaient une jolie lettre. Cet accroissement de l'esprit change les mœurs.