‹ La morale de la FranceChapitre 44 sur 60 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Le XIX® siècle comprit la série des épreuves imposées par le destin à chacune des politiques antagonistes nées dans la période révolutionnaire. La Restauration l'ut un jugement d'appel, pour la royauté, arguant de la violence qui l'avait éliminée sans procédure en 1793. Et les seconds juges condamnèrent en 1830. La monarchie de juillet fut la mise en expérience des idées de Necker, de Turgot, de Saint-Simon, reprises par Thiers. Et cette expérience démontra l'insuffisance de pareilles disciplines. La révolution de 1848 tenta de réaliser l'idéal girondin et périt de même que la première fois sacrifiée aux revendications de la Montagne. L'Empire, condamné à Waterloo, en appela, le 2 décembre. Il vécut d'après le même principe guerrier et disparut dans le même désastre : ce qui prouve que les gouvernements militaires n'assurent guère la victoire de la Nation. La troisième République récapitule les débats du xix' siècle. Toutes les anciennes politiques ont perdu leur procès,

parce qu'elles plaidèrent l'autocratie de leur principe^ au lieu d'admettre le libre jeu des libertés différentessous une hégémonie très souple et variable selon les besoins des moments.

A cette forme, le succès définitif doit échoir. Pour la sagesse de chaque secte, il importera de conquérir non la suprématie absolue, pouvoir fragile et toujours condamné en naissant par les compétiteurs, mais les libertés fédérales, les autonomies provinciales et municipales, le droit d'être nationaliste à Angoulême, clérical à Rennes, communiste âi Roubaix, collectiviste à Saint-Etienne, conservateur à Angers, libre à Paris. L'Autriche-Hongrie et sa querelle des langues offrent l'exemple du conflit essentiel. L'unité centralisatrice nefut indipensable qu'aux temps où la barbarie des coutumes et l'insuffisance des polices permettaient aux communes de s'armer pour résoudre un grief de péage. Cette période est lointaine. Nos juridictions, mieux pourvues, peuvent du moins prévenir les bagarres.

L'unité, excellent moyen de jadis, est aujourd'hui tyrannique si on la veut imposer, car elle se maintient d'elle-même non par des lois, mais par les obligations des usages commerciaux, par la rapidité des transports, l'abondance des échanges, les jeux constants du télégraphe et des postes.

Au siècle des appels que fut le xix® succédera un siècle de verdicts allouant leurs parts à toutes les forces de la Nation ou des Nations. Les impérialismes ne manqueront pas de s'écrouler un jour dans le monde, comme les pouvoirs centralisateurs au dedans des Etats. Ceux-ci commenceront par adopter, à l'intérieur, le gouvernement fédéral. Dans la .suite, ils transformeront les suprématies, les faiblesses des peuples en une seule

fédération européenne des empires, des républiques, des royaumes, et qui les totalisera lentement, sûrement.

Abjurant les suprématies des sectes, le fédéralisme déniera logiquement les suprématies des peuples, qui sont les sectes du monde. Ceux-ci deviendront altruistes, à l'exemple des citoyens qui les composent, non par bonté ou philosophie, mais par intérêt économique et besoin d'accroître les échanges.

Ce changement dans la théorie des pouvoirs ne se vconsacrera point sans guerres probables, sans quelques spasmes révolutionnaires. Le sang humain est la cire rouge qui doit sceller les grands pactes.

En désignant des catastrophes, les Isaïe et les Ezéchiel de toutes les époques purent se croire certains de ne pas mentir. Le malheur des peuples et des rois fut toujours abondamment nourri de cataclysmes par la -colère des Forces. On prédit à coup sûr en parlant de ruines et de mort. Squelette, la Dame à la Faux marque la plupart des heures historiques comme dans le symbole naïf des vieilles horloges. Qu'un oiselet, se trompant à voir ce bras sec ainsi qu'une branche d'hiver, s'y perche, puis se réfugie au centre de la cage vide du thorax, pour y palpiter à la place du cœur, pour y expirer un parfum de compassion, de joie vivante et d'amour ; c'est l'image de l'illusion et de la vie. Admirable poète, Saint-Pol Roux inventa cette métaphore pour faire, autour, bondir les passions d'une tragédie. La Dame à la Faux besogne éternellement parmi les œuvres, les peuples, les hommes et les vœux des races, afin de faciliter la tâche des pessimistes.

Il nous faudra bien des ans ou des siècles encore avant de nous habituer à une philosophie qui considérera les malheurs, stoïquement, comme les effets de la

mécanique universelle, lois réglées sans doute par une minutie pareille à celle déterminant les propositions mathématiques déjà connues. De même que nous respectons les propriétés du triangle ou les vertus des logarithmes, ainsi nous respecterons sereinement les sensations convulsives des sociétés, puis celles de notre âme. Aucune détresse ne paraîtra plus inique, parce qu'on saura définir la série normale des causes qui la préparèrent. Justes enfin, nous attribuerons à la seule imperfection de notre science, la soudaineté des désastres, ou bien, les ayant devinés, de longues dissertations préalables auront épuisé avant qu'elle survienne la rage de la défaite qui s'accomplira, prévue, jugée, consentie.

La notion des équilibres sociaux économiques, sen limentaux, et de leur nécessité aura diminué les haines ignorantes des partis. Chaque lumière aura compris qu'elle ne peut exister sans le concours de l'ombre. Ci'oyons que les catastrophes sociales dont va souffrir le nouveau siècle engendreront dans la douleur cette sérénité de l'homme prochain. Il deviendra le juste dans le sens indiqué par les Ecritures Saintes, c'est-à-dire le penseur dont l'orgueil se résigne à l'admiration des puissances qui l'écrasent, mais qu'il sait. Il ne sera point seulement juste envers autrui, mais aussi envers Dieu, l'ensemble des Forces, qu'elles apportent le malheur ou le triomphe.

La science actuelle, si l'on veut l'entendre, corrobore essentiellement les dogmes légendaires et religieux. II semble que la victoire du xx® siècle sera la fusion abso lue des deux vérités qui achèvent de se combattre. L'antiquité et le modernisme se reconnaîtront frères, enivrés du même espoir d'harmonie qu'ils suivirent par des voies différentes avant qu'elles se rejoignent en une

seule route large, heureuse et magnifique se déroulant par les campagnes de paix, les champs d'ahondance, les forêts du repos social. Quelles que soient les formes revêtues par les caractères de chacun, l'attente de ce changement est unanime. M. Bazin cite une conversation entre le fermier breton et son propriétaire, réunis dans le but de renouveler le bail de métayage. Jusqu'à ce jour, les baux s'étaient conclus pour trente années. Le paysan refusa de le renouveler pour plus de six ans parce que, dit-il, « dans cinq ans d'ici, les fermes reviendront aux fermiers ; la terre changera de maître. » Bien que naïvement fausse, cette conception est remarquable^ dans les provinces estimées les plus réfractaires à l'afflux des idées bruyantes. Les rustres eux-mêmes cessent de croire à l'invariabilité des principes anciens. Les gens du xx® siècle assisteront à des choses immenses. On les conçoit mal parce que, les apercevant avec les vues étroites de son parti, chacun les imagine conformes aux seuls vœux de ce parti. Au contraire, la nature du changement procédera de toutes les sectes.

Car la solidarité sera milieux comprise à mesure que se développera la science. On télégraphie par ondes hertziennes de la tour Eiffel à Tanger. Le dirigeable plane à son gré sur nos boulevards, tourne, virevolte, va, vient, parcourt les airs à raison de quarante kilomètres par heure. Nous télégraphions sans fil sur une distance de cinq kilomètres.

Acceptant les contrats de compagnies européennes qui réclament Isf construction de voies ferrées, d'usines, l'extraction minière, l'entreprise des cultures intensives, voici que la Chine s'industrialise, avec sa main-d'œuvre à bon marché, ses innombrables multitudes produc-

trices, industrieuses, fort intelligentes, très aptes à s'assimiler nos goûts de science et de faste. Un voyageur à l'érudition très intelligente, M. Charles Saglio, expliquait naguère par un exemple frappant cette faculté du Chinois pour adopter nos habitudes et y exceller vite. Quelques agioteurs aux yeux bridés, ayant connu la valeur que les Anglais attribuent aux chevaux de courses, résolurent d'imiter l'élevage de l'outsider. Tels de leurs jeunes employés étudièrent un an la question^ puis furent en Australie acquérir des poulains de bonne qualité. Ils choisirent si bien que leur favori gagna les grands prix dès la première épreuve, à Shanghaï, Hong-Kong et .Calcutta. Maintenant, les chevaux des écuries chinoises battent constamment ceux dos écuries anglaises sur les hippodromes de l'Inde même, pour la gloire malicieuse de gros Célestes effondrés, en habits de soie et en chapeaux melons, dans d'impeccables équipages que mènent de roides cochers hindous à turban de mousseline éblouissante. M. Saglio estime que cette vertu d'assimilation est applicable â la majeure partie de nos commerces, de nos connaissances industrielles et scientifiques. Quelle immense production déversera sur la planète ce peuple sobre de quatre cents millions d'êtres quand ses mines seront exploitées avec les moyens du machinisme, quand les voies ferrées traverseront ses provinces en tous sens. Alors les trois quarts des objets de consommation nous seront fournis par eux au tiers du prix naturel. Ils pourvoiront l'humanité de vêtements, de riz, de machines, de denrées alimentaires diverses. Moyennant de minimessommes, l'Occidental se procurera le nécessaire qui lui coûte aujourd'hui ce qu'il gagne, et davantage > Pouvons-nous supputer les modifications qu'implan-

tera dans la vie du monde cet autre facteur économique ?

Peut-être le capital européen devra-t-il se transporter en Asie s'il veut subsister, car son industrie ne supportera point la concurrence de la production chinoise. Quel déplacement formidable des intérêts généraux, banques et bourses allant s'installer sur les bords du Yang-Tsé- Kiang, avec les luxes et les arts, tandis que le vieil Occident, ruiné, devra, pour vivre de soi, se résoudre à l'antique existence agricole et patriarcale !

Le XX® siècle pourra connaître de tels changements. La mystérieuse Afrique donnera d'autres surprises encore, comme l'AmériqjLie latine, qui s'apaise, s'organise, se met à l'œuvre ; comme l'Australie qui se découvre toujours plus de richesses. Depuis cent années, l'Angleterre tend à unifier la planète dans sa large hégémonie en bloquant le monde aux points de production parce qu'elle devina la première que là étaient les réservoirs de la force future. Aujourd'hui les autres peuples se réveillent, s'étonnent de sa puissance. L'Allemagne prétend la lui disputer.

La Dame à la Faux travaillera, peut-être. Mais, quand sera venue l'heure de son repos, l'oiselet qui se perchera sur le bras semblable à une branche d'hiver, l'oiselet qui viendra prendre, dans la cage vide du thorax, la place d'un cœur palpitant, d'une joie vivante, y chantera un hymne d'amour fraternel, l'hymne d'une ère plus heureuse.

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