CHAPITRE XIX
Dans les matches de football entre équipes d'écoliers français et d'écoliers anglais, ceux-ci gagnent le plus souvent parce que le joueur qui attrape le ballon le passe, dès l'instant nécessaire, au champion immédiatement capable d'en faire un meilleur usage ; au contraire, ceux-là perdent parce qu'avides de gloire particulière et dédaigneux des compagnons, nul d'entre eux ne lâche à temps le jouet qu'il tient. L'adolescent anglo-saxon compte son propre avantage pour rien si son groupe n'y participe ; il est un animal solidaire. Le Latin préfère le désastre de ses compagnons au triomphe d'un émule. C'est un animal individualiste. Parmi les exemples historiques de cette infirmité nationale, on citerait le cas de Bazaine qui laissa Canrobert sans artillerie et sans munitions à Gravelotte, plutôt que d'aider à la victoire d'un maréchal avec lequel il rivalisait. Ainsi Bernadotte, refusant d'appuyer Davoust à la bataille d'Auerstaedt, 'espéra la défaite et la honte d'un chef dont la renommée
trop précise gênait sa jalousie. Chacun de nous, s'il observe son milieu, peut constater aisément les multiples résultats de celte tare que, dans son livre. sur la psychologie du socialisme, M. Gustave Le Bon étudi» iivec une logique très judicieuse.
En imaginant que le football se pût jouer à trois équipes, l'Allemand se distinguerait par ce caractère que ses champions ne quitteraient point des yeux les signes d'un chef, devanceraient son désir, obéiraient au clin d'œil, l'acclameraient frénétiquement, vainqueurs, le consoleraient et vanteraient ses mérites déçus par le hasard, en cas d'échec. Le Germain est un atiimal discipliné.
La solidarité et la discipline étant des forces manifestes, l'orgueil individualiste est-il une faiblesse irrémédiable ? M. Gustave Le Bon conclut à la déchéance de< races latines. Cela semble une opinion bien absolu^. Jusqu'à présent on tenta surtout d'imposer à leur carar tère des institutions empruntées ailleurs. La conquête des barbares goths, germains et francs nous a, quinze siècles, obligés à des mœurs antipathiques. Depuis cent années, les luttes d'affranchissement se perpétuent, sans nous permettre le loisir d'élaborer une méthode adaptant nos qualités à la vie des sociétés contemporaines. Au nom du patriotisme, les réactionnaires nous offrent la servilité germanique et les opportunistes la solidarité anglaise. Ne vaudrait-il pas mieux s'efforcer de mettre en harmonie les individualismes et d'employer leurforces selon les méthodes propres à notre nature ? Aujourd'hui nous commençons de savoir exactement les défauts et les puissances sociologiques des peuples. Des milles leçons écrites ou agies qui les présentent, il ne paraît pas impossible de tirer un en!=eignement efficace.
Longtemps le germanisme a triomphé des Gallo-Romains, mais ce n'est pas avec des méthodes du monarchisme allemand, secouées depuis 1789, qu'on nous conduira désormais. La Révolution a trop influencé l'esprit de l'Europe.
Quand elles se réunissent en congrès international des étudiants, les jeunes élites du monde formulent des vœux fort libéraux que leur inspire l'étude des sciences, des belles lettres, de l'histoire, de la philosophie et de la législation. L'esprit de ces assemblées ne marque pas une grande sympathie pour les choses des anciens régimes, mais une claire perception des nécessités nouvelles et même futures.
Il ne semble pas que les basochiens venus à Paris aient puisé dans les livres grecs et latins quelques raisons de restaurer les vieilles méthodes d'organisation sociale, ni même de conserver inaltérablement les principes contemporains qui sont les survivances transformées de ces méthodes. Leur intelligence s'apparente à celle qui domina vers 1830 et 1848 pour conquérir, dans les monarchies, la liberté de la presse et le contrôle parlementaire. Latins individualistes, Anglo-Saxons positifs et solidaires, Germains disciplinés, unanimement, s'accordent sur le vœu d'admettre ces modifications : l'égalité de l'homme et de la femme investis des mômes titres, des mêmes droits que confèrent les diplômes ; l'égalité militaire entre les classes intellectuelles et les classes du prolétariat ; la disparition, dans les codes, de tous articles rappelant les haines religieuses anciennes. Ne sont-ce point là les conceptions égalitaires de l'individualisme latin, par quoi chacun refuse de se soumettre ?
Et l'on peut dire ceci : en un des congrès interna-
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tionaux, celui des générations nées à la suite de Sedan, et après la défaite matérielle de la suprématie latin* . cette suprématie même s'affirma sur la pensée des fildes vainqueurs.
La Révolution faite par l'esprit du municipe galloromain préoccupe seule la descendance des conquérant>. Est-ce là un signe d'abaissement définitif ?
Vraiment non. Charlemagne sollicita de Byzance le mariage avec la grande Irène qui l'eût fait successeur des Césars. Cependant il possédait les Gaules et les AUemagnes, la Lombardie, tandis que l'impératrice du Bosphore, commandait à un état troublé comparativement petit. L'orgueil des Grecs ne toléra point cette union qu'ils considéraient comme la pire mésalliance. Un prétendant fut suscité : Nicéphore chaussa les souliers de pourpre. Irène alla, dans Lesbos, filer la laine jusqu'à sa mort pour gagner le pain de chaque jour, parce qu'elle avait douté de la grandeur romaine en accueillant l'offre de Charlemagne.
Cela ne se passait point aux temps héroïques des Catons et des Cincinnatus, mais vers l'an 800 de l'ère chrétienne, à l'époque de ce qu'on appelle improprement la décadence du Bas-Empire. La jeune élite de l'Europe conserve les goûts de Charlemagne pour la culture de la tradition gréco-latine.
Cette culture constitue l'essentiel de la puissance pour vingt races diverses associées entre les Alpes, les Pyrénées, l'Océan et les Vosges, afin de vivre un même idéal libertaire. Aussi ne faut-il point accepter vite les critiques abondantes de ceux qui blâment l'enseignement universitaire des langues mortes. Parce qu'ils s'estiment parents spirituels de Brutus et de César, les bacheliers bretons, basques, provençaux, picards, flamands, israé-
liles et lorrains, se coalisent sous un même drapeau. Sans doute leur diplôme les munit de vanité avant de leur fournir un emploi. Sans doute ils forment ces « inadaptés artificiels » dont parle le sociologue, et qui grossissent les rangs de la révolte, parce qu'aucun salaire suffisant n'est versé à leurs appétits. Sans doute ils augmentent la foule des Rubempré, des Rastignac, des Adolphe et des Julien Sorel, qui entendent, par le moyen des femmes et de l'intrigue, conquérir la première place, la première ligne sur le palmarès de la vie ; et, sans doute, est-ce là un grave péril. Mais ces inadaptés au mode économique de l'existence contemporaine constituent quand même une élite qui produit de la pensée. Entre mille Lucien de Rubempré, l'un est Balzac, qui exprime l'âme totale de sa génération et qui promulgue l'enseignement sublime de leurs défaillances, de leurs espoirs, de leurs passions. Balzac, Dickens et Tolstoï apprennent aux races quels sentiments animent la plupart des Français, des Anglais, des Russes. Et leur œuvre vaut celle de l'histoire, celle de la philosophie. Ces inadaptés sont des critiques précieux. Ils indiquent les tares. D'autres cherchent les remèdes. Les uns et les autres fondent la thérapeutique sociale.
L'enseignement gréco-latin semble seulement exclusif à l'excès. Il a trop absorbé l'enfance et la jeunesse de nos fils. On n'y a pas suffisamment adjoint les données pratiques des sciences. Certes, il soumet tout à la théorie. Mais cette théorie, à certaines dates, est capable de provoquer les enthousiasmes sublimes. L'orgueil individualiste qu'elle excite est, assure-t-on, destructeur du caractère guerrier. La réponse est tout entière écrite dans les mémoires du baron de Comeau, un émigré à la solde de la Bavière et qui suivit, dès 1805, l'état-major
de Napoléon. Il montre comment le génie militaire de l'empereur se gardait de vouloir imposer à ses troupoune discipline intolérable pour elles. En 1805, pendant la campagne d'Ulm et d'Austerlitz, le baron de Comeau rencontre des hordes innombrables, courant au hasard, foules tumultueuses, si mal équipées, montées, commandées, qu'à la reddition d'Ulm Napoléon fait ranger les régiments bavarois, ses alliés, devant la place, pour recevoir les armes des vaincus, et cache derrière leurs lignes correctes ses bandes de cavaliers sans chevaux, de piétons sans uniforme, d'artilleurs tirant leurs canons à la corde. Une seule consigne, celle de marcher vite, est observée par tous. Ce peuple de soldats se rue et galope à travers la vallée du Danube. Quand l'ennemi est annoncé tout à coup, les cohues se forment en carrés instantanément, sans souci de discerner leurs bataillons. Si l'attaque n'est pas immédiate, les aides de camp crient : « Messieurs les généraux de brigade, formez vos brigades ! » Alors seulement les chefs débrouillent ces masses. A la veille d'une bataille prévue, les colonnes s'arrangent en bel ordre ; mais, durant les marches, tous se précipitent par groupes de camarades. Il n'y a guère que le tambour-major, les sapeurs et les musiciens pour entrer en ligne dans les villes conquises. En 1806, quand elle pénètre dans Berlin, après léna. cette multitude de coureurs chargés de butin, traînant des chiens en laisse, enveloppés de pèlerines de moines. étonnent les bourgeois allemands. Quoi ! cette cohue d'escogriffes insolents a pu battre les beaux régiments du roi de Prusse, si nets, si dorés, si mécaniques c\ passifs, si bien emboîtés les uns dans les autres, si doctement alignés par les cannes des officiers et les hallebardes des sergents ? Le baron de Comeau n'en revient