NAPOLEON
pas. L'admirable armée aiitrichiemie casse comme une barre de verre au choc de ces émeutiers jacobins. Le torrent des gamins et des clubistes emporte tout, kaïserlicks, grenadiers à mitres d'or, cosaques et chevaliers gardes. L'affaire finie, le tiers reste en route et maraude. Par milliers, les traînards couvrent les routes à deux, trois journées de marche en arrière de l'étatmajor. Au lieu de sévir, Napoléon laisse faire. Tout à l'heure il utilisera cette indiscipline. Voici venir les bataillons de recrues amenés des villages beaucerons ou tourangeaux, ahuris un peu. Il convient que ces enfants stupéfaits, dans quelques jours, affrontent les vieilles troupes des monarchies allemandes et slaves, ne sourcillent pas sous les feux croisés des canons, ne s'effarent pas derrière leurs fusils tendus contre les tourbillons de uhlans, de hussards hongrois, de chevau-légers et de pandours. On fait appel aux traînards en leur promettant l'imminence d'une belle bataille. Ils accourent dans les places choisies pour les rassembler, s'incorporent aux pelotons de conscrits, leur apprennent à fumer la pipe et à plumer l'oie sans la faire crier. On marche. On chante. On rit. Et l'aube de gloire ayant brillé, les blancs-becs ne bronchent pas sous le regard gouailleur du traînard qui soutient le rang formé en hâte, qui déchire la cartouche à côté du moutard et appuie de l'épaule l'effort des enfants si les gros chevaux des Autrichiens se dressent devant la herse des baïonnettes françaises. Au lieu des conscrits annoncés par les espions, les Impériaux trouvent des lignes solides encadrées de vétérans narquois.
Quand ils apprirent, en décembre, qu'une bataille allait se livrer entre les trois empereurs par delà Brûnn, tous les traînards, tous les maraudeurs, tous les frico-
leurs, qui s'étaient mis au chaud dans les fermes de- Aloravie, dès novembre, vendent leurs souvenirs, déboursent les florins de leurs parts de prise afin de louer charrettes, berlines et chaises de poste. A plusieurs ils s'entassent dans chaque véhicule avec leurs fourniments, fouettent les chevaux, crèvent les bêtes. Les chemins qui mènent au plateau du Pratzen sont envahis par cette folle course au clocher d'Austerlitz. Presque tous arrivent à temps, cherchent leur bataillon, leur escadron, leur compagnie, rafistolent leur uniforme, dépaquettent hors de la serge l'ourson de grenadier, blanchissent vivement les tresses des shakos, dénouent les ficelles qui maintenaient contre le fourreau du sabre la raideur du plumet dans son papier de soie. Ils boutonnent leurs guêtre? par-dessus la culotte et se trouvent là pour acclamer le Petit Caporal quand il parcourt les bivouacs, celte nuit célèbre, en récitant les conciones devant h- Jacobins en grande tenue^ prêts à faire triompher ia liberté des peuples.
Le génie de cet homme fut d'avoir compris que la discipline, pour les Français, devait toujours être une chose raisonnée, acceptée d'eux, et non pas imposée. Quand il prétendit . changer cela pour l'imitation de l'autocratie germanique, sa fortune sombra. Il périt du mal de l'autorité, comme succomberont Charles X en 1830 et Louis-Philippe en 1848, comme avait succombé Louis XVI mal conseillé par l'Autrichienne. Depuis le xviii^ siècle, nous ne sommes plus les serfs des Leudes, mais de libres quirites.
Oui, l'individualisme français se nourrit d'abord de théories et de mots, avant que de reconnaître le fait. Oui, il repousse le servilisme de la discipline absolue, force de l'Allemagne. Non, il ne comprend pas l'égoïsme
bien entendu de la solidarité, force de l'Angleterre. Non, il ne possède pas la foi slave dans la fatalité divine. Mais, comme il serait absurde de vouloir substituer à la foi slave, à la solidarité anglaise et à la discipline allemande l'indépendance latine, il ne serait pas moins absurde de tenter l'inverse.
On prétend que le peuple de Paris est resté monarchiste, parce qu'il applaudit frénétiquement au passages les tsars, les rois, les shahs de Perse. Or, il ne le fait nullement par admiration ou par respect, ainsi que le peuple de Berlin, de Londres, de Moscou. Le Parisien acclame le rêve de ce qu'il voudrait être lui-même. Quand il passe un souverain, il se substitue en pensée au prince ; il imagine ses jouissances d'orgueil, le plaisir du triomphe individuel qu'il lui suppose. Pas un des badauds ne salue l'idée de la discipline nécessaire à la race, ni celle de la solidarité nationale, dans la physionomie du général chevauchant derrière le tambour. Il souhaite de se voir quelque jour à cheval lui-même, avec des plumes sur le crâne, de l'or sur les pectoraux et des éperons aux bottes. Il applaudit le succès de ses vœux intimes. Le sentiment est bien autre : il faut aux Latins la royauté de chacun. Je défie n'importe quel pouvoir d'abolir le suffrage universel, si faussé que soil son fonctionnement actJiiel, si mensongers qu'aient été les espoirs conçus jadis à son endroit, si pitoyable que paraisse le régime parlementaire.
Jules Guesde ne put souffrir de voir la royauté ministérielle aux mains de Millerand. Bon Latin, il excitfx le Parti Ouvrier à renier les socialistes de Gouvernement, la droite du parti. Ensuite, il fut, aux Congrès de Nancy et de Stuttgart, patriote contre l'opinion de M. Hervé, persuadant la gauche du parti. Jules Guesde
ne résiste point à l'orgueil individualiste. Pareil au collégien du football, il refuse de passer le ballon aux partenaires mieux placés, tout le socialisme dût-il périr de cette faute. Il revient au verbalisme de la théorie pure, au didactisme. Il méconnaît la discipline et la solidarité de la secte. Quand les expressions les plus puissantes des élites politiques agissent ainsi, quel espoir peuvent garder les naïfs de soumettre la Nation à un type de gouvernement strict, à un homme, à une sentence ?
Le sage est d'y renoncer. Quiconque prétendra soumettre échouera. Quiconque acceptera d'admettre les adversaires et les rivaux réussira. Nous sommes bien vraiment un peuple de rois, tout imbus de l'importance acquise par notre ancêtre, le citoyen romain. A l'exemple de Napoléon sachant utiliser les traînards et l'indiscipline de son armée, il sied uniquement d'apprendre à coordonner les appétits et les forces. C'est une science toute neuve et difficile. Rien cependant ne contraint à croire qu'on ne la peut créer. Il faut que dans l'équipe du football chacun pense tenir le ballon, fût-ce à la limite de l'ongle, et que chacun arrive à le tenir en effet.