‹ La morale de la FranceChapitre 47 sur 60 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Maîtresse du pouvoir depuis 1830, la bourgeoisie gouverne exactement selon les principes de la royauté, par le génie de l'intrigue, du népotisme, la divinité de la « démarche », la protection des parentages, l'instauration d'une féodalité industrielle ayant substitué au donjon la cheminée d'usine, féodalité dépendant du Pouvoir au moyen de licences, de faveurs, d'aides militaires, pour l'asservissement du travail. Ce serait une œuvre piètre si la centralisation socialiste, si la dictature du prolétariat^ comme on dit aux Congrès, continuait les mêmes erreurs, au bénéfice d'une quatrième caste, tout embourgeoisée déjà. Car les mêmes défauts qui valent la décadence de l'une amèneraient celle de l'autre, puis le triomphe futur des pires réactions. Certainement, le prolétariat doit se réserver sa part, et sa large part, dans l'économie publique, mais il préparerait sa ruine s'il songeait vraiment à faire de l'Etat un champ uniforme, et du citojen collectiviste le type à quarante milUions ■d'exemplaires.

Pour avoir prétendu transformer le peuple en une multitude simple de bourgeois pareils, le régime présent s'étiole. La probité du possesseur, principe de cet!»' phase sociale, étalon de son honneur, n'a point tardé à devenir un mensonge. Les éléments de Tancien régim introduisirent avec eux dans la masse,partie à la coi: quête de la richesse, mille habitudes d'antan, les cou tûmes de Cour, l'intrigue, la concussion, la corruption des fonctionnaires, la protection du médiocre, l'élimination des intelligences, le culte de la « situation » ; et cet ensemble de tares pourrit le système bourgeois, comme il avait pourri le système royal.

De cette décadence, un exemple immédiat, parmi tant d'autres, fut offert, il y a quelques années. Des fils de famille, les meilleurs, ceux que la science attire, des étudiants qui se proposent de vouer leur existence à combattre la mort par la pratique de la médecine, qui choisirent la plus pénible entre vingt professions brillantes comme la militaire, pacifiques et agréables comme l'administrative, ou glorieuses comme la politique, ces étudiants, doués d'une vertu préalable évidente, contredirent, par un singulier cambriolage, le principe même de Probité en détruisant les copies rivales du concours pour l'internat. Ni l'héroïsme propre à la jeunesse que fortifia le culte des tragédies classiques, ni le raisonnement moral que leur enseignèrent Pascal et Kant,. ni rien des traditions spéciales à l'honneur de la bourgeoisie, qui révère la loi, n'interdirent à ces jeunes gensl'acte abject. S'ils croyaient avoir à se plaindre des conditions dans lesquelles s'effectue le concours, s'ils blâmaient, comme on l'a dit, l'indulgence des juges pour certains secours apportés à des candidats jusqu'en 1» salle même de l'examen, ils auraient pu franchement

protester. Aiijourd'luii, les gazettes acceptent volontiers les réclamations individuelles. A tout moyen généreux de manifester l'indignation, ces étudiants préfèrent les manigances des malfaiteurs. Du moins, ceux-ci ont-ils pour excuse très valable de connaître au juste l'éducation rudimentaire de la rue, de ne trouver point un travail suffisamment rémunérateur et d'ignorer tout espoir de vivre joyeusement, s'ils ne réussissent un vol. Au contraire, le fils de la bourgeoisie, élevé, sans doute, dans une famille à l'aise, fut éduqué scrupuleusement, La parole des philosophes encouragea sa raison. Les bons exemples lui furent désignés, commentés par des savants bénévoles. Il ne souffrit jamais de la faim, du froid, de l'insulte lâche. Il n'eut pas à se révolter contre l'injustice acharnée du sort. Les passions puériles furent assouvies dans une agréable mesure, dès leur éclosion. Il peut tout espérer, de la richesse, de la gloire, de la science. Et, dans une heure d'envie, il commet un crime.

Pourquoi ? C'est qu'il ne croit pas en l'honneur ni en la justice de sa caste ; ou bien, estimant avoir raison, il prévit que son droit ne prévaudrait point contre les intrigues des concurrents ; ou bien, doutant même de sa cause, il pensa que cet acte n'était guère pire que ceux accomplis chaque jour devant lui par les uns et par les autres. Voilà ce qui condamne la Bourgeoisie. Elle ne donne plus à ses enfants l'exemple de la Probité. Ses fils agissent en malfaiteurs, parce qu'ils constatent autour d'eux l'ignominie des sentiments familiaux et publics.

Le juge instructeur découvrit les coupables, malgré les influences puissantes qui les dérobaient à la poursuite. Il fut curieux d'entendre s'expliquer les cambrio-

leurs au thermo-cautère. Certes, il convint de faire une part d'indulgence à l'excitation de la jeunesse, à Tétourderie, aux passions jalouses des caractères ; mais cette bizarre abdication du sens moral nous instruisit de très pauvres âmes.

L'illustre chirurgien Paul Segond commentait devant les élèves de la Faculté lès travaux de M. Farabeuf, ce savant dont les recherches d'anatomie permettent à la thérapeutique ses progrès. Sans ce vieillard, sans le sacrifice d'une longue existence à l'amour du savoir, la pathologie tâtonnerait encore en mille cas. Ces études scrupuleuses autorisent des théories fécondes, de nombreuses guérisons, une force neuve pour la vie des hommes. Or, les étudiants plaisantaient, riaient, se moquaient un peu du noble esprit qui leur apparaissait sous les formes séniles d'un septuagénaire ignorant le monde, ses vanités, et les urgences de la mode. Il fallut quo l'éloquence émue du docteur Segond leur rappelât le miracle de ce labeur inimitable. Il fallut que la violence oratoire et tout le prestige d'un maître jeune, respecté, comainquît cette turbulence écolièrc qui se fît attentive, et finit par éclater en applaudissements, destinés autant à l'art de l'apologiste qu'à la magnifique existence de M. Farabeuf. Bientôt, de nombreuses souscriptions permirent l'offre au vieillard d'un bronze consacrant la gloire de son effort. Mais si la générosité d'une âme juste n'avait rappelé les mérites du grand savant, ces générations nouvelles de la bourgeoisie n'auraient pas trouvé, en elles-mêmes, l'élan de reconnaissance dû à la divinité d'un travail probe ayant absorbé les ans d'un grand âge. Car cette divinité de l'Honneur n'est plus, devant la caste, l'idole intangible et vénérable, qu'elle avait placée sur ses autels, au temps

de Cousin et de Guizot. Le Vrai, le Beau et le Bien lui paraissent moindres que le Succès, que l'argent, sa preuve, et que le pouvoir, sa couronne. On verra peutêtre encore les étudiants mêlés aux émeutes populaires, dans un but de triomphe politique, mais on ne les verra plus, comme le polytechnicien Charras, mener Tinsurrection à l'assaut d'une caserne, pour défendre uniquement le prestige abstrait de la Loi.

A côté des Guizot, des Cousin, des Armand Carrel, des Odilon Barrot, ces habiles que M. de Montalivet guida firent prospérer la Ruse, au détriment de l'Honnêteté. Il faut lire, dans les Mémoires de M. de Montalivet, l'extraordinaire machination agencée entre ce froid ministre et Louis-Philippe d'Orléans, au lendemain des Trois Glorieuses, pour retirer à La Fayette, trop populaire et trop républicain, le commandement des gardes nationales parisiennes. Il importait de soustraire à la révolution le résultat de son enthousiasme, au peuple le bénéfice d'une victoire acquise par la seule vigueur de son courage. Il fallait tromper sa confiance, rendre nulle l'espérance du suffrage et de la presse libres, puis empêcher que les gardes nationaux, unis aux masses de faubourgs, n'exigeassent de la Branche cadette les garanties violées par la Branche aînée. La Fayette alléguait les promesses solennelles prononcées à ITIôtel de Ville, lorsque le chef de l'insurrection, le général Dubourg, lui avait transmis les pouvoirs. Les intrigues promptes et sans scrupules de M. de Montalivet curent raison du vieil homme hésitant. Et le peuple, frustré de son gain par la ruse, dut recommencer le combat. Dix-huit ans, les Sociétés secrètes . livrèrent dés batailles, dont les plus célèbres furent au cloftre .Saint-Merri et rue Transnonain, afin de reprendre, eu

Février, rilôtcl de Ville, où Lamartine joua le même rôle de dupe grandiloquente, joué par La Fayette avani lui, tandis que le général Cavaignac finissait, dans I sang de juin, l'œuvre de Casimir Perier. Lois de sus deux avènements, la bourgeoisie mentit à son principe de probité en leurrant le peuple dont elle partageait la victoire.

En 1830, le général Dubourg s'en laissa donc imposer par La Fayette, par les amis de Casimir Perier (|ui, trente-six heures avant, refusait de paraître à sa fenêtre sous laquelle les gendarmes massacraient les étudiants venus le chercher pour chef, qui, trente-six heureauparavant, au milieu du salon doctrinaire, la main au col, comme s'il sentait déjà le couteau de la guillotine, criait son dévouement à Charles X, son horreur prudente de la Révolution, sa terreur de se compromettre, lui et sa grosse fortune, et qui, dès la défaite certaine des Bourbons, avait assemblé l'opposition constitutionnelle, réquisitionné la popularité sexagénaire de La Fayette, afin d'étouffer la République... Qu'en 1830, le général Dubourg, bonapartiste et carbonaro, eût refusé d'abdiquer à l'Hôtel de Ville la sôu\craineté du peuple, et la Ruse était vaincue.

-Il n'en fut rien. La bourgeoisie monta sur le trône, avec le germe de sa mort, avec la contradiction de l'acte au principe.

Cette effrayante leçon, les socialistes doivent la méditer à cette heure. Nés du juste, ils se doivent à la réalisation du juste. Ou bien, s'ils aspirent à la tyrannie même utilisée par les sectes précédentes, leur règne durera moins ei^pore. Rien n'a sauvé les bourgeois. Leur plus incontestable mérite : la science renouvelée, créée, appliquée, soudainement centuplée, n*a servi qu'à mettre en

évidence plus certaine leurs erreurs. Au nom de cette science qu'on leur doit, le prolétariat revendique, discute, démontre et convainc l'adversaire. Enrichis par la vapeur, le mécanisme, l'électricité, la chimie industrielle, mis au pinacle par l'argent issu des usines et des cultures amendées, les bourgeois n'en tirèrent que les raisons de leur décadence, parce qu'ils avaient négligé un pauvre principe de morale.

Ayant vu l'électricité éclairer, chauffer, la vapeur transporter aux extrémités du monde, le peuple a mieux senti que ces forces émanaient de sa seule force, et que les Saint-Simoniens de 1830, puis Proudhon, avaient conçu le Vrai.

S'ils manquent au Juste, en cessant de respecter les libertés adversaires comme les bourgeois ont manqué à l'Honnête en trompant le peuple, les socialistes courront aux mêmes abîmes, par les mêmes voies.

La tradition est à l'organisme social ce que le corps ^st à l'homme. L'innovation est à cet organisme ce que l'esprit est à l'homme. Il importe que les deux facultés se développent simultanément, pour que la santé de l'être se perpétue. De même que l'esprit ne s'avise point de détruire le corps, sous prétexte que le poids de la chair et des os l'embarrasse, de même les élites novatrices doivent respecter tout ce qui constitue Tâme ancienne et homogène du peuple, sous peine de désagréger aussi les éléments par quoi les élites se constituent, progressent et créent. Il appartient au temps d'éliminer les organismes devenus inutiles dans l'économie de l'être. Ce n'appartient qu'au temps seul, non aux sectes victorieuses.

C'est une erreur absurde entre les erreurs humaines, que cette lutte constante entre la Tradition et l'Innovation, l'une s'obstinant à supprimer toutes les jeunes

vérités, l'autre s'acharnant à détruire toutes les croyances dont la solidité durable a constitué la puissance de la nation. Il est idiot que le Maroc se rebelle en partie, acclame le Rogui, parce que le sultan essaie des automobiles et photographie ses familiers, parce qu'il dépense à cela des sommes. Il n'est pas moins idiot que les politiciens, ayant passé l'âge mûr à blâmer la Révocation de l'Edit de Nantes et à réclamer le libéralisme universel, profitent de leur chance pour accomplir contre les catholiques le crime accompli jadis contre les protestants, sans avoir même l'excuse de Louis XIV, celle de s'inspirer logiquement du principe autoritaire. Le socialisme ne triomphera de ses antagonistes que s'il aide l'anarchie fédéraliste, et j'entends ce mot d'anarchie au sens étymologique même : c'est-à-dire l'abaissement et la disparition de l'autorité centrale excessive, autorité conquise d'abord par nos rois sur les feudataires avec le secours des conmiunes, affermie par la Convention et le despotisme impérial qui passa presque entier dans la politique de l'opportunisme républioain et du radicalisme.

L'innovation exclusi\c ne vaut pas mieux que la tradition exclusive. Les municipalités socialistes ne peuvent réussir à gouverner les finances des villes dont les électeurs leur confient la gestion. Ces novateurs outranciers détruisent l'aise de la cité, au lieu de l'accroître. La cavalerie française, où les traditions militaires du vieux régime se conservent, est la pire de nos armes. C'est elle qui envoie le moins d'officiers à l'Ecole de Guerre, c'est elle qui, lors des manoeuvres annuelles, donne prétexte aux plus fâcheuses critiques des étatsmajors étrangers... Fière du courage déployé sous le Premier Empire par les cuirassiers de Nansouly, les

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