‹ La morale de la FranceChapitre 49 sur 60 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

La neige avait, ce matin-là, blanchi notre ville de l)rumes et de pluie. Les arbres avaient glissé leurs rameaux dans les belles manches d'un habit éclatant. Les toits fardés ont souri, une heure, au soleil ainsi que les iigures de dames. Paris, dans cet apparat resplendit comme une magnifique pécheresse toute pure et candide à force de franchise en ses vices triomphaux. Le Bois lui-même semble une immense cathédrale de craie neuve aux cent mille arceaux entrelacés sous la voûte pâle. L'étendue montueuse do la campagne, ensuite, éclairait le firmament.

Au milieu de la glèbe, un être lourd et fort marchait à grands pas. Il m'a semblé voir le type du laboureur. La vigueur et la peine de la Terre se prolongeaient dans les membres lents de l'homme qui contemplait la bonne œuvre de la nature jetant un chaud manteau d'hermine sur la mystérieuse fécondité des germes. Je me récitais le rude poème de Zola, qui sut faire converger en quelques pages la vie totale des champs et des

semeurs. I^a brune silhouette de son héros immortel arpentait là ce domaine infini du peuple, qui fut, à toutes les époques, le nourricier des énergies nationales, des élites songeuses, des artisans ingénieux et assidus pour créer l'aise actuelle de l'Occident, fille de la confiance, fille du loisir, fille du savoir. Grâce à son labeur de vingt siècles, le paysan a permis que la pensée pût naître dans les cerveaux de ceux qui mangeaient le pain en méditant. Mais voici que sa descendance ingrate condamne l'ancêtre. Née de son abnégation, l'intelligence des villes le dépouille de toutes forces. Continûment, sûrement, elle attire les plus accortes des villageoises et les plus délurés des gars. Elle les absorbe, lès transforme, les différencie de leurs aïeux, détourne leurs âmes naïves du travail agricole, les éblouit avec les élégances de la mercière, et la discussion du cabaret ivre. Veuve de ses initiatives mâles et des amoureuses aptes à susciter la passion, à stimuler pour être conquises la paresse des esprits mornes, notre population rurale, assurent les sociologues, verra décroître toujours son niveau moral et spirituel. Seuls, les gros cultivateurs et les gens incapables de servir à l'atelier demeureront aux villages. Des maîtres et des esclaves. Le citoyen disparaîtra des champs. Bien que la petite propriété se multiplie, les hypothèques considérables qui la grèvent en laissent la disposition au laboureur d'une manière absolument fictive. Les établissements de crédit se font les véritables détenteurs du sol et des fermes. Ces banques se peuvent syndiquer, former un trust. Alors les champs passeront dans les mains dé compagnies financières prêtes à exploiter le fonds plus habilement au moyen de la science. Partout les ^créanciers acquièrent indirectement le bien du pauvre.

Créanciers inexorables parce qu'ils demeurent anonymes, parce que des commis et des règlements les représentent, parce que les actions changent de titulaires, au gré des mouvements de Bourse. Certain jour, les assemblées d'actionnaires pourront obtenir les champs de leurs débiteurs malheureux afin d'y établir, avec des instruments aratoires et des cornues, les ingénieurs agronomes à leurs gages.

Le paysan ne possède plus sa terre que pour une période. Comme les usines et l'outillage industriel, elle devient l'apanage du capital. En sorte que l'évolution s'accomplira bientôt autour des corbeilles, dans les Bourses et dans les cabinets des administrateurs. Les apôtres du communisme n'ont point à prêcher leurs théories aux prolétaires de la campagne. La finance se chargera de réaliser d'abord leurs désirs sans révolution. Or, les comptoirs de crédit agricole ne prospèrent qu'à demi. Leurs affaires sont peu brillantes. Rien n'annonce qu'elles puissent grandir. Probablement faudra-t-il en venir à créer, puis affermer, des établissements de moyenne culture, les plus rémunérateurs, mais de culture chimique, sur les terrains des propriétaires insolvables. La petite et la très grande exploitation ne donnent pas de bénéfices appréciables, la première parce que l'état de son rendement ne permet guère l'achat des engrais, des machines ; la seconde, parce que le transport des ouvriers et du matériel sur une vaste étendue coûte trop de temps, de salaires, de travail animal ou d'installations mécaniques. Pour ces raisons, les Américains s'en tiennent au juste milieu, les découvertes de laboratoire fertilisant davantage les efforts des agronomes dans un lieu convenablement mesuré.

Peut-être songeait-il à cette dépossession fatale, le paysan qui s'en allait par la neige, les mains dans les poches et le dos voûté, en supputant ce que la blancheur du vaste manteau vaudrait de forces génératrices à l'emblavure frileuse. Le pantalon était de toile bleue, si passée que tous les tons du ciel froid parurent y avoir laissé leur image. La veste de velours à côtes gardait les couleurs diverses du terreau. La figure paraissait un énorme tubercule poilu, sous le bonnet de poils. Ciel, terre et racine, à la fois, le rustre allait, indistinct de la nature, confondu avec elle par les apparences de son être noueux, silencieux, massif. Sans doute, cherchait-il à comprendre le mystère de ces influences lointaines, omnipotentes et destructrices de ses espoirs simples. Sans doute, maugréait-il rageusement contre ces souverains de l'or qui, pour un maigre secours accordé dans sa pire détresse, le tenaient à merci, définitivement. Ce n'était plus le Jeannpt rubicond des mascarades^ l'homme gras en blouse bleue et aux joues replètes enveloppées dans les pointes en toile d'un col exagéré, dans les ramages d'un foulard à bouts écartâtes. Il n'était pas celui qui, le panier au bras et le parapluie vert sous l'aisselle, débite un refrain jovial, en secouant la mèche de son bonnet de coton, pour le rire d'un public repu dans une salle de café-concert. Il était autre chose : de la haine tragique et mal terrassée par la morsure du destin. Se souvenait-il d'avoir jadis, dans un autre siècle, couru les campagnes dans les haillons de la Jacquerie, en faisant éclater sous les coups du fléau brandi les têtes bouclées des pages ? Se souvenait-il des seigneurs fauchés par le milieu des jambes, des châtelaines et des meschines renversées pantelantes sur les degrés des larges escaliers de pierre, dans le rayon violet du vitrail

qu'animait l'incendie des tours extérieures ? Les piteuses mines des candidats qu'il va pouvoir, six semaines, insulter dans les réunions publiques impunément suffirontelles pour contenter sa fureur obscure, ou faudra-t-il d'autres victimes moins dociles, plus sanglantes ?

L'homme avançait en grommelant à travers la surface de neige. Chacun des pas laissait une empreinte épaisse, profonde, humide, jaunâtre, caillouteuse. La terre engluait ses sabots, l'attirait en elle, telle une mère éperdue qui voit souffrir un fils cher, et tente de le retenir dans la chaleur consolatrice de son giron. Lui marchait hargneux contre le ciel. Ses poings enfoncés dans les poches de sa veste en étendaient parfois les pans, alors semblables à deux moignons d'ailes coupées, inhabiles pour prendre leur essor. Son esprit n'était pas moins inhabile à saisir les raisons lointaines de sa ruine. Il cherchait cependant avec obstination. Ses regards sondaient le froid de l'espace, avec la mine d'y vouloir connaître les lettres de l'énigme.

Fini le naïf orgueil d'être le possesseur du lopin, le maître de l'arpent, des poules et de la vache, le seigneur absolutiste de l'âtre où tisonne la ménagère soumise. Bientôt des gens viendront pour l'enrôler dans les équipes et lui offrir un salaire. Il dormira dans une demeure commune. Il fatiguera la terre pour des maîtres inconnus. Le blé ne sera pas répandu dans son aire, mais dans les alvéoles de machines monstrueuses, aux membres d'acier vif et muet que des démons gouailleurs activeront. Le paysan ne comprendra point la grandeur d'abdiquer son indépendance illusoire au bénéfice de tous, afin que la terre produise en grand nombre des fruits meilleurs et moins coûteux, savoureux sur toutes les bouches. Dix-huit siècles de christianisme ne l'ont

pas instruit des magnificences de cette joie qui s'exalte en sachant les dons de ses labeurs. Il ne ressentira que l'ennui d'avoir perdu la possession jalouse, lamentable et précaire d'un pauvre bien. Plus de salaire et plii> d'aisance ne le consoleront pas.

Car, en dépit de l'évidence, très peu de gens, et parmi les mieux éduqués, s'aperçoivent combien le renchérissement des salaires, loin de ruiner les industries qui le mettent en pratique, au contraire, augmente la production et la richesse. L'ouvrier américain reçoit les honoraires les plus élevés qu'on accorde au travail. Cependant les courtiers yankees offrent sur tous les marchés d'Europe, malgré les tarifs de douane, des produits excellents à des prix inférieurs. La concurrence est difficile à soutenir pour les fabriques d'Allemagne même, où le prolétaire reste le moins rémunéré. C'est qu'aux Etats-Unis un travailleur d'usine, placé dans des conditions identiques aux nôtres, crée pour cent cinquante francs de marchandises, alors que, dans le même temps, l'Européen en crée pour cent francs. En effet, une hygiène favorable, de l'aisance, une bonne nourriture, choses octroyées par la haute paye, valent à l'ouvrier une énergie de qualité supérieure, une ingéniosité, une adresse, une vigueur et un goût qui font défaut à notre prolétaire abêti par sa gêne, en butte aux mille inconvénients de la misère. On peut dire hardiment que plus le salaire s'élève et plus l'usine enfante. M. Daniel Halévy, dans son livre sur le mouvement ouvrier, le remarque et le prouve de manière judicieuse.

Versant au villageois plus d'or que n'en rapporte sa petite propriété, les trusts agricoles augmenteraient certes la fertilité du sol arable par l'amélioration de l'effort humain. Mais notre rustre n'admettra que lentement

les mérites de cet essai. Avoir du bien, fût-ce la cause de la douleur permanente, lui paraîtra longtemps préférable à tout. Le sens atavique de la propriété l'affole. Dans quelque vingt années, la lutte sera terrible entre cette foi rustique et les entreprises des compagnies financières voulant soutenir la concurrence contre les importateurs d'outre-mer par l'exploitation directe et scientifique du domaine foncier.

Une ère nouvelle s'annonce où s'anéantira l'humble idéal du paysan, jadis nourricier des Etats, demain inutile ? Le trust et la machine se vont substituer à sa foi tenace.

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