‹ La morale de la FranceChapitre 50 sur 60 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

L'époque de chaleur annuelle est la plus favorable aux essais des personnes qui veulent maigrir. On sait qu'un sommeil très court et une sudation abondante suffisent à réduire l'obésité, totalement ou en partie. A la campagne, si l'on a soin de laisser ouverts les volets, l'aube vient de bonne heure étonner ceux qui dorment, La paresse de se vêtir avec recherche ne retient pas au lit. En un instant, l'on peut avoir passé un habit de toile, enfilé des espadrilles, mouillé sa figure et pris un chapeau de paille, puis être dehors, dans la joie de la lumière accueillante. Mille spectacles amusent. Les éperviers tournent dans le ciel. Le coq digne et maître agite sa barbe de chair rouge devant ses odalisques empressées à s'accroupir pour la luxure du sultan. Au loin retentit l'enclume de la forge. Sur la forêt bleuâtre, le soleil darde des lueurs qui violemment étincellent à la surface des frondaisons frissonnantes. Les pies traversent l'air pur. Les parlements de moineaux piaillent,

pérorent, se disputent et s'injurient dans les marronniers, avant de se rendre aux affaires sur les tas de crottin que pondent les gros chevaux en marche vers les champs.

L'homme adipeux ne s'ennuiera point. Il ira d'une allure presque vive le long de la route blanche, vers le fleuve. Là, les barques des pêcheurs à la ligne montreront maints et maints types de silhouettes patientes, co miques, éternelles. Quelquefois, même, le promeneur admirera l'argent vif de la carpe qui frétille, tirée par l'hameçon, dans les angoisses de l'agonie. Nul tableau jamais ne lui aura sans doute offert les splendides variétés de nuances que l'eau s'attribue. Nacres des petites vagues frisées, mousseuses ; pâles azurs du ciel reflété dans le tremblement des ondes ; images renversées des maisons et des arbres aigus ; ombres vertes des vergers qui se rident dans la profondeur glauque ; transparences mystérieuses où les herbes aquatiques flottent, où le poisson glisse, paisible et leste ; odeur de la vase vicieuse comme le sourire de la rustaude qui, sur le bord, détache les volets de l'auberge et, les bras en l'air, montre le galbe de ses formes en saillie dans le corsage de toile rose...

Plus loin, les ouvriers marchent vers le lieu du Ira vail, la cigarette aux lèvres et l'ironie aux yeux hostiles. Les roquets aboient derrière les clôtures, et dans le village que l'on atteint, le boulanger, surpris, regarde le flâneur avec cet air bien français d'un homme fertile en suppositions désobligeantes. Dès lors, les exercices de psychologue entretiennent l'imagination en activité. « Cet homme boutiquier, en me dévisageant, affirme la sûre insolence d'un citoyen peu bretteur qu'on ne peut décemment gifler. Certes, il suppose que je suis un

lâche escroc entretenu par une vieille courtisane I mépris de sa lèvre poisseuse ; la manière dont il cracli< en se détournant ; l'injure murmurée à l'oreille do son compagnon, en ricanant de telle sorte que je ne puisse ignorer le sens agressif à mon égard, tout cela me décèl.son âme faite à la fois de couardise, d'envie et de certitudes. » -

Rien do meilleur pour tenir en éveil le Parisien •chassé tôt du lit par une prescription d'hygiène. A mo sure q.ue la matinée s'avancera, et qu'il rencontrera pinde passants sur la roule, une petite rage intérieure l'excitera, lui fouettera le sang. Car, depuis nombre d'années déjà, le fait de n'être point vêtu d'une chemise de flanelle sale, d'avoir la barbe peignée et le pantalon sans souillures, de porter des vêtements qui n'ont^ pas traîné dans la graisse d'une gargote, excité au plus haut point l'animosité du campagnard. Il déteste le citadin. Tous les forfaits que les ignoblies querelles des gazettes militantes imputent aux adversaires p'oliiiques, le rustre les croit imputables à chaque personne proprement vêtue. Entrez par hasard au cabaret, dans les environs des grandes villes. Ecoutez ce que l'on dit des locîitairës du -château. Point de crimes, de vols, de vices effroyables •et toujours rémunérateurs qu'on ne leur reconnaisse. A -en croire les buveurs, les dames et les demoiselles se prostituent à l'envi. La fortune fut acquise grâce à des malversations \'agues, mais non douteuses. Des salomaladies pourrissent le monsieur et ses fils. Au reste, •ça n'a même pas le sou. Ça entretient son luxe, grâce à des billets de complaisance que, depuis des .années, renouvellent des banques soudoyées par le syndicat juif et la police gouvernementale, ou bien l'argent volé par les calottins. Selon que, dans le pays, prédomine l'idée

iialionaliste ou l'idée radicale, voilà le genre d'appréciations échangées à l'heure de l'absinthe.

Jadis, et jusque sous le second Empire, le paysan révélait, au contraire, l'apparence et la politesse. Aa'cc une erreur non moins grande, il admettait que l'aisance récompensait toujours des talents supérieurs et des mérites indiscutables. Un noble, un prêtre, un officier, un industriel, un professeur, un magistrat, étaient au-dessus des médisances. Aujourd'hui, et en moins de trente ans, une révolution complète s'est accomplie, dans les âmes de la population rurale. Incapable de concevoir la juste mesure de la critique, elle pousse à l'extrême toutes les thèses d'accusation contre le citoyen qui paraît jouir de la vie. Le grand défaut du public est la généralisation facile et prompte. Les polémistes des gazettes déloyales connaissent bien cette faiblesse. Tel relève le cas d'un sergent qui a mangé la grenouille à Mostagancm. Il écrit immédiatement un long article dans lequel, s'appuyant sur ce fait unique, il assure que tous les sergents mangent la grenouille dans l'armée. Tel autre apprend qu'un Israélite a écrasé une poule lors de son passage à toute vitesse en automobile, près d'une ferme. Son attitude annonce à la masse que les juifs massacrent partout les troupeaux, opulence de la nation.

A Paris, nous rions de ces balivernes, volontiers. -Mais l'homme des champs, peu dégourdi, et sans relations avec les gens éclairés, adopte assez vite ces opinions simplistes. Elles flattent sa jalousie légitime envers cpiiconque ne peine pas rudement a ers le sillon. Depuis quarante ans, ces calomnies absurdes et réci- |)roques ont trouvé créance en tous lieux.

Le professeur est devenu l'ignoble cosmopolite. L'oflicicr est, selon les bourgades, Dreyfus ou Anastay. Le

noble est Flamidien. L'industriel est un sale juif. ]j médecin est un avorteur. Un peu plus haut, dans l'échelle sociale, chez la petite bourgeoisie : le professeur est un cuistre ; l'officier un soldat de Condé ou un sbire de Francs-Maçons ; le noble vit des Américaines qu'il épouse ; l'industriel est un affameur ; le médecin un morticole, et toute femme élégante une catin. Cela posé en articles de foi, la haine s'exaspère à l'excès, dans le bourg, au cabaret Grosjean et au Café de la Gare. 8ujviennent les politiciens. Ils attisent la fournaise. Nous pouvons dire qu'au temps actuel, il n'est pas d'êtres plus méprisés de la nation totale que ceux chargés de l'instruire, de la soigner, de l'enrichir et de la défendre.

Cette atmosphère d'hostilités tenaces porte à imaginer quoique proche et terrible jacquerie. Elle est donc parfaitement propre à chasser le sommeil. Grâce à elle nous pouvons nous assurer de ne point nous assoupir en allant le long des routes et de l'eau. Les docteurs recommandent sévèrement cette habitude très matinale. La malveillance publique nous sauvera de l'obésité menaçante.

Car, il ne s'agit point de se satisfaire de cette unique sortie. Dès onze heures, quand la canicule s'épanouil. il sied de se mettre en chemin, sous le soleil torride, en activant l'allure jusqu'au milieu de l'après-midi, quand s'apaise l'ardeur du jour. C'est le principal du traitement. L'abondance d'une transpiration qui se continue quatre heures d'affilée exténue quantité de cellules adipeuses. Après un mois de régime, la dame trop pourvue de hanches et de croupe, le monsieur au ventre pesant se trouvent ramenés à la normale. Leurs lignes corporelles se dégagent. Leurs cous se dégonflent. Ils marchent plus allègres. Ils rentreront à Paris presque étiques, s'ils

«ont le courage, en outre, de ne point dîner pendant la période, de déjeuner seulement des viandes sans ■sauces, des légumes verts et des fruits cuits.

Mais il faut se traiter à la campagne. L'irritation que provoque l'arrogance du rustre est indispensable. Elle entretient l'excitation nécessaire de l'esprit. Quand vous pensez aux énormes labeurs du collège, aux travaux horribles précédant les examens et les concours ; à vos fatigues militaires, officiers ; aux sacrifices de votre quiétude, médecins ; aux longs calculs difficiles et à l'obsession des affaires, ingénieurs ; aux veilles qui vous permirent de rédiger vingt livres, savants ; aux dures patiences qu'il fallut pour éduquer la jeunesse, professeurs ; combien il est énervant de voir à votre passage un paysan verveux, couvert de crotte, qui épargne sa paresse, se moquer de votre figure et vous contempler ainsi qu'un ignoble escroc. Le contraste entre vos efforts pour grandir l'esprit humain et le résultat dans l'estime publique suffit à développer en vous mille fureurs justifiées. Remède miraculeux contre l'embonpoint.

Les amis du loustic représenteront qu'il ignore votre passé, que, faute d'instruction, il méconnaît la valeur de l'effort mental. Ils vous reprocheront même d'avoir un pantalon et une jaquette de bonne coupe, puisque l'humeur villageoise ne tolère pas l'esthétique du costume.

Je ne demande pas que le paysan se plaise à contempler respectueusement un veston de tussor et une guêtre de piqué sur un soulier jaune. Je ne désire point qu'il prévoit mes mérites d'après la seule forme de mon nez. Mais j'exigerais, à bon droit, qu'il attendît, pour ricaner, que je fusse hors de vue. Ce n*est point sa conviction qui nous agace, c'est sa manière agressive et brutale de nous

la faire assavoir. Je ne me moque point de son pantalon embrenné par la bouse de vache, de ses pieds nus couverts d'une crasse noire et qu'il néglige de laver. Mais je souhaite que le rustre garde vis-à-vis de moi la neutralité dont mon attitude témoigne vis-à-vis de lui. Si je raisonnais à son exemple, si je généralisais la philosophie des faits divers, je marquerais à son endroit le dégoût, la haine que lui pourraient valoir les forfaits des champs : fillettes violées et étranglées ; vieillards assommés par leurs enfants, qui arrêtent ainsi le paiement de la petite rente viagère ; ivrogneries de cabarets ; ruses et dois de la foire ; dureté mortelle des pères et mères à l'égard de leurs petits envoyés tout jeunes pour accomplir des travaux fatigants et dangereux ; incurable stupidité que n'amende pas l'énorme effort tenté dans ce but par l'instituteur de la troisième République et par les sacrifices du contribuable. Puisque je n*utilise point ces motifs de dégoût pour le manifester de façon blessante, je suis en droit d'obtenir que le rustre m'épargne. Une commune, pour seule magnificence, possède un château du xvii® siècle, de style exemplaire. Un saut-deloup protège les futaies du parc grandiose qui répand à l'entour la fraîcheur et réjouit l'âme par la beauté de son dessin. Il semble que l'indigène respecterait son esprit, en se gardant de souiller cette heureuse ordonnance de charmilles rectilignes, de pelouses concaves, de parterres sobres, de massifs épais et noirs, de nobles bâtiments sur lesquels une époque de grandeur française imprima son scel. Point du tout. Savates ignobles, chats et chiens crevés, boîtes à sardines, tessons, loques, chapeaux défoncés, linges pourris, entrailles de bestiaux, carcasses de parapluies, foin de paillasses, comblent le fossé du saut-de-loup. Le bonheur du rustre est de

rendre cette belle demeure infecte. Tout le long du mur bas, dès la nuit venue, chacun se libère le ventre. L'ivrogne vomit sur le seuil, exprès. Tous les charretiers urinent contre les barreaux de la grille, chef-d'œuvre de ferronnerie. Les gamins trouent la haie pour se déculotter dans la sente. Le château reste toujours vide. Depuis longtemps, ses possesseurs l'abandonnèrent, trop pauvres pour y vivre avec le domestique utile, et trop fiers pour subir sans fureur les avanies de la population. Nulle loi n'oblige à respecter cette œuvre de génie national.

« Avant de connaître les paysans, j'étais socialiste, me disait naguère un ami retrouvé. Depuis que. j'ai habité la campagne, ils ont fait de moi un réactionnaire fougueux. Si on ne les abêtit pas avec la peur de l'enfer et la menace du gendarme, ces nègres-là détruiront tout ce qui composa la splendeur de la France. — Mon cher, ripostai-je, il ne faut pas régler ses opinions politiques sur nos sympathies, mais sur notre logique supérieure. » Il haussa les épaules. L'âme simple du villageois que chantent les poètes avait dégoûté ce philosophe de la servir.

Il n'est point le seul dans ce cas.

Page 1