‹ La morale de la FranceChapitre 5 sur 60 · PREFACE VU · texte numérisé non relu

PREFACE VU

c'est-à-dire en un langage de bookmakers et de filles, ces comédies n'obtiennent même pas une critique convenable. Au milieu des annonces et des informations sportives, paraît la sentence du critique menacé de renvoi par le secrétaire de la rédaction, s'il consacre à ce dernier vestige de littérature plus d'une colonne et demie. Quant aux arts, vers l'époque des expositions, le même secrétaire, sa ficelle à la main, mesure ce que les faits divers peuvent laisser déplace à l'énumération bousculée de quelque six mille toiles et statues. Donc les sciences, les lettres et les arts disparaissent à peu près du journal.

Les faits divers et la politique niaise des sectes l'encombrent seuls. Et le million de bacheliers approuve cette façon de l'entretenir dans la connaissance, puisque les quelques publications du soir et du matin, soucieuses de sa mentalité, n'obtiennent pas le dixième de ses suffrages. Le million de bacheliers veut s'abêtir, opiniâtrement.

Car il n'est pas assez naïf, je suppose, pour s'imaginer que ces télégrammes arrivés par « fil spécial », ces nouvelles en style tronqué, ces apparences de netteté stricte, correspondent réellement à une religion de l'exactitude. Le peuple peut ignorer, mais tous les gens instruits savent que des agences anglaises ou allemandes lancent ces dépêches tendancieuses.

Rédigées dans les ministères et les banques, elles visent à disposer l'opinion pour ou contre les valeurs d Etat, pour ou contre les emprunts, pour ou contre certaines lois douanières et commerciales. Elles servent des affaires d'argent. Aucune sincérité ne les libelle. 11 suffit de se rappeler les télégrammes antérieurs à la guerre de Cuba, à la guerre du Transvaal, à la guerre de

VIII PREFACK

Mandchourie, pour supputer ce que valent ces avertissements qui décidèrent tous à prévoir l'inverse des événements consécutifs. A l'excellent livre de M. Tardieu qui sut émouvoir l'Europe et les chancelleries, comparez les pronostics des gazettes précis et secs d'apparence, avant, pendant la conférence dAlgésiras, où se joua une formidable partie historique. Vous serez stupéfaits de l'incohérence, des erreurs, des billevesées, des inepties présentées comme le fait pur, le fait divin, le fait dénué de vaine littérature et d'inutiles commentaires. L'imagination aussi nigaude que médiocre des agences télégraphiques a produit un nombre incroyable de sottises. L'action de ce journalisme sur la moralité générale, est d'ailleurs néfaste. Policiers, magistrats criminalistes, répètent à Tenvi que la gloire décernée aux assassins et aux filles, que les enquêtes ouvertes en faveur du vertueux forçat, du bagnard innocent, multiplient le goût du vice et du meurtre parmi les adolescents. C est une œuvre de barbarie et de régression sociale. Le million de bacheliers l'encourage.

11 faut en effet concevoir que, dans les petites villes, dans les bourgs, les esprits naturellement se corrompent. Supposez un petit marchand qui s'attable à son café, lesoir, devant les journaux. 11 y trouve trois ou quatre récits d'existences abjectes, celles des assassins et de leurs familles. Puis une excitation véhémente à la haine contre tels ou tels hommes politiques taxés de concussion, d'impéritje, de lâcheté extraordinaire; enfin Ténumération des incendies, coups de grisou, naufrages, rixes et bagarres. Au cours d'une grève quelque gamin a-t-il été bousculé par un gendarme, quelque pioupiou a-t-il reçu un croûton sur le nez : cela devient massacre, hécatombe, jacquerie, fusillade. Quelle opinion de la vie

Page 1