CHAPITRE XXIII
Etant socialiste, par suite des tribulations indigènes, le conseil municipal de Tours crut, un jour, devoir refuser son aide aux cérémonies en l'honneur de Balzac. Cette assemblée, d'une intelligence évidemment naïve, accusa le glorieux mort de cléricalisme, pour avoir écril sur les conceptions mystiques, dans Séraphiia, et n'avoir point, peignant la vie du curé de Tours, traité les humbles vicaires de cléricocafards ou de flamidiens à chaque bout de phrase. J'ai toujours aimé les agitateurs révolutionnaires parce que j'estime la justice de leurs revendications, et parce que les initiatives me paraissent vénérables en ce pays de routine béate. Mais les gens qui représentent l'élite ouvrière m'étonnent s'ils ne l'emportent pas en libéralisme sur les pires fanatiques du trône et de l'autel. Blâmant avec raison l'autoritarisme de l'Eglise et du Roi, ils pensent à l'égard de Balzac comme les membres du Saint-Office à l'égard de Galilée. C'est un spectacle plaisant.
Nous avons vu les socialistes réclamer la liberté syndicale et enjoindre à leurs mandataires de poursuivre les congrégations religieuses, puis obtenir l'ouverture de la Bourse du Travail et manifester du bonheur lorsqu'on fermait une chapelle. Ces atteintes absurdes à la liberté générale semblent un devoir aux libertaires. La contradiction de leurs idées aux actes ne les émeut pas. Voilà une grande stupidité, et malheureusement universelle.
Pour ce qui concerne Balzac, il faudrait comprendre ^Ju'à l'époque où l'illuslre écrivain florissait, les théories de Proudhon s'éveillaient à peine. Le romancier n'est point coupable d'y avoir prêté une trop petite attention. Sa tâche lui semblait différente. Il se proposa de mettre en lumière véridique toute la vie française de l'élite qui dirigeait alors. Son génie accomplit l'œuvre même dont Dickens et Tackcray s'acquittèrent pour représenter l'âme anglaise, Tolstoï et Dostoïew^sky pour représenter l'âme slave. Sa maîtrise inspira les travaux de Flaubert, le plus grand évocateur moderne, avec Gœthc, ceux de Zola et des disciples qui surent démasquer l'hypocrisie du monde, qui portèrent à la société contemporaine des coups terribles dont, aujourd'hui, le socialisme profite. Composer la Comédie humaine, dénuder tant de mensonges dans les Illusions perdues^ exposer les tares du capitalisme en créant les figures de Nucingen et de du Tillet, révéler toute la corruption financière et morale des hautes classes en agitant les sublimes pantins Ru bempré, Rastignac, Maxime de Trailles, Lousteau, Marneffe, Hulot, parmi les autres, n'est-ce point la plus formidable attaque contre le régime bourgeois ? Avant lui, chacun révérait les personnes en situation. Le succès personnel semblait à la foule une sanction équitable de
mérite sûr. Après l'avoir lu, les générations suivantes commencèrent à clouter. Toute l'opposition républicaine du second Empire a trouvé, dans ses volumes, des motifs •de critiques et de combats. Mercadet,dans son drame que l'on reprit naguère à la Comédie-Française, flagella les audaces des spéculateurs bien avant que nous ayons entamé la lutte contre l'Argent, épopée de la troisième République. Il a continué le labeur des Encyclopédistes, l'a paré de preuves sociales, accru de documents innombrables. Voilà pourquoi un conseil municipal révolutionnaire refusa de faire participer aux fêtes du cente îtionnaire le prolétariat de Tours !
C'est énorme. Sans doute, existe-t-il dans cette ville un cercle d'études sociales. Je me demande ce qu'on peut bien y étudier. Après les manigances électorales et les soucis de la boisson, que viennent apprendre, dans ce lieu, les citoyens ? L'orateur du cru les excite à la haine •quotidiennement. Mais ensuite ? Quand on a traité Durand de méprisable canaille et Dupont d'ignoble personnage, quand on s'est délecté au récit des faiblesses adversaires, quand on a épuisé lés racontars, les médisances et les calomnies, il reste un pieu de temps pour •envisager l'apparence des idées.
Pelit-étrë, aussi, ne reste-t-il aucun loisir pour cela. C'est dommage. Il siérait qu'un étudiant, qu'un profe> •seur, où qu'un humble lecteur, essayassent de s'y fair. entendre uîie heure, par hasard. Ils parleraient avec douceur et patience des conceptions humaines, de leur valeur particulière, si opposées qu'elles puissent paraître. Ils enseigneraient que le sectarisme est une sottise. Une opinion ne s'éclaire, démontrerait-il, que par la contradiction. Ce qui nie demeure nécessaire à ce qui affirme. :Sans la nuit, nous ne goûterions pas la sublimité du