‹ La morale de la FranceChapitre 52 sur 60 · BALZAC · texte numérisé non relu

BALZAC

D'après une caricature de l'époque.

jour. \ous espérons le bien parce que nous connaissons le mal. En cherchant à établir les limites de la pensée iiumaine, en démontrant d'une façon définitive que notre esprit ne peut rien savoir du monde extérieur, puiscpi il ne peut contrôler que par la sensation même les apports de la sensation, en ramenant les objets, le moi et Dieu a des formes de notre raison intérieure, Kant dut poser le principe de ses fameuses antinomies ou contradictions insolubles ; et celles-ci servent à construire la théorie de la raison pratique. En confondant la philosophie avec les sciences positives, et en établissant auprès d'elles le culte amorphe de l'Inconnaissable substitué à la thélologie, c'est-à-dire en rappelant une métaphysique d'abord exclue au bénéfice du seul fait scientifique, Auguste Comte, par l'opposition de ces contraires, édifia une merveilleuse discipline, apprit aux penseurs une méthode dont les premières découvertes, la loi des trois états, l'identification de la psychologie à la biologie, la classification des sciences, le pluralisme des essences, pour attaquables qu'elles soient devenues, n'en restent pas moins des chefs-d'œuvre de l'intelligence. Autour de Schopenhauer, on répéta : « La perception du plaisir est due seulement à la cessation de la douleur ; donc, sans douleur pas de plaisir, et le mal préexiste au bien. »

Celte faculté des Contraires permet aux philosophes contemporains de décréter : il n'y a ni esprit ni matière, mais des états divers de l'être, depuis l'état solide jus- (|u'à l'état pensée, et peut-être au delà en passant par l'état liquide et l'état vapeur. Donc l'idéalisme et le matérialisme ont raison ensemble. Ils sont la même théorie : on ne peut reconnaître qu'une énergie appelée, selon les goûts, matière pensante ou idée de la matière. Les Contraires avaient nourri les solides réflexions des

Pyrrhoniens, des sceptiques, de Montaigne, de Pascal ; ils fournirent aussi le principal des imaginations allemandes dues à Nietzche, qui nie la morale pour engager l'homme à devenir dieu par tous les moyens appropriés.

Enfin, dernier mot de cet immense effort spirituel ininterrompu depuis deux siècles, le Robertysme professe l'Identité des Contraires surabstraits, « forme revêtue dans le monde des idées par la grande loi de la conservation de la force ». Grâce à une telle certitude, il fonde la plus puissante théorie, parvient à séparer les deux groupes idéologiques de la Science apte à toutes les recherches, de la Philosophie capable d'imaginer les plus vastes hypothèses, mais radicalement impuissante à les vérifier. Il ramène l'Inconnaissable de Comte au Connaissable, la déité à l'existence universelle. Le Robertysme conçoit la réalité comme homogène et une dans ses transformations et ses lois ; formule l'hypothèse bio-sociale, à laquelle M. Izoulet voue -son ardeur d'apôtre dans la chaire du Collège de France, et qui ne tendrait rien moins qu'à « changer d'une façon radicale tout notre fonds d'idées européen en philosophie, en métaphysique, en morale, en religion ».

En outre, la psychologie devient une science concrète étudiant les phénomènes dus à l'action combinée des lois biologiques et des lois sociologiques, science qui va s'unir à l'histoire, la statistique, l'ethnographie, pour marquer comment l'individu exprime ce que la société pense collectivement, comment il est un simple organe de la vie universelle, thèse favorable, s'il en fut jamais, aux programmes des édiles tourangeaux.

Il messied donc fort de ne point respecter le Contraire. Nous lui devons le pouvoir de distinguer, de réfléchir et déduire. Deux cents ans de philosophie lo

prouvent. Les sectaires se trompent et le conseil muni^ ■cipal de Tours délibère à l'encontre de la meilleure ■évidence.

On l'excusera si l'on pense que l'exemple de la tolérance ne lui fut donné par aucune politique antérieure. Rien n'est plus odieux à lire que les mouvements préfectoraux qui suivent les modifications ministérielles. Quoi de moins élevé que ces vengeances alternatives, selon les chances des partis ? On admire, à ce propos, l'inconsscience de maintes gazettes. Une feuille progressiste blâme avec les meilleurs arguments le ministère radical qui épure les millieux de l'administration, à peine assis dans le fauteuil de l'Intérieur ; mais, à la chute de ce gouvernement, les mêmes feuilles demandent bruyamment la même élimination opérée à leur avantage.

Malheureusement, nous n'en sommes pas encore à •considérer les idées en dehors des hommes qui les ser vent. Ne suffîrait-il pas qu'une circulaire du ministre nouveau avertît les préfets, pour qu'ils accommodent leurs façons aux principes du pouvoir advenu, sans nécessiter de changement ou d'appel à d'autres fonctions ?

.J'aimerais qu'à la Chambre les députés ne fussent pas autorisés à prononcer d'eux-mêmes leurs discours. Ils en remettraient la copie, avant ou pendant la séance à un déclamateur officiel, choisi parmi les voix du Conservatoire. Ce fonctionnaire impassible et impersonne/ lirait la rédaction parlementaire. On pense volontiers que le président obtiendrait mieux le silence et le respect de la Tribune. Les adversaires du factum réduiraient les gestes exagérés de leur approbation ou de leur agression. Les Honorables perdraient moins de temps à s'invectiver. L'observation féconde du Contraire de-

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viendrait, peu à peu, une habitude de rcspiit parlementaire lui-même. Et, de cette compagnie, la bonne influence se répandrait à travers toute la nation. On verrait les édiles socialistes honorer Balzac, les édiles réactionnaires voter une statue à l'intelligence de Proudhon, les radicaux admirer les conceptions communistes de saint Bernard et des moines cisterciens, les nationalistes voter l'achat des livres de Jean-Jacques Rousseau, Citoyen du Monde, pour garnir les bibliothèques des casernes. On entendrait les magistrats soutenir, avec le chef du Robertysme, que le crime indivuduel est un mal collectif préparé par les conditions sociales : misère, maladie, mauvaises promiscuités ; que la justice est le crime collectif de la majorité frappant l'homme rebelle, par nature, à ses coutumes ; qu'en fin de compte, les deux crimes, l'individuel et le collectif, n'ont point de valeur différente et qu'ils lèsent également autrui.

Par respect du Contraire, l'alcoolique entrerait dans ces tavernes de tempérance qui vont s'ouvrir dans les quartiers populaires. Les murs en seront parés, dit-on, au moyen de larges photographies reproduisant les beautés de la peinture et de la sculpture. On servira du café, du lait, du thé. des eaux minérales el du chocolat succulent, moyennant des prix infimes. Le bon marché de la consommation décidera quelques-uns. L'espoir de contempler la photogiaphie d'un Terburg ou d'un Rembramlt, par-dessus le a erre.entraînera quelques autres. La meilleure commodité des sièges et des tables séduira beaucoup d'indifférents. Il y aura dans ces cafés des stéréoscopes donnant les vues de tous les pays. On voyagera par le travers de l'Afrique, de l'Asie, de l'Amérique, en tournant, assis, la manivelle de l'appareil. Cet espoir de conquérir les sympathies du buveur par

l'intérêt des spectacles photographiques ne manque pas d'habileté. On éveillera de la sorte des sensations et des conceptions nouvelles dans les cerveaux jusqu'alors excités par la perpétuelle apparence d'un marchand de vins obèse, en tricot de laine et en tablier de serge. D'abord, l'alcoolique visitera, par ironie, l'établissement moralisateur. Les images l'intéresseront. Il reviendra. Il amènera sa femme et ses mioches. La vue des pays et des tableaux exaspérera sa curiostié. Il voudra se renseigner, savoir. On l'enverra dans des bibliothèques. L'ivrogne sera sauvé. Du moins, on le veut croire.

Voilà le bienfait du Contraire. Toute la puissance de notre esprit réside en la faculté de comparaison. Gardons-nous d'entendre une seule cloche. Il faut respecter le Contraire pour accroître sa portion de certitude, c'est-à-dire d'énergie, de courage et de bonheur victorieux.

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