CHAPITRE XXIX
A la fin du dîner, l'ingénieur proposa de trouver des clous pour une exposition prochaine. La gaieté fut plaisante pendant qu'on discutait leur mérite. Les dames s'amusèrent. Leurs diamants brillaient aux angles rouges des sourires. Naturellement, la générale souhaita la construction de la deuxième tour Eiffel, sur la rive gauche, au milieu des jardins du Trocadéro, et la réunion des deux pinacles par une arche métallique, pont très large où les plaisirs d'une foire perpétuelle seraient offerts, à deux cents mètres du sol, abrité par des murs de cristal, ce qui formerait une agréable promenade d'hiver. La comtesse désire que, pour cet an de gala, les réceptions officielles et les présidences des cérémonies fussent attribuées aux membres de l'Institut, les ministres et le chef de l'Etat demeurant dans la coulisse ; elle alléguait que le prestige d'une République est contenu dans l'intelligence d'un peuple, et, qu'à défaut de la véritable, l'officielle, du moins, représente à peu près Teeprit
national, tandis que les mandataires de la politique représentent seulement les calculs de la France en son cabinet d'affaires. J.a préfèle voulut que la municipalité parisienne habillai la garde de Paris, les sergents de ville, avec les uniformes de Marengo et de Hohenlinden, par souvenir centenaire de nos gloires. Il eût plu de voir les gardes consulaires coiffés du bonnet à poil faire ranger les voilures devant la Galerie des machines, et l'on eût cherché les modèles des habits authentiques dans la légendaire collection. Mais quelqu'un demanda, pour clou sérieux et historique, l'avènement d'un dictateur. Cette motion fut accueillie par l'enthousiasme général.
Alors, les opinions divergèrent. Tel préconisait un sabre, un sabre simpliste et catégorique, capable d'imposer silence, de débarrasser le gouvernement des contrôles, des discussions, afin que le troupeau public, mené tambour battant, n'eût plus à s'embarrasser de son destin, s'occupât de ses négoces, le pauvre se confiant sans recours à l'autorité des fortunes et des grades. Le député essaya d'un amendement. Il soutint que, si le contrôle parlementaire ne semble plus utile de façon certaine, la liberté intégrale de la presse devait être maintenue. Car les journaux enregistrent, au jour le jour, la comptabilité du pétitionnement populaire. Ils fixent les vues. Ils classent les appétits. Ils les expliquent, les justifient, les critiquent ou les vantent. Ils discourent par l'imprimé, fort pertinemment. Loin de subir les mécomptes ridicules des violentes interruptions à gauche ou des exclamations à droite, le gazetier disserte dans le silence de son bureau et suit le fil de son idée, l'Encyclopédie sous la main. Rien ne trouble ses développements. S'il riposte à l'interrupteur, c'est le
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surlendemain, après une longue et patiente élaboration d'arguments nouveaux.
« En somme, assura l'honorable, le pouvoir de la presse serait facilement substitué au pouvoir parlementaire. L'Etat n'aurait qu'à prendre connaissance du sentiment général quotidien. Grâce à des communiqués officieux, il dicterait ses observations gouvernementales, à propos de quoi le journaliste rédigerait les avis chers à ses lecteurs. Vérifier le tirage des publications, pointer le nombre des abonnés, des acheteurs au numéro, et accorder de la sorte à chaque feuille un coefficient de suffrages ; ainsi les ministres pourraient choisir entre les solutions proposées, sans arbitraire excessif.
« Les choses, d'ailleurs, ne se passent point fort différemment. Qu'à Vienne, à Paris, à Rome, à Berlin parfois, d'épouvantables tumultes étouffent les discussions législatives et les voix des orateurs, cela prouve uniquement la certitude de chaque député acquise avant la séance par la lecture des gazettes. Le discours résume ou reproduit, à la tribune, ce que la Chambre entière connaît déjà. Point donc n'est besoin de prêter attention aux phrases du leader. Posément, sérieusement, les mandataires des collèges électoraux se sont renseignés chez eux, la tête entre les mains. Il est rare que le ministre ou le rapporteur ajoutent aux dissertations des publicistes. On ne joue dans l'hémicycle qu'un drame d'ambitions, une comédie de marchandages, un vaudeville de ripostes. Et ce théâtre pourrait, sans risque immédiat, être transformé, sous la condition d'une presse entièrement libre dont l'Etat sanctionnerait les conseils.
« Il faut imputer, continua l'honorable, à la mulli-
lu(l(; |),ul(Mnciilaire les pitoyables allures du débal. J*aiinerais que votre dictateur, mesdames, commençât par réduire ce nombre. La Compagnie qui jugerait les opinions de la presse se composerait suffisamment de trois cents membres. La première centaine recrutée entre les hommes remarquables de tous les partis actuels, réunirait, par exemple, MM. Jaurès et de Mun, Baudin et Drumont, Millerand et Jules Lemaître, Briand et l'abbé Lemire, Jules Guesde et Jules Soury, Allard el Poincaré, Bérenger et Pelletan, Clemenceau et Déroulède, Anatole France et Henri de Régnier, Viviani et Rocheforl, Barthou et Barrés. Le dictateur choisirait les cent idéologues les plus notables de la politique, des lettres, des arts et de l'industrie. Dans la suite, cette Compagnie se recruterait elle-même, à la mode académique.
« La deuxième centurie comprendrait les élus du suffrage universel. Le ministre de l'Intérieur ayant recensé, non par circonscription, mais pour toute la France, les votes des conservateurs, progressistes, nationalistes, radicaux, socialistes, opportunistes, attribuerait, au prorata des totaux, tant de sièges à tel ou tel parti. Cent députés élus au moyen de ce système proportionnel représenteraient les masses plus authentiquement que ne les représentent les honorables désignés par les préfectures jadis soigneuses de déterminer une géographie électorale noyant les centres d'indépendance dans les foules dociles de paysans à tout jamais gouvernementaux.
« Dans la troisième centurie s'assembleraient les mandataires des capacités. Bacheliers, instituteurs diplômés possédant des certificats d'études, des brevets supérieurs, des titres et preuves d'une instruction réelle,
composeraient, sans distinction de sexe, les membres de cette catégorie. Par cette porte, les femmes supérieures entreraient dans les conseils de l'Etat. Les capacitaires jouiraient du double suffrage, car ils voteraient pour la deuxième centurie aussi bien que pour la troisième. Ainsi le pays aurait quelque chance de voir se relever le niveau de l'intelligence politique.
« Telle me semble devoir être la Compagnie qui jugerait entre les propQsitions du dictateur et les avis de la presse. L'intelligence nationale aurait encore une autre expression.
« Au lieu de perpétuer une délégation inutile des Conseils municipaux, le Sénat unirait les corps vénérables du pays, l'Institut, le Conseil d'Etat^ la Cour de cassation, le Conseil supérieur de l'Université, l'Académie de médecine, les officiers généraux de terre et de mer, les archevêques. Cette Compagnie prendrait les candidats à la dictature dans le sein de l'Institut, veillerait à maintenir l'exercice légal de la Constitution, examinerait les lois et décrets élaborés par les Centuries, et jouerait un rôle purement consultatif auprès de celles-ci.
<( Avec ce double appui, le dictateur, approuvé par le suiïrage universel, pourrait agir conformément à l'esprit français. Justiciable du Sénat, averti par la presse libre, aidé par les centuries, il saurait devenir le chef responsable de ministres irresponsables et choisis hors des assemblées constitutionnelles, en vertu de leurs compétences particulières. Ces ministres ne feraient plus de politique ; ils administreraient, comme ingénieurs. jurisconsultes, stratégistes et sociologues, leurs départements respectifs, d'une manière continue, sans qu'un blâme parlementaire h^s pûl (\\puls(M- au gré des incidorils.
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« Désigner la personne du dictateur serait ruiïaiic délicate. Le génie de Taine ou de Renan semble d'abord obligatoire. Les prétendants qu'on Dxliibc inan(|uent trop du savoir nécessaire à la direction d'un grand pays moderne. Ni le général Boulanger, ni Philippe d'Orléans, ni tel excellent militaire ayant visité les peuplades nègres, ne sauraient connaître utilement de cette tâche immense. Grâce à la querelle des sectes, les ministres ordinaires des cabarets électoraux gardent de la prudence à défaut d'un génie qui ne pourrait d'ailleurs se manifester sans obstacles. Leurs hésitations, leurs timidités, leurs faiblesses que commandent les manigances parlementaires ou les tristes marchandages de majorité à gouvernement, les empêchent au moins d'a< complir des actes irrémédiables. Libérée de ce régulateiu qu'est la fluctuation des partis, la dictature accomplira des actions éclatantes, mais dangereuses. De son initiative dépendra le sort latin. Si l'homme se trompe ? S'il reste, comme le général au cheval noir, asservi par de pauvres instincts sexuels, ou, comme Napoléon III, dominé par des camaraderies antérieures, des amitiés avides, malhonnêtes, ineptes ? S'il croit d'abord, comme tant de misérables ambitieux, que frayer avec un empereur mérite tous les sacrifices ? S'il apporte, dans les relations avec les souverains étrangers, une âme trop humble, ivre de la vanité de les servir ? S'il s'abandonne à des colères, à des irritations de l'instant pour châtier les contradicteurs et pour molester, au bénéfice de ses partisans, leurs adversaires ? Tout cela diminuerait la nation bien autrement (|ue les alternatives médiocres du présent régime.
« Le socialisme blâme la monarchie ; cependant, il aspire à un pouvoir tyrannique. Incapable de comprcn-
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dre que la République doit être le libre exercice de toutes les forces nationales et leurs expansions parallèles, il leve seulement d'écraser, par des lois siennes, les contradicteurs, d'après le principe de la monarchie, c'est-àdire au commandement d'une seule idée salutaire. Malgré la Révolution, malgré les Révolutions, en dépit de trente-sept années nominalement républicaines, l'esprit d'autorité anime les sectes, celles d'extrême gauche aussi bien que celles d'extrême droite, aussi bien que celles du centre. Tout accaparer, abolir le vaincu, détruire les minorités, triompher bestialement, sans justice, sans mesure, avec l'ivresse puérile du barbare piétinant la proie sanglante : voilà l'idéal secret du nationaliste, du socialiste, du conservateur, et du gouvernemental même, s'il n'avait peur de disparaître d'abord, englouti dans la fureur des coalitions politiques.
<( Quel sera donc l'homme pouvant tout, s'il en est ainsi des partis réfrénés ? Certes, on pense avec feiveur au prédestiné dont l'intelligence égale saurait établir une fédération bienfaisante où les partis se gouverneraient selon leurs goûts dans des provinces autonomes, où une Vendée cléricale, une Flandre socialiste, une Beauce opportuniste, une Algérie antisémite, une Lorraine bourgeoise, concourraient, sous une même justice, à l'harmonie des forces sociales, par l'expansion suprême de leurs idées particulières. Certes, un dictateur puissant pourra seul lotir chaque aspiration nationale de sa part d"idéal, tandis que la succession au pouvoir des sectes perpétuera seulement l'esprit de lutte. Mais quel génie moral, juste et savant, surgira pour accomplir l'œuvre ? Comment croire capable de la tache un général vainqueur, un petit-fils de roi, un politicien populaire s'ils ne sont pas cela, chacun ? Le
dictateur devrait connaître la psychologie des foules comme la connaissait feu Tarde, l'agronomie comme MM. Zolla et Kropotkine, la sociologie comme M. de Roberty, les théories militaires comme M. Duquel, l'histoire comme MM. Vandal, Henri Iloussaye, M. Hanotaux, les sciences, mères de Tindustrie, comme M. Gustave Lebon. Il lui faudrait jouir du scepticisme lumineux d'Anatole France ou de Jules Lemaître, afin de mener les hommes et leurs fureurs. Voilà les qualités indispensables au dictateur moderne. Et l'on nous parle de pauvres personnes à l'esprit chélif, d'un gros jeune homme lassé de la fête, d'un soldat obstiné, de vieux généraux sans mémoire ! Je ne crois pas, mesdames, aclieva l'Honorable, que le dictateur sera le clou d'une prochaine exposition. Attendons tout plutôt d'un minis tère assez fort et intelligent pour gouverner sans 1<^chambres dissoutes à temps. Ce sera le Conseil des Dix. Et cette transformation doit plaire à notre France devenue, comme Venise jadis, la banque des Nations. »