PREFACE XI
Mais qu'un lettré s'en inquiète, cela désespère. Car l'influence de ces papiers atteint au comique.
N'a-t-on pas vu la France ahurie courir au vaccin, un beau jour, en une période où jamais les statistiques médicales n'avaient constaté moins de variole, comparativement aux années précédentes? Un article de reporter jovial avait suffi pour valoir ce grotesque aux foulés de Paris et de la province qui surveillèrent six semaines les pustules de leurs bras enflés.
En un autre temps déjà la France s'était mise à compter des grains de blé et à les entasser dans des litres de verre; à chercher des médailles sous les pieds des bancs, etc., etc. Et nous nous plaignons quand les Allemands nous traitent de dégénérés. Encore une fois on attaquerait à tort les directeurs et les administrateurs des quotidiens. Les peuples ont les gouvernements et la presse qu'ils méritent. Ici, comme ailleurs, la fonction crée l'organe. Si le million de bacheliers laissa disparaître, sans protestation, de ses journaux, l'importance autrefois conquise par les sciences, les lettres et les arts ; s'il préfère ces amusettes de marmots, ces nouvelles tendancieuses, ces exagérations pareilles à celles des miroirs concaves et convexes dans la fête foraine, ce n'est point la faute des rédacteurs. La bêtise distrait, l'intelligence ennuie l'élite française qui le marque par son goût pour une presse dépourvue d'idées, d'art et de morale. C'est bien affligeant.
Lorsqu'on feuillette une collection de journaux américains, ils nous choquent. On les dirait conçus pour amuser des garçons de douze ans. Leçons de choses, titres flamboyants, rébus explicatifs, style de notre image d'Epinal, simplifications de l'école primaire pour le tableau noir : tout cela est mis au service des
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mariages millionnaires particulièrement, des divorces, des cirques, de la publicité commerciale et politique, des macrobitcs et des phénomènes à deux tètes, à trois pattes, des steamers monstres, des express à vitesse foudroyante, des chanteurs et des chanteuses. A com« puiser cet amas de sornettes et d'enseignements pour abécédaire, on pense que le peuple ds l'Union se compose d'adolescents éternels. Et de fait, le distinctif du caractère américain, c'est une jeunesse extrême, confiante en ses chi nères, audacieuse, courant tous les risques, vaniteuse et ostentatoire, active et badaude. Les femmes de cinquante ans se distinguent à peine des femmes de vingt ans, tant la coutume de se presser, d'agir, de rire, les conserve sveltes et pimpantes. L'aspect du journalisme révèle bien l'âme de la foule.
Soumettons à la même épreuve l'esprit français. Jugeons-le par les articles qu'il exige de ses gazettes à gros tirage. 11 faudra conclure que c'est un peuple de concierges cannibales, d'électeurs fanatiques, de calomniateurs acharnés, de nigauds aptes à gober toutes les bourdes transmisés par fil spécial. Mais si les Américains complètent leur instruction grâce à l'usage de revues nombreuses, nous sommes un très petit nombre, par comparaison, qui prétendions connaître mieux que la matière de nos quotidiens. Le total de nos revues sérieuses ne compte pas les deux cent mille abonnés que rassemble une seule de celles en faveur par-delà l'Océan.
Notre million de bacheliers n'estime pas utile cette curiosité des sciences, des lettres et des arts qui multiplie la force des Américains, des Allemands. Notre élite se contente de railleries pédants, puis de dormir sur les lauriers de la licence en droit, du doctorat en médecine.
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du grade militaire, du diplôme d'ingénieur. A la nation qui le forme, un lettré de France doit de s accroître; et pour cela d'approfondir chaque mois, tantôt un ouvrage d'histoire, tantôt un roman d'idées, tantôt un volume de voyage ethnographique, tantôt une thèse de philosophie vulgari >ée. Combien de magistrats ou de capitaines jureraient, sans réticence, le soir de la Saint- Sylvestre, qu'ils ont, dans l'année, connu douze idées importantes? Parfois, en attendant son train, le voyageur achète à la gare une historiette sentimentale ou grivoise. 11 parcout en sommeillant ces contes invariables, s'endort à la page cinquante, et puis il déclare qu'il chérit les lettres, comme il le déclare après avoir applaudi l'adultère de théâtre. Généralement ce dilettante assure que son goût suprême et délicat ne s'accommode point des essais nouveaux. 11 prononce en levant les mains au ciel les noms de Lamartine et de Hugo, de Michelet, de Zola, de Taine, puis afFecte de mépriser le reste qu'il ignore. Son journal suffit à le munir de pensées, d approbations, de blâmes, d'espoirs, d'inquiétudes et de savoir. Maigre provende pour un esprit qui se pique de n'être pas vulgaire. Cette inertie des cerveaux s'aggrave depuis que les commanditaires d'imprimeries l'entretiennent et le flattent. Contraints de servir des intérêts financiers considérables, les administrateurs des quotidiens se soucient avant tout de multiplier l'acheteur sans que sa qualité importe. Un cuisinier de gargote écrit-il, aviné, qu'il n'a pas compris tel passage d'une chronique savante, une femme de chambre en retraite se déclare-t-elle offusquée par une opinion de moraliste à logique rude, on modifie sur-le-champ l'avenir de la gazette selon le vœu de ces deux personnages. C'esttoujours auplus sotdes lecteursquel'onobéit.
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En effet, le public intelligent communique rarement son avis. 11 juge inutile de dire son admiration ou sa répugnance. Par contre, le populaire aime exprimer ses indignations sur la carte postale. Si l'échotier reproche quelque inadvertance aux commis voyageurs, aussitôt maints et maints voyageurs expédient des protestations injurieuses de tous les cafés provinciaux. Là-dessus, l'administrateur interdit à la rédaction de froisser les commis voyageurs en marquant, par exemple, leur infériorité devant leur collègue allemand. Cette vérité n'est pas bonne à dire parce que la vente du numéro pâtirait. Ainsi l'intelligence du journal décline à mesure que le tirage croît. Alors le médecin, le professeur finissent par absorber une prose que dicte le caprice des cabaretiers, des servantes. Résultat : l'intelligence des meilleurs s'abaisse lentement, inconsciemment, au niveau de la verve populacière, parce que le médecin et le professeur ne réclament pas, eux, quand l'art des chroniqueurs s'affaiblit.
Aussi le million de bacheliers peu à peu se laisse suggérer par les aspirations d'une plèbe ignorante et vicieuse.
On conçoit l'importance de ce danger social. La moralité, l'intelligence et le caractère de l'élite s'avilissent.
En effet, l'afflux de la foule vers ces gazettes qui content ses convoitises enrichit trop ces entreprises pour que le reste de la presse n'essaye d'imiter. Et le mal gagne le proche en proche, la province même. Sous prétexte d'informations, les administrateurs bannissent les idées de leurs feuilles. Aujourd'hui, il n'est guère plus de cent mille lettrés qui reçoivent, de trois ou quatre quotidiens, l'aliment spirituel nécessaire au développe-