‹ la morale de la raison théorique; essai philosophiqueChapitre 3 sur 11 · L.X .-.iErilODE · texte numérisé non relu

L.X .-.iErilODE

qui peuvent lui être utiles? Nous jugeons du bien, et, par suite, du désirable, avec tous les préjugés qu'ont formés en nous l'exemple, l'éducation, la loi établie, la religion, Topinion publique. Or, si les préjugés dont nous vivons ainsi sont loin de correspondre à la vraie nature du bien naturel, nous .devons donc aussi mal juger du vrai désirable que le malade juge mal du remède qui lui est nécessaire. Du reste, l'accord des préjugés ne leur communique aucune valeur. Quand tous les hommes proclameraient un certain genre de vie souhaitable, il ne serait donc pas bien certain qu'ils ne se tromperaient pas en le faisant.

Le plus sage paraît être, dès lors, de ne pas chercher une définition du souverain Bien en réfléchissant sur ce qui est désirable pour l'homme sans se demander ce qui est désiré par lui. Une telle méthode serait dangereuse ; les conclusions qu'on obtiendrait par elle resteraient toujours discutables.

Au contraire, la méthode qui consiste à chercher une définition du souverain Bien en analysant la fin à laquelle tendent les désirs des hommes, uniquement parce qu'ils sont hommes, et quelle que soit la raison pour laquelle ils y tendent, paraît devoir être extrêmement sûre, si elle est capable de nous faire découvrir quelque résultat. Si nous réussissons à démontrer que nos tendances primordiales tendent toutes à réaliser un certain état, et que, par suite, celles de nos tendances qui dérivent de celles-là sont des efforts plus ou moins maladroits pour la réalisation de cet état, nous aurons prouvé, du même coup, que le bien doit être défini d'une certaine façon, et qu'il est identiquement le même pour tous les hommes. En effet, st tout homme est doué de tendances du moment qu'il existe, si, d'autre part, ses tendances ne peuvent être conçues par la raison que comme tendant dans une certaine direction, il est impossible que la raison se représente un homme

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sans qu'elle se représente aussi qu'il désire, lùt-ce sans le savoir, un certain objet ; il est donc inévitable qu'elle conçoive un bien naturel qui soit le même pour tous les hommes, alors même que €eux-ci l'ignoreraient. Si la raison peut résoudre le problème suivant : « Que désirent spontanément les hommes par cela seul qu'ils sont hommes 7 » elle aura donc résolu d'une façon intelli- ^blc pour elle le problème du souverain Bien. Les fondements d'une morale de la raison théorique seront jetés.

Il nous faut donc revenir aux procédés de réflexion de l'épicurismer et du stoïcisme antiques, et poser les trois questions suivantes :

1** Quelle est la fin que tendent spontanément à réaliser les tendances fondamentales de la nature humaine, quelle que soit la raison pour laquelle elles y tendent comme elles le font?

2'' Quels sont les moyens par lesquels l'homme a des chances d'atteindre cette fin ou, tout au moins, de s'en rapprocher progressivement ?

3<* Étant donné la nature de cette fin et de ces moyens, que fautil penser du sentiment moral et de la valeur de ses suggestions ?

C'est à l'examen des conclusions que la raison théorique semble devoir formuler sur ces trois points, que seront consacrés les trois chapitres de cet ouvrage.

Peut-être trouvera-t-on étrange que nous cherchions aujourd'hui dans l'antiquité le modèle d'une morale vraiment rationnelle. Pourtant la raison d'une telle attitude est facile à comprendre.

Les philosophes de l'antiquité n'ont jamais eu d'idée religieuse, du moins au sens où nous entendons ce mot après vingt siècles

de christianisme. La plupart n'ont pas cru à la conservation des âmes après la mort, et ils n*ont guère douté que la vie ait son sens en elle-même. Comme récrit Schopenhauer (i) : « Le but de la vertu, chez eux, ne se trouve pas au delà de la mort, mais en ce monde même. Elle est, en effet, pour eux le seul chemin qui conduise au vrai bonheur ; c'est pourquoi le sage se déclare son adepte. » Celui-là vit bien qui se connaît bien et travaille avec méthode à se satisfaire. Aussi les mots de « devoir », d' « obligation », « d'impératif », de « loi morale », tels qu'ils figurent dans les traités de morale contemporains n'auraient guère eu de sens aux yeux des moralistes anciens. Comme M. Brochard Ta montré, aucune expression antique n'y correspond vraiment (2). La morale antique n'a jamais été qu'une morale de sagesse, et la sagesse antique a toujours été Tart de vivre la vie. Les anciens, en général, n'ont point maudit la nature. L'ignorance seule et le faux calcul leur ont paru néfastes. Éclairer l'homme sur le sens de ses propres désirs, l'aider à se diriger et à se satisfaire, voilà ce que, depuis Aristote, et peut-être même depuis Socrate, tous les moralistes antiques ont tenté.

Puis le christianisme a paru. Avec lui s'est formée l'idée que le but de la vie était au delà de^la vie et en dehors d'elle. L'existence doit être conçue par chaque individu comme une épreuve pénible. Un créateur la donne à chacun pour qu'il y remplisse une fonction et pour qu^il montre dans cette fonction une volonté constante de se courber devant les ordres de la puissance transcendante qui a créé les choses et les hommes^ L'individu a un devoir à faire, devoir pénible pour l'accomplissement duquel sa vie n'est qu'un instrumenta La morale devient le commentaire d'une voix d'en haut. Elle parle d'obligation absolue, de

(i) Cf. Schopenhauer, le Monde comme Volonté^ t. II, chap. xvi, trad. Burdeau (Paris, F. Alcan).

(2) Revue Philosophique^ i*' janvier igai.

devoir sacré, d'impératif indiscutable. Elle exige l'obéissance passive et soumise à la décision du créateur. Vingt siècles d'une éducation dirigée d'après ces idées ont fini par donner aux mots qui les représentent une sorte de caractère mystérieux et sublime. Nos lèvres se sont habituées à les répéter. La société s'est imprégnée des idées qu'ils expriment. Ces idées nous sont devenues si chères que longtemps ceux qui ont osé y réfléchir et les critiquer ont paru sacrilèges.

Pourtant, le fondement sur lequel reposaient ces idées a fini par paraître ruineux. Après avoir cru qu'elles étaient sûres, les philosophes ont cherché à en démontrer la vérité, ce qui était déjà douter d'elles. Puis, après avoir constaté que les principes qui les soutenaient n'étaient pas démontrables, la raison s'est enhardie jusqu'à se demander s'ils n'étaient pas irrationnels. Et, au grand scandale du cœur humain habitué à vibrer au son de certaines phrases, elle a rendu indispensable une révision sérieuse des bases de la morale. Cette révision, le xviii*^ siècle l'a commencée. Seulement, les philosophes ont, d'abord, hésité. La plupart d'entre eux, élevés dans les idées d'obligation et de devoir, ont tout fait pour les sauvegarder. Au lieu d'obéir à leur raison et de la suivre comme ils l'auraient fait s'il s'était agi d'un théorème de mathématiques ou d'une loi de physique, ils ont eu peur des conséquences de leur propre pensée et du retentissement qu'elles pouvaient avoir sur la vie sociale. Ils ont cherché par tous les moyens à conserver les conclusions de la philosophie déiste et chrétienne tout en abandonnant ses principes. Tel est le cas des moralistes comme Kant, comme les spiritualistes, comme ceux qui ont plaidé la cause du bonheur général. Tel est le cas de tous ceux qui, devant les progrès grandissants de la science, ont cherché quelque fissure dans l'édifice construit par la raison et ont tout tenté pour garder malgré tout leurs préjugés traditionnels. Tous sont des chrétiens dont beaucoup s'ignorent. Tous arrêtent

leur raison dans son œuvre à la fois édificatrîce et destructrice, au nom de leurs sentiments qu'ils décorent au besoin du nom de raison afin de se faire illusion davantage. Tous sont des naufragés qui se cramponnent désespérément aux débris du vieux vaisseau qui les portait et que la mer des temps modernes a brisé.

Il n'est décidément plus possible d'en rester là. Les néo-chrétiens paraissent l'avoir senti. Très habilement, ils ont cessé de se réclamer de la raison ; ils se sont rappelé Pascal ; ils sont disposés à proclamer avec lui leur foi « absurde », quittes à la conserver pour des raisons de sentiment et à retenir ceux qui n'ont pas la foi par des arguments d'utilité renouvelés de la célèbre règle des partis. Il faut que les rationalistes soient aussi logiques que leurs adversaires. La raison ne peut plus se laisser bercer par les rêves dont la morale chrétienne était la suite naturelle. La nature apparaît de plus en plus sinon comme l'ennemie implacable de l'homme, du moins comme cet Océan plein d'indifférence dont parle M. Guyau (1) et qui brise sur la côte une lame après une lame, sans fin ni but, éternellement. Le rationalisme place les philosophes modernes dans la situation où se trouvaient déjà les philosophes anciens pour juger de la morale. Non seulement donc il est logique qu'ils reprennent la méthode des naturalismes antiques, mais, s'ils ne le faisaient pas, ils commettraient une faute et une inconséquence grave.

(i) M. Guyau^ Esquisse cTune Morale sans obligation ni sanction^ p. 5i (Paris, F. Alcan).

Cresson.

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