I.A MOHALK DE I A RAISON TlIKOmQlE
remarquable des remords et des salisfaelions qui accoaipagneni. chez l'individu, la désobéissance ou lobéissance aux prescriptions de la conscience morale.
Le problème se complique, d'ailleurs, pour nous, dune fan„i remarquable. Si, en effet, la raison nous représente que nous ne devons pas nous reconnaître dobligaliou proprement dite, elle n....s montre, du moins, qu'il y a une certaine façon de vivre qui est la meilleure; elle nous conseille de l'adopter; elle nous la dépei.ii sous les couleurs de la vie sage. Or, il se trouve que la raison h.mi. conseille, au nom de la prudence, une parlie des actes que uoliv conscience nous prescrit sans nous en donner de raison. I';m exemple, le grand ennemi de la conscience morale chez tout indi vidu est la recherche e.xclu.sive du plaisir. Or nous avons vu <oinment la raison nous la dit être la plus grande des folies. De mém.toutes nos consciences nous ordonnent d une façon plus ou moiii^ nette de respecter les autres hommes, tant «piils nous respecl.M.l
eux-mêmes. Or la raison nous conseille quelque chose du mè
genre. I>'où provient donc cette coïncidence? S'explique-l-ell. par un pur hasard, ou bien a-l-elle (|uel(|ue raison naturelle ? Ki, si elle en a une, quelle valeur faul-il attribuer aux suggestions d. la conscience dans l'e.xamen de ce (lu'il convient de faire pour l.i direction de la vie '?
Voilà les deux questions qui s'imposent à quiconque est amené:', con.sidérer le sentiment de l'obligi.iion comme illusoire. Il est né cessaire qu'avant de conclure nous nous expliquions à leur sujet.
D'où vient donc, d'abord, la conscience morale? C.orameui rendre compte de l'intensité de ses prescriptions et des sentimenis qui les accompagnent si ces prescriptions sont illusoires?
l'our comprendre le problème dans toute sa netteté, le n.ieux
LA CONSCIEM.i: MOHALV:
paraît être de procéder à un rapprocheinent qui semble des plus significatifs.
îl existe, malgré des différences sensibles, des ressemblances si frappantes entre les caractères de la conscience morale, telle qu'elle se manifeste chez l'homme, et ceux de certains des instincts animaux qu'on les entend mieux les uns et les autres en les comparant (1).
Passons sur les ressemblances et les dissemblances les plus extérieures. L'instinct de chaque espèce est universel dans cette espèce. De même, quelque embryon de conscience morale paraît exister chez presque tous les hommes. L'instinct ne varie dansune même espèce qu'entredeslimiles assez étroites. De même, il existe dans les consciences humaines une sorte de fonds commun. L'instinct se manifeste à point nommé quand l'individu en a besoin pour lui ou pour son espèce. De la même façon, la conscience détourne Thomme de l'action ou l'y pousse au moment voulu. Et, sans doute, l'instinct paraît être parfait à la naissance de l'individu, tandis que la conscience se développe surtout sous I inlluence de l'éducation, de sorte qu'on peut se demander si elle est innée chez chaque homme. 11 n'en est pas moins vrai (jue voici un premier groupe de caractères où les ressemblances paraissent l'emporter sur les différences. — Ressemblances superficielles, dira-t on. En voici de plus profondes.
Lorsque l'animal obéit à son instinct, il semble hypnotisé |)ar une idée présente qui s'impose à lui, qu'il ne s'explique pas, et sous l'empire de laquelle il agit, sans bien se rendre compte du but réel de son action et de sa vraie signification. Par exemple,
;i) Cf. Darwin, Descendance de Vhumme, «h.ip. iv.
h\ MOHAI.i: DE LA RAISON THKOHIOIE
LA CONSCIENCI-: MORALE
l'abeilleneutre, qui ne vit que pour sa ruche et dont tout l'effort ne vise qu'à produire d'autres abeilles neutres qui feront comme elle, ne paraît pas se douter de la fin à laquelle son travail est desline(i). Elle est comme dominée par une idée différente de celle do son intérêt propre, par une idée de l'intérêt de l'espèce qui la hante sans qu'elle la comprenne, et elle agit sans avoir conscience d'être l'instrument d'une force qu'elle ignore. Dans la plupart des actes instinctifs, il en est ainsi : de sorte que l'animal paraît être, quand Il agit instinctivement, mus Vempire d'une idée qu'il entend mal et faire ce qu'il fait sans savoir pourquoi. - Or n'est-ce pas précisément la situation de Ihommepar rapport à sa propre conscience? guand un individu agit selon sa conscience, sait-il bien pourquoi il le fait? Un homme est juste ; il se sacrifie. Pourquoi se montre- Ml juste ou se sacrifie-t-il ? Il l'ignore presque toujours. Il se décide sous l'action de l'idée ou, pour mieux dire, sous la poussée du sentiment présent, sans y réfléchir, sans se les expliquer. Cela est s. vrai que, quand un individu sedemande pourquoi il se conduit comme il le fait quand il exécute ce qu'il appelle son devoir, il est tout étonné de ne pouvoir répondre. C'est alors qu'il cherche à sa conduite des explications factices, qu'il conçoit un Dieu lequel lui a donné une tâche qu'il est destiné à accomplir, ou qu'il suppose un bien en soi que son sens moral lui fait naturellement et intuitivement connaître. Explications et justifications prétendues, qui suivent l'acte moral et sont destinées à rendre compte de ses raisons, au lieu de le précéder et d'être les causes de son accomplissement (.>). L'homme ressemble ici au sujet hypnotisé à qui l'on a suggéré d'accomplir un acte à son réveil, qui l'accomplit et qui interrogé sur les raisons qu'il a de faire ce qu'il fait, ment et se
(i) Cf. Maurice Mailerlinck, la Vie des abeilles, p 27
N Use produit ici quelque chose d'analogue à ce qui se passe pour lamour tel que Schopenhauer le conçoit. Cf. Schopenhauer, /. 3W. eomm. Volonlé, t. III, trad. Burdeau (Paris, F. Alcan}.
cherche à lui-môme des motifs d'action factices. Bref, quand il fait ce qu'il nomme son devoir, c'est avec autant d'ignorance du but réel de son acte que l'oiseau qui fait son nid.
Une ressemblance non moins remarquable de l'instinct animal et de la conscience humaine tient à la nature de certains des actes que l'un et l'autre imposent aux individus. Notre conscience nous ordonne généralement d'accomplir des actions contraires à nos intérêts immédiats et qui réclament de nous très souvent des efforts, voire des sacrifices. Beaucoup d'hommes en sont, d'ailleurs, très fiers; ils voient une preuve certaine de leur supériorilé dans l'héroïsme que leur demande leur conscience et dans la façon dont quelques-uns savent le pratiquer. — Or, lorsqu'on examine les instincts des animaux, on trouve qu'un grand nombre d'entre eux poussent les individus à subordonner les intérêts de leur individualité à ceux de leur espèce. On connaît l'héroïsme des oiseaux et des mammifères qui défendent leurs petits, l'abnégation des neutres dans les sociétés animales, les traits que citent tous ceux des naturalistes qui ont observé des bandes de singes ou les insectes (1). Y a-t-il, chez ces animaux, moins de grandeur et de sacrifice que chez l'homme lui-même ? Ne sont-ils pas, dans certaines circonstances, aussi bien disposés que nous à oublier leur propre personnalité? Et est-il bien sur que l'animal, s'il savait parler, n'exprimerait pas le sentiment instinctif (jui le porte parfois au sacrifice sous la forme d'impératifs catégoriques, tout comme nous le faisons ? Un tel impératif ne traduit-il pas, en effet, exactement l'état d'âme d'un individu qui se sent poussé d'une façon violente et sans savoir pourquoi à accomplir un acte contraire à son intérêt immédiat?
(1) Darwin, Descendance de l'homme, loc. cil. Lctourncau, VÉvolulion de la Morale^ cliap. 11.
LA MOHAI.': I)i: I.A RAISON TIIKORIOIi:
Mais ce ([ui rapproche le plus le problème de l'origine de h conscience morale et celui de l'origine de Tinstincl, c'est quiU ont l'air d'avoir été donnés aux êtres qui en sont doués pour hs disposer à mener un certain genre de vie.
Beaucoup des instincts animaux apparaissent avec un caractère de finalité marqué; et, s'il en est dont on n'aperçoit pas clairemenl le but, la plufiart semblent nettement destinés à quelque chose. Chaque animal naît avec un groupe d'organes, dont les uns paraissent avoir pour fin la conservation de l'individu qui en est pourvu. Jes autres, celle de son espèce, étant donné le milieu où il doil vivre. Quelques-uns de ces organes seulement sont sans fin apparente : pièces atrophiées et avortées qui tendent à disparaître définitivement. De la même façon, l'animal naît avec deux princi paux groupes d'instincts qui paraissent appropriés au fonctionne ment de ses deux principaux groupes d'organes. Kt le rapport de concordance des organes aux instincts, des organes entre eux et des instincts entre eux est si frappant que l'observateur esl. d abord, tenté d'admettre ([u'organes et instincts ont été donnéà chaque espèce d'être pour lui permettre une certaine vie dans un certain milieu.
Orl'exameu de la conscience morale chez l'hoijime prouve ((u'elle ressemble grandement en cela aux instincts. La plupart des acle< qu elle réprouve et qu'elle approuve ont, en effet, un caractère d'utilité soiîiale. Kt, assurément, certaines des prescrijjtions qui passent ici ou là pour des devoirs ne s'expli((uent pas par le bien de la société. Il n'en esl [»as moins vrai (|ue, dans l'ensemble, les prescriptions des consciences humaines sont de telle nature qu'on peut dire du sens moral : c'est, au fond, un sens social. .
Chaque consciencecontient, en efTet, une catégorie d'impératifs, auxquels, comme Ta moniré entre autres A. Bain (I), il est néces
i^ fA'nHmolions elht Volonlé, Ir.ul. I.e Monnicr, p. •»<>» P.nis, F. .\lcan).
LA CONSCIKNCE MORALE
saire d'obéir pour assurer la subsistance de la société. Ce sont, (I ailleurs ceux sur lesquels toutes les consciences paraissent être à peu près d'accord. Ce sont eux qui forment le fonds commun des sentiments moraux de l'humanité. C'est ainsi que les consciences JHiinaines sont unanimes à prescrire aux individus de respecter dans des limites variables un nombre d'hommes plus ou moins -rand; toutes représentent comme sacrées la vie, la fortune, la liherlé dautrui, en étendant plus ou moins le sens du mot autrui. Or un respect de ce genre n'est-il pas la condition sine qua non rl'une association durable f|uelle qu'elle soit? Et n'en est-il pas de incme de la plupart des prétendus devoirs de Ihomme envers luimême? Si la conscience condamne la recherche exclusive du plaisir, si elle fait à l'individu un devoir d'être franc, courageux, liavailleur, est-il bien sûr ([ue ce soit pour une autre raison que piMir l'utilité que la société en retire? La plupart des vertus individuelles sont avantageuses à la société. N'habituent-elles pas 1 individu à agir dans le sens le plus utile à tous ou, tout au moins, à s abstenir d actes qui auraient pour conséfjuence le relâchement dc< liens sociaux ?('onsidérée sous cet aspect, la conscience apparaît comme une sorte d'organe mental qui prédispose l'individu liiimain à vivre pour son espèce plus que pour lui, c'est à-dire
I r la société. N'est-ce [ras. d'ailleurs, ce que tous les philo-
-nplies ont tcmjours implicitement reconnu? Combien de fois riiomme n'a-t il pas été défini un animal sociable? Kt que signifie 'Cite i»xpression, sinon que l'homine possède naturellement, en |M>ssédant la conscience morale qui lui commande et l'amour qui lallire, les dispositions (|ui sont nécessaires à la vie en société et (jui le portent à former <les associations avec les autres hommes? Cependant, de même que, parmi les organes du corps, il en esl d'avortés dtmt la finalité n'existe plus, il y a, dans les consciences liumaines, des éléments qui n'ont pas d'utilité sociale générale. I*ar exemple, l'habitant des îles Fidji qui s'interdit de manger
L\ CONSCIENCE MORALE
de la chair de certains animaux et qui meurt de remords pour ravoir fait(l), la femme arabe pour qui l'un des devoirs les plus importants de la vie est de garder sa figure strictement voilée (i), le sauvage qui sacrifie ses parents avant qu'ils aient atteint un âge avancé et qui se croirait mauvais fils s'il ne le faisait pas Ct) considèrent comme des devoirs des actes qui ne sont nullemeni nécessaires à la conservation de toute association. Des consciences présentent ainsi à certains groupes d'individus certains arh'< comme obligatoires, tandis que les consciences d'autres group«'< restent muettes sur le même sujet. Les consciences contiennent donc un élément qui n*est pas nécessaire à la vie sociale, uu«' catégorie de prescriptions d\in caractère variable.
Nous ne pouvons donc dire qu'en gros que, de même que l'instinct paraît au premier abord avoir été donné aux animaux jumii qu'ils mènent un genre de vie proportionné à leurs organes v\ i\ leur milieu, la conscience morale paraît au premier abord avoir tii donnée à l'homme pour qu'il soit disposé à vivre en société, r.nr tout n'apparaît pas nécessaire à la vie sociale dans ses prescriptions. Mais la finalité spéciale de certains organes et de cerljiiuinstincts animaux n'est pas, elle non plus, toujours évidente, ai même toujours réelle. Ici encore la ressemblance est donc friippante, et la dissemblance, faible.
En somme, à considérer les choses sans prévention et tout eu constatant des dillérences sensibles entre l'instinct animal et h conscience humaine, on ne saurait nier que le problème «l»; leur origine à tous deux soit, à peu de chose près, le même. ( e problème, c'est celui de l'origine de l'organisation de tous les
(i) Létoumeau, rÉvolution de la Morale, p. 171.
{2) A. Bain, les Hmoliona el la V'olonlé,p. 203 (Paris, T. Alcaii).
(3) Létoiirncau,/6/V/., p. ii3.
êtres organisés ; c'est celui de la raison du rapport de finalité qui existe entre les éléments constitutifs d'une espèce et le genre de vie qu'elle paraît destinée à mener dans un milieu donné. Bref, {explication de l'origine des sentiments moraux et de la conscience morale dans l'humanité suppose la solution du même piH^blème que celle de la présence de l'aile chez l'oiseau, des branchies chez le poisson, de l'instinct chez l'abeille, ou de l'ossature «lu squelette chez l'homme.
Lorsqu'on examine les explications que la philosophie a tentées (les phénomènes d'organisation et de finalité qu'on observe dans le monde, on trouve qu'on peut réduire à trois principales les solutions qu'elle a admises ; et l'on constate que chacune de ces solutions a été appliquée à la conscience morale pour rendre compte de son origine et de ses particularités.
La première peut être appelée la solution finaliste. Si l'oiseau, le poisson, l'homme ont les organes qu'ils ont, c'est qu'un créateur intelligent a conçu chacun d'entre eux et l'a voulu organisé pour (|uil puisse mener la vie 'k laquelle il était destiné. Si donc l'homme a une conscience morale qui lui représente certains actes comme obligatoires, c est parce que Dieu a ordonné qu'il vive religieusement et « socialement » ; l'explication de l'origine de la conscience morale est donc simple. Nous avons une conscience, parce que le créateur a voulu" qu'il en fût ainsi; et il l'a voulu parce qu'il était bon pour l'ordre universel;de la nature qu'il y eût de« hommes vivant en société.
La seconde solution est moins nette, mais elle est du même genre. L'organisation de chaque être s'explique parce qu'il a existé
Cresson. *"