I.A MORALE DE LA RAISOxN TIIÉOHIOLE
géiiéraleiiieut prédisposé à avoir nu seus moral ? Si lou admet, au contraire, que chacun de nous apporte, en naissant, des tendances à sentir et à penser moralement, tendances que léducation no fail ensuite que développer, l'intensité des seutiments moraux el Iji précocité de leur développement chez certains individus s'expliquent d'elles mêmes. La conscience n'est plus en nous la voix de Dieu, ni la voix d'un sens moral naturel ; mais elle est en nous ia voix même de Thumaulté. Nos remords sont les reproches (|ut' nous adresse le sang de nos ancêtres accumulé ^dans noire moi. Nos satisfactions morales sont les louanges qu'il nous décerne. Nous naissons sociaux, et la vie sociale ne fait rien de plus quv d'accentuer les traits que nous avons hérités en naissant. Hieii d'étonnant donc dans le caractère intense des sentiments moraux. Une autre raison de penser que nous ap[)ortons avec nous \o germe de notre conscience morale, c'est l'inégalité du déveh)pj)ement des consciences chez les individus soumis à la même éducation. Diverses graines, appartenant à la même espèce et placées (hin> des conditions semblables, ne prospèrent pas toutes de la même façon. Les unes portent un embryon vigoureux, qui triomphe même de circonstances défavorables; les autres, un embryon maladif, que les circonstances même les meilleures ne réussissent pas à développer entièrement. Il en est de même des individus huuiaiiis soumis à la même éducation morale. Chez les uns, la conscience se forme tout de suite ; elle prend une netteté et une délicatesse remarquables. Chez les autres, elle ne s'épanouit pas; elle reste embryonnaire; elle n'a ni clarté ni force. Cela est digne de remarque chez les individus élevés dans une même atmosphère morale. Mais cela est plus remarquable encore chez ceux dont le milieu est immoral. 11 en est, |en effet, qui se gâtent aussitôt. Il en est d'autres chez lesquels, malgré tous les conseils et tous les exemples, le sens moral reste droit et raffiné. Comment expliquer un pareil phénomène, si l'on suppose que les individus nais-
LA CONSCIENCE MORALE
sent sans aucune prédisposition à avoir un sens moral ! Si l'éducation formait la conscience à elle seule, il ne devrait pas y avoir (l'homme qui résistât à l'éducation qu'il reçoit. Puisqu'il y en a, et puisque l'inégalité des consciences chez les individus élevés dans le même milieu est flagrante, il est donc extrêmement vraisemblable que chacun de nous naît avec un embryon de conscience morale, embryon que l'éducation ne fait que cultiver.
Cette conclusion se trouve encore [renforcée quand on constate la difficulté qu'il y a à faire naître chez les animaux quelque chose qui ressemblée une conscience morale. Si la conscience n'était rien de plusqu'unehabitude prise parrhaqueindividusousl'actiond'une
autorité extérieure, il devrait être possible de développer une conscience chez tout individu capable d'hal)itude, grâce à une éducation mctliodi(|ue. Il devrait donc être aussi possible d'en créer une de loules pièces, notamment chez les mammifères supérieurs. 11 devrait l'être également de produire, chez un être quel qu'il fût, pour des actes réputés non moraux, une conscience impérative comme la notre. Or, c'est ce que l'éducation n'arrive à réaliser qu'à un faible degré et seulement chez un petit nombre d'espèces. Assurément, par un dressage méthodique, on réussit à développer chez certaines races de chiens des dispositions dont les manifestations sont assez analogues à celles du sentiment moral chez le petit enfant (i). Un chien bien dressé à ne pas voler, à ne pas courir ou à ne pas détériorer le gibier qu'il rapporte, se sent en faute s'il n'a pas résisté à la tentation et s'il a violé la loi qu'il est habitué à respecter. Il éprouve un [sentiment qui doit être analogue à la honte si l'on en juge par ses manifestations extérieures. 11 prend une attitude humble, se livre de lui-même à la punition;
(i) Cf. Létournoau, rÉvol. de la Morale, chap. m. Cf. également les très curieuses observations de [M. Mann Jones, citées par H. Spencer, Juslice, Appendice D., trad. française, p. 33i sqq.
L\ MORM.K r)K I.A RAISON Tlir.omoi 1-
sesgémisseineuts imploreut le pardon, et sa joie est vive (iniiiid il se sent excusé. Quoi de plus semblahh» aux gestes que le r.-mords fait faire à Thomme ? El ces faits se produisent souveiii. Les traités spéciaux le constatent tous, ils constatent niéme (iiir. chez certaines espèces de chiens, le dressage et la sélection arliii cielle ont développé des dispositions à agir héréditaires tout à fiiii contraires h leurs instincts spontanés. Les chiens darrét, les chiens de berger gardent de père en fils le sentiment dune ohligali.ni qu'ils ont à remidir, et ils obéissent à la loi que leur nature leur prescrit depuis (|ue les hommes l'ont modifiée à leur usage. Il y i donc bien un moyen de former chez certains animaux des dispnsitions analogues à celles de la conscience humaine. Mais, d'abor.l. ce que l'éducalicm peut sur le chien, elle ne le peut pas sur tontes les autres espèces animales. Hnsuite. elle nv le peut même passm toutes les races de chiens. Knfin, elle échoue même sur certain^ individus. Or, il n'est peut être pas un seul homme chez lequel l'éducation ne réussisse à développer plus ou moins un sens uwvnl relativement afiiné. N'est-ce pas, dès lors, ((ira part quelques individus moralement difformes de naissance, les hommes naissent prédisposés à avoir une conscience morale ? La même éducation, qui ne développe chez l'animal aucune conscience ou qui forme seulement en lui un sens moral embryonnaire, fait naître eluz l'homme un sens moral accentué, r/est donc, sans doute, (|ue chaque homme est naturellement prédisposé h posséder un sens moral.
Ou'on n'objecte pas, d'ailleurs, l'absence évidente de tout sens moral développé <lans les premières années de l'enfant. Ce n'est, en général, ([ue vers la deuxième année que la conscience monde commence à se manifester nettement. Mais l'enfant ne naît {.;inon plus avec ses dents, et c'est seulement au cours de sa première année qu'elles font leur apparition. 11 ne naît pas davantage avec des instincts sexuels développés ; ceux ci ne se montrent chez lui
LA CONSr.lKNCi: MORALE
<ju à l'âge de la puberté. Faut-il en conclure qu il n'a en naissant ni lembryonde sa dentition, ni celui de ses instincts sexuels? Il en est de même pour la conscience morale. Et ce qu'il y a de tardif dans sa formation ne doit nullement nous surprendre. On sait (|ue le développement de chaque individu humain reproduit dans ses grandes lignes les phases du développement de l'espèce humaine. De sorte qu'on pourrait considérer l'apparition de la con- M'ience chez l'enfant comme une preuve nouvelle de la façon dont elle est née dans l'humanité. L'enfant tout jeune est le sauvage. Kn se formant, il devient civilisé. Mais il ne le devient que pane .ju'il portait en lui le germe de l'organisation des hommes civilisés, et |)arliculièrement celui de la conscience morale.
Qu'on n'objecte pas non plus, comme on l'a fait parfois, que les qualités morales ne sont pas héréditaires. Sans doute, il arrive que des individus doués d'un sens moral très vif et très puissant uit des descendants qui n'en ont un que médiocre, comme il irrive ([ue des individus doués d'une santé physique florissante tient des descendants malingres et soulVreteux. Qu'en conclure? Qu il n'y a aucune hérédité des qualités morales ?Non : mais (jue, dans certains cas, cette hérédité ne s'exerce pas. Personne ne pré- 'end que Ihérédité se produise toujours et dans tous les cas avec une égale rigueur; surtout, personne n'admet que la délicatesse de eonscience, la ï)ureté des sentiments et toutes les particularil(''s du sens moral soient des choses qui se conservent intégralement. Tout ce que l'on constate, c'est que, (/(7/?s Id moyenne des cas^Vhvivdité s'exerce. Or on ne niera pas (jue, dans la moyenne des cas, des individus doués de sens moral produisent des individus (jui i'n ont un, tandis que des individus immoraux en produisent qui n'en ont pas. Et il n'en faut pas davantage pour prouver (ju'il n'y a rien d'absurde à supposer que chaque individu naît aujour- <l hui avec des prédispositions héréditaires à posséder un sens moral.
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LA MOHM.K UK LA HAISON TIlKOniOl'E
LA COxNSCIENCE MOHALE
Il paraît donc vraisemblable que l'éducalioii ne crée pas ht conscience de toutes pii'ces, mais quelle la développe simplr ment. Si nous avons un sens moral, c'est, selon toute probabilité, à Faction commune de l'hérédité et de l'éducation que nous W devons.
Mais alors d'où vient cette action commune ? Pourquoi ces deux forces doublent-elles leur elTet, au lieu de se contrarier ? Pour quoi l'éducation est-elle ce qu'elle est et s'accorde-t-elle avecriir redite pour nous faire sentir que nous avons un devoir?
Il semble que ce fait s'explique 'de la façon la plus simple, dès qu'on se rappelle le grand principe de la sélection naturellr.
Toutes les découvertes de l'histoire et de l'anthropologie concourent à prouver que les débuts de la vie humaine ont été très pénibles et très durs. Nos premiers ancêtres ont dû subir une lut le particulièrement difticile contre la nature ingrate et peuplée dv leurs ennemis. Ils ont dû, d'autre part, soutenir contre leur> semblables un perpétuel combat. Non seulement l'ethnologie révèle chez la plupart des peuplades primitives actuelles des restes de cannibalisme, mais encore l'archéologie en retrouve des vestiges dans les rites de presque tous les cultes. Ilobbes avait don( raison lorsqu'il déclarait qu'au début l'homme avait dû être un loup pour riiomme.
Il est clair, dans ces conditions, que ceux de nos ancêtres qui ont du le plus facilement survivre et avoir une descendance qui se soit perpétuée, ont dû être ceux qui, pour une raison ou pour une autre, se sont trouvés amenés à former des groupes sociaux. Une société, du moment qu'elle existe, entraîne la division du travail ; celle-ci assure à chacun des individus [qui font partie du groupe social des chances plus grandes de satisfaire régulièrement ses besoins que sMl vit isolé. Toute société groupe, d'autre
part, les forces des individus qui la composent en un faisceau solide pour la défense générale. Une société est forte contre un fauve ou contre un homme isolé qui l'attaque, tandis qu'un homme seul est faible contre eux. Enfin et surtout, riiomme (jui vit dans un groupe social a plus de chances d'avoir une postérité qui dure (jue celui qui reste seul. Telle est la nature de l'enfant qu'il a besoin pendant un temps relativement long de la protection de ses parents. Si personne ne lui fournit sa nourriture et ne le défend, il est condamné à une mort presque immédiate. L'homme qui ne lie aucune société durable avec des femmes et qui abandonne sa progéniture, la laisse donc périr. Au contraire, l'individu qui vit en société la soutient et assure sa subsistance. On ne peut donc éviter (le penser, d'après ce que paraît avoir été la vie primitive, que la formation accidentelle de groupes sociaux a dû être, pour ceux qui on ont fait partie et pour leur espèce, une modification avantageuse, étant donné le milieu dans lequel ils vivaient. Les individus isolés et leur descendance ont dû rapidement périr. Les individus sociaux ont du subsister et faire souche. La sélection a donc dû se faire de façon à conserver la race des hommes accidentellement le mieux prédisposés à vivre socialement.
Or qu'est-ce qu'être prédisposé à vivre socialement ? Une société ne peut subsister (|u'ii certaines conditions. Nous l'avons montré dans le chapitre précédent. Lt, sans doute, les conditions de la possibilité de la vie sociale n'ont pas toujours été rigoureusement les mêmes. Elles ont changé ; elles changeront encoie. Pourtant il en est un certain nombre qui ont duré et qui ne se modifieront pas. Une association entre des individus n'est possible que s'ils se respectent les uns les autres, au moins jusqu'à un certain point, dans leur vie, dans leur propriété, dans leur liberté. 11 en a été évidemment des sociétés primitives comme des sociétés actuelles à cet égard. Les individus qui se sont conservés et qui ont fait souche étant, par hypothèse, des individus qui se sont trouvés acci-
Cresson.
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deiitellemeiit sociables, sont donc ceux qui se sont trouvés avoir, par hasard, des dispositions à se respecter les uns les autres an moins jus((u a un certain point. En se reproduisant, ils ont iUnw dû engendrer des enfants de plus en plus naturellemenl [nédis posés à la vie sociale, et portant en germe à leur naissance conmir un instinct spontané (|ui les pousse à respecter dans une certaine mesure les hommes, leurs semblables.
Bref, la sélection naturelle a dû logiquement développer une humanité composée d'individus organisés pour la vie sociale, pui>qu'elle a dû tuer les « antisociaux » et les « asociaux » ou leur descendance.
Ce phénomène a dû se produire avec une sûreté et une rapidité d'autant |>lus grandes que ses causes ont dû se doubler d'autres causes du même genre.
Les jîelits groupes sociaux jjrimilifs ont, en elïet, contiiun' entre eux la lutte qu'on est forcé de supposer entre les premiers individus. L'état naturel de la plupart des sociétés élémentaires cs( d'être en guerre contre la société voisine. Cela se dégage avec évidence des faits (jue rapporte l'ethnographie. Lt l'histoire, qui nonmontre les guerres d'autant plus fréquentes et plus longues (|u< nous remontons plus haut dans le passé de l'humanité, pronv» que la lutte à main armée a été, pendant des siècles, la grand» occupationdes sociétés humaines. Du reste, aujourd'hui, cette lulle n'est pas finie. Elle a quelcfue peu changé de caractère chez U'^ nations civilisées. Pourtant elle dure encore. Et, si les hommen'ont ])lus, sans cesse, les armes à la main pour se procurer de la chair humaine, des femmes, des esclaves ou le bien du voisin, ils sont encore, sous prétexte de défense sociale, obligés de consacrer une partie de leur existence à apprendre le moyen de tuer l<^ autres hommes. On peut donc dire sans exagération (|ue la guerre entre les groupes sociaux a duré sans interruption depuis le début
de rhumanité : guerre d'homme à homme, puis de tribu à tribu, de cité à cité, de province à province, de nation à nation. Les groupes sociaux ont grandi ; les motifs de la lutte ont changé ; le caractère de la guerre s'est moditié. Mais la lutte elle-même n'a jamais cessé. — Or qu'est-ce qu'un tel état de choses a dû amener? Pour s'en rendre compte, il suffit de se rappeler le vieux proverbe : .' L'union fait la force. » Sans doute, cet adage n'est pas toujours rigoureusement vrai. Pourtant il l'est dans la plupart des cas. Les sociétés les plus unies, celles dont les individus ont été le plus amis les uns des autres, celles où ils se sont montrés le plus soucieux de rintérêt de la communauté, celles où ils ont été le plus courageux et, en somme, le plus oublieux d'eux-mêmes, le plus dévoués à l'espèce, le plus désintéressés, ont dû subsister. Cela a dû surtout être vrai au début, quand la guerre a eu pour but l'extermination de la société contre laquelle on luttait ou la réduction de ses membres à l'état d'esclavage. Et, par suite, les sociétés dont les coutumes, les mœurs, les lois ont dû s'imposer au monde ont dû être celles où les instincts sociaux ont dû aussi être le |)lus tôt les plus forts.
Or, il est facile de comprendre quelles ont dû être celles-là. Ce sont celles, évidemment, où le plus grand nombre d'individus se «seront trouvés, en naissant, prédisposés fortement à la vie sociale. Mais ce sont surtout celles dont toute l'organisation a été disposée accklenlellemeni de façon à développer tôt et puissamment chez les individus le sentiment social. En ce sens, une société où, de bonne heure, les parents ont affirmé aux enfants qu'ils avaient un devoir et que ce devoir était justement celui dont la société avait besoin, où la religion accidentellement, et quels que soient ses croyances et ses rites, les a confirmés dans cette même idée, où les lois établies, l'opinion publique ont concouru à la même œuvre, une telle société a dû se trouver dans les conditions l^s meilleures pour triompher, survivre, faire vivre ses membres et
LA CONSCIENCE MORALE
développer ses institutions. Les autres ont dû progressivenieiil disparaître, se fondre dans les sociétés trioinplialrices. Et, la sélection se faisant toujours dans le même sens, il a du arriver que dans tous les groupes sociaux survivants, l'éducation, la religion, les lois et Topinion soient d'accord pour développer chez Tenfaiit le sentiment qu'il faut vivre pour le groupe social, seutimeni dont, à sa naissance, il porte déjà les premiers germes.
On conçoit donc comment il a pu et dû se faire ((ue les homnir> naissent avec une disposition à vivre socialement, et que les s(jciétés modernes soient organisées de façon à développer chez hindividus qui les composent, le plus tôt possible et le plus po^ sible, cette disposition. Les deux faits s'expliquent par une seul»' et môme cause : l'action mécanique et régulière de la sélection naturelle éliminant progressivement les individus asociaux et les sociétés où les sentiments sociaux existaient le moins vivement.
S'il en est ainsi, on ne doit pas dire que l'homme a reçu d'un créateur des sentiments moraux pour que la société existe; on ii«' doit pas déclarer davantage que la société existe parce qur l'homme en possède naturellement. Mais l'homme a des sentiments moraux et une conscience morale parce que : i° les individus qui ont survécu dans la lutte pour l'existence ont été ceux qui ont fait accidentellement partie de groupes sociaux; et S** les groupes sociaux qui ont duré et absorbé les autres sont ceux où se sont développées des institutions tendant toutes à faire vivre le> individus pour la communauté. Bref, la conscience morale est, chez l'homme, une résultante de la vie sociale et de la sélection naturelle.
Cette théorie est-elle entièrement satisfaisante? Elle peut eu
tous cas invoquer en sa faveur un certain nombre de faits qui la confirment, et aucune des objections qu'on peut lui opposer n'apparaît irréfutable.
Son grand avantage est la façon dont elle explique en môme temps l'universalité à peu près constatée du sentiment du devoir dans rhumanité moderne, les ressemblances que présentent les eonsciences dans quelque temps et dans quelque lieu qu'on les eonsidère, et leurs dissemblances flagrantes. C'est par là surtout (|u'ello est supérieure aux autres. Car la théorie finaliste de la conscience morale et celle qui fait d'elle une des pièces essentielles d'une nature humaine immuable exi)li(iuent bien d'où vient que tous les hommes aient un sens moral. 11 serait, d'ailleurs, singulier qu'il n'en fût pas ainsi. Elles ont été inventées pour rendre compte de l'universalité supposée du sentiment (lu devoir. Mais ni Tune ni lautre ne parvient à faire comprendre d'une façon intelligible pourquoi tous les hommes ne se sentent pas le même devoir.
Le sentiment d'un devoir obligatoire est à peu près universel dans l'humanité actuelle, et il paraît l'avoir été dans celle que nous connaissons par l'histoire. L'évolutionnisme l'explique. Dès le début de la lutte pour l'existence, les individus entièrement asociaux ont dû disparaître ou leur descendance a dû être anéantie. Ensuite, au cours du combat entre les groupes sociaux, ceux de ces groupes qui n'ont pas développé chez leurs individus des dispositions à vivre pour le groupe au lieu de vivre exclusivement pour eux, ont dû se fondre dans ceux qui, les premiers, ont présenté cette particularité avantageuse pour leur survie. Ceux des hommes qui vivent aujourd'hui, et ceux môme que l'histoire la plus lointaine nous fait connaître, sont et étaient déjà les héritiers d'une organisation mentale propre à la vie en société, conservée
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mécaniquement par la sélection naturelle. Rien détonnant, par suite, à ce que les hommes aient tous aujourd'hui des sentiment sociaux, qu'ils traduisent sous la forme d'impératifs caténroriques. Le chien d'arrêt, produit d'une sélection raisonnée, naît, s il esl de bonne race, avec un sentiment que l'éducation développe el qui le pousse, lorsqu'il voit le gibier, à rester immobile devant lui, alors que sa disposition naturelle est de bondir pour s'en emparer. De la même façon, l'homme, héritier de milliers d'années de vie en société, naît actuellement, où qu'il naisse, avec une prédisposition à respecter les autres hommes, prédisposition que son éducation renforce, alors que, s'il se laisse aller à son penchant, il cherchera le plaisir par tous les moyens et sans souci d'autrui (1). Ne coni prenant pas le sentiment qu'il trouve ainsi en lui, le voyant contraire à ses désirs, mais le sentant cependant très vif, il le traduit dans une proposition de forme catégorique: il affirme qu'il a un devoir. Cela ne signifie pas autre chose que ceci, quoiqu il l'ignore i< Il y a des siècles que mes ancêtres vivent en société. » Ht, si presque tous les hommes, aujourd'hui, éprouvent un pareil senti ment, c'est qu'il n'est pas aujourd'hui d'individu dont les ancêtres n'aient depuis des siècles vécu en société. L'universalité du sentiment du devoir s'explique donc assez bien (hins une théorie évolutionniste de la conscience.
Les ressemblances des consciences morales ne s'expliquent d'ailleurs pas moins bien. Nous l'avons fait remarquer, il existe un certain nombre de conditions qui sont partout sensiblement les mômes, et sans lesquelles un groupe social ne peut pas durer. De même, les particularités avantageuses pour le triomphe des sociétés dans une guerre sont toujours à peu près identiques : le dévouement de chaque membre à la collectivité, son courage, l'oubli de soi, sa disposition au sacrifice sont pour toute société des condi-
(i) Cf. Lrtourncau, VÉvolulion de la morale, chap. m, J 2.
tions de succès dans la lutte pour l'existence (1). Il a donc dû arriver que les sociétés qui aient survécu soient celles où les individus se sont habitués à accomplir à peu près les mêmes actes et où l'éducation, la religion, les lois, l'opinion publique se sont accordées pour les vanter. 11 a donc dû arriver également que les consciences des individus se développent partout à peu près dans le même sens et qu'elles soient, par suite, sur un grand nombre (le questions, à peu près d'accord. Les consciences sont unanimes pour aftirmer qu'il faut respecter un groupe d hommes plus ou moins grand, dans leur vie, le sentiment de leur honneur, leur liberté, leur propriété et sous certaines conditions. Comment s'en étonner si aucune société n'aurait pu vivre sans cpi un respect de ce genre ait existé? Toutes s'accordent pour exalter le sacrifice et le dévouement. Comment en serait-il autrement, puisque, dans la^ lutte, la condition de la survie de la société a été Texistence de ces sentiments? Les ressemblances des consciences à travers l'espace et à travers le temps proviennent de celles des nécessités de la vie sociale et des conditions de la survie des sociétés.
Ouant aux dissemblances des consciences morales, notre théorie est la seule qui les explique intelligiblement. L'infiuence qu'ont sur leur formation l'éducation, la religion, les lois, l'opinion publique est considérable, nous l'avons dit. Or il sullit qu'une reli- LMon, par exemple, ou qu'une loi contribue fortement à développer chez les individus qui font partie d'une société lessenlimenls sociaux, pour qu'elle favorise la survie du groupe social qui la pratique ou qui lui obéit et pour qu'elle contribue, par conséquent, puissamment à la formation des consciences chez les membres de ce groupe social. D'autre part, une religion ou une loi de ce genre peuvent faire des devoirs d'actes sans aucun intérêt ni aucune uti-
(i) Cf. II. Sponcor, les Ba^^es de la morale cuolulioimUle, Ira.l. IVan»:., p. loo (Paris, F. Alcan).
lité pour le groupe social et ses individus. Ces actes n'en seront pas moins considérés comme ohjligatoires par les membres de la sûciété qui aura triomphé dans la lutte pour Texistence, par suite des sentiments sociaux que la religion ou la loi qui les recommande y aura développés. Naturellement, ils ne le seront pas ailleurs. ( l'est ainsi qu'une religion comme celle de Mahomet, qui est une force pour un groupe social par la cohésion qu^elle lui donne, a pu faire pour la femme un devoir sacré de ne sortir que le visage voilé (1). C'est ainsi que le catholicisme, qui a triomphé pour d'autres raisons, a développé chez certaines consciences le sentiment d'une obligation de ne pas mangerde viande le vendredi. C'est ainsi que. pendant des siècles, dans certains pays, sous l'intluence de la reli gion et de la loi, le divorce a pu être considéré comme un acte infAme. Une institution quelconque née par hasard, dans un cer tain temps et dans un certain pays, si elle modifie sur certains points les consciences des membres d'une société dans un sens momentanément heureux pour la survie de cette société, peut les modifier en même temps de telle sorte que ces membres considèrent à la fois comme des devoirs des actes nécessaires à la survie de leur groupe social et des actes qui ne le sont |)as. Et, comme les institutions qui ont formé les consciences dans les différents pays ne sont pas identiques, ce ne sont pas partout tous les mômes actes qui sont considérés comme étant de devoir.
La théorie évolutionniste de Torigine de la conscience morale rend donc compte de ses particularités mieux que ne le font les deux autres. Seule, elle permet d'interpréter d'une façon intelligible les ressemblances et les dissemblances des consciences individuelles.
(1) Cf. Al. Rain, les Kmolions el ta Volonté, rlu»]). xv
LA CONSCIENCE MORALE
Seule aussi elle rend compte avec quelque exactitude des modilications qui se sont produites dans les sentiments moraux de l'humanité, et du sens dans lequel ces transformations se sont faites,
A vrai dire, il suflit de constater que le sens moral a évolué dans 1 humanité pour rendre probable la supposition d'après laquelle la conscience n'a qu'une origine sociale et n'est qu'un groupe de dispositions héréditaires. Comment admettre qu'un sens moral d'origine divine aurait pu se transformer? Et, s'il est essentiel à l'homme d'avoir une conscience, comment expli(juer que sa conscience se soit modifiée au cours du temps ?
l'ourlant, ce n'est pas tant le changement qui s'est fait dans le sens moral que la direction dans laquelle s'est fait ce changement qu'on peut considérer comme une confirmation de notre hypothèse.
Les transformations des sentiments moraux de l'humanité
offrent deux caractères remarquables.
Le premier est le développement progressif des sentiments altruistes. Comme l'a montré, notamment, H. Spencer (1), au début, le primitif songe surtout à lui et fort peu aux autres; puis, au cours du temps, les hommes sont de plus en plus disposés à sacrilier quelque chose de leurs plaisirs individuels pour d'autres individus. C'est là une disposition altruiste qui s'accroît sans cesse, et Spencer prévoit qu'à la limite de l'évolution les altruismes se limiteront en quelque sorte l'un l'autre ; chacun songera plus aux autres qu'à lui-même de sorte que tous les hommes se trouveront forcés par altruisme de s'occuper d'eux-mêmes plus que d'autrui. Et, en effet, malgré l'exagération des conclusions de Spencer, il semble bien que l'évolution des sentiments humains s'est faite et se fait dans le sens d'un altruisme progressif.
(1) Lea Bases de la morale évolutionniste, chap. xiv (Paris, F. Alcaii).
LA CONSCIENCE MORALE
ti
Un second trait de l'évolution des senlinieiils moraux est notable. Au début, les hommes ne se sentent des devoirs ou, tout an moins, certains devoirs essentiels que par rapport à un groupe d'hommes très petit : celui de leurs compatriotes. Mais vis-à-vis de l'étranger, le devoir n'est pas le même ou n'existe pas (I). Dans la plupart des coutumes et des lois primitives, les prescriptions considérées comuie obligatoires ne le sont (|ue relativemenl aux individus qui font partie du môme groupe social. Klles ne le sont pas par rapport aux autres. Le vol, l'assassinat, la mauvaise foi, l'asservissement ne sont, chez beaucoup de primitifs, des crimes graves que quand ils sont commis contre les membres dv la société dont ils fout partie. Contre ceux des sociétés voisines ils sont non seulement autorisés, mais même parfois recouimandés. Sans doute, il y a (pielques exceptions à cette loi générale; elles sont rares. Du reste, il faut bien avouer qu'il subsiste encore quelque chose de ce sentiment dans les sociétés civilisées. Combien y a-t-il de commerçants qui se feraient un scrupule de vendre leur marchandise plus cher qu'elle ne vaut à un corn patriote, et qui ne s'en font aucun de l'essayer, dès qu ils on! aiïaire à un étranger ? De très honnêtes gens dans leur pays souhaitent, avec une sincérité stupéfiante, des catastrophes sans nombre à d'autres très honnêtes gens des pays voisins, parce qu'ils habitentde l'autre coté d'un fleuve ou d'une montagne. \n désastre survenu quelque part, en Allemagne ou en Angleterre, n'excite en France qu'une pitié médiocre. Mais nulle part ce phénomène n'est plus sensible que dans les rapports qui existent entre ceux qui se disent civilisés et les individus des races dites inférieures, noires, jaunes ou rouges. Un blanc se croit, en général, toutes les atrocités permises contre un homme dont la peau n'est pas delà mêmecou
(1 es. LcMourneaii, nlvohiîion de la morale; les t linpilres inlilulés: la niora'o bcsli.Ue cl la morale 8auva£?e.
leur que la sienne. L'histoire de la colonisation est trop pleine de faits trop récents qui le démontrent pour qu'il soit nécessaire d'y insister. Donc, aujourd'hui encore, la conscience ne dit pas à tous les individus humains qu'ils ont les mêmes devoirs à l'égard de tous les hommes. C'est le reste d'un vieux sentiment qui tend progressivement à disparaître. — L'altruisme ne s'est, ])ar consé- (fiient, pas seulement développé en intensité au cours de l'évolution de la société. 11 s'est encore élargi ; il a étendu le champ des sentiments inoraux d'un petit groupe social auquel ils s'appliquaient à un groupe de plus en plus large.
Or ces deux faits, qui s'expliqueraient mal dans une autre hypothèse, se laissent assez bien interpréter dans la notre.
Si' les sentiments altruistes ont été en se développant au cours de l'évolution et sont devenus toujours plus fréquents et plus intenses, il n'y a pas lieu de nous en étonner. Les sociétés qui ont survécu ne sont-elles pas, en elVet, celles qui ont eu la cohésion la plus grande, et celles (|ui ont eu cette cohésion ne sont-elles pas celles dont les individus ont eu le plus tôt les sentiments sociaux les plus vifs? Comment donc aurait-il pu se faire, si nous avons raison, que l'altruisme ne progressAt point dans le numde?
Le second fait est d'une interprétation un peu moins aisée. Oue les sentiments moraux des premiers hommes aient été limités à leur groupe social, cela s'explique facilement. Le premier état de l'humanité a été la lutte violente. Or les conditions du triomphe dans cette lutte étaient évidemment la haine des sociétés avoisinantes, l'absence de pitié à leur égard, la volonté de vaincre, celle de massacrer les vaincus ou de les réduire en esclavage, aussi bien que la volonté de vivre en paix avec les individus du groupe dont on faisait partie. Les premiers sentiments moraux (lue la sélection naturelle et l'éducation ont dû développer devaient donc être logiquement limités au respect et à l'amour d'un petit groupe d'individus. Mais, alors, comment ces sentiments se sont-ils élargis et
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sont-ils (leveniis humanitaires? Comment s'est formée l'idée, obscure encore, d'une justice envers la tribu ou la nation concurrente? Comment est né le sentiment d'un droit international ? Il semble qu'il y en ait deux principales raisons. A mesure que la conscience se développe, l'individu qui possède cette conscience éprouve une difficulté plus grande à commettre un acte taxé d'injustice; il ressent une joie plus vive à en accomplir un quVIlo déclare bon. La disposition qu'il a à agir d'une façon juste ou bonne se traduit en lui i)ar rapporta l'acte qu'il accomplit et non plus par rapport à l'individu intéressé h cet acte. D'où l'élargissement des sentiments moraux. Qu'importe l'individu par rapport auquel j'agis injustement ou avec bonté, si j'éprouve une disposition à ne jamais accomplir un acte injuste et h toujours accomplir des actes bons ? Les sentiments moraux, en s'enracinant dans l'âme humaine, tendent à se généraliser. -- Ce phénomène doit, d'ailleurs, se produire d'autant plus vite qu'ji mesure (|ue les sociétés évoluent et deviennent plus considérables par leur nombre, leurs conditions de vie changent. Quand la civilisation devient « industrielle > de u militante » qu'elle était, la condition de survie du groupe social n'est plus la haine féroce et aveugle du voisin. Le commerce, l'industrie supposent l'échange de leurs produits entre les nations. Tous les peuples sont plus ou moins tributaires les uns des autres. Et comme, dans la lutte pour l'existence transformée, ce sont les nations les plus industrieuses qui triomphent ; comme, d'autre part, la haine éloigne les groupes sociaux et rend entre eux tout commerce impossible, tandis que l'esprit de paix et de justice le développe, rien dans la société contemporaine ne s'oppose plus à la généralisation progressive des sentiments moraux ; et c'est ainsi que nous voyons se former dans l'âme moderne des sentiments d'humanité, qui tendent à triompher des antiques sentiments nationaux que nous portons encore au fond de nos cœurs. — Bref, c'est le développement des senti-
ments altruistes tel qu'il est amené par la sélection naturelle, c'est aussi le ciiangement des conditions de la lutte pour l'existence entre les nations, qui paraissent avoir développé chez rhomme des sentiments de justice et de bonté s'appliquanl à de groupes d'individus de plus en i)lus vastes.
Le modo spécial de l'évolution des sentiments moraux semble donc explicable dans l'hypothèse évolutionniste.
Mais, va-t-on dire, si la conscience morale est, en chacun de nous, l'héritage de la vie sociale développé par une éducation que la sélection naturelle a faite ce qu'elle est, comment se fait-il que la conscience morale de tous les individus ne soit pas d'accord avec l'ordre établi? Comment se fait-il que certains d'entre eux sentent que cet ordre est injuste, immoral, le proclament et fassent tous leurs efforts pour lui en substituer un autre? D'où viennent les illuminations morales qui entraînent les grandes révolutions religieuses et sociales? D'où viennent aussi les individus qui restent dénués de dispositions morales?
Ce problème est, appli(iué aux choses de la morale et au développement de la conscience, celui de la variahililc. Pourquoi de deux individus sains naît-il quelquefois un individu malsain? Pourquoi de deux individus ordinaires en naît-il un qui présente une particularité avantageuse pour sa survie ou celle de son espèce étant donné le milieu dans lequel il se trouve ? Ces questions sont les mêmes que celle de savoir pourquoi des individus naissent avec une conscience atrophiée ou si vivante qu'elle s'épanche en protestations morales qui, parfois, renouvellent l'humanité.
On sait comment les évolutionnistes expliquent ces phénomènes quand il s'agit de particularités physiques; le même genre d'explication s'applique quand il s'agit de particularités morales.
Un individu naît avec tous les stigmates de l'homme primitif, les bras qui pendent jusqu'aux genoux, le corps légèrement voûté,
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le crane aplati «lu siuge, la mâchoire proéminente, un cerveau d microcéphale et une incapacité radicale à saisir ce que les autiv> comprennent. 11 y a là un retour à la forme primitive de Tespcce. Le vieux sani» ancestral reprend le dessus, sans ((ue nous puissions nous expliquer comment, et se manifeste chez un de ses descendants. Le ijrimitif reparaît parmi les civilisés. De la môme façon, un individu naît sans prédispositions morales; aucune éducalion ne réussit à en développer chez lui de sufiisantes. C'est un primitif moral rei)aru, sans que nous puissions dire pourquoi. Les deux phénomènes sont identiques, et ils restent également inexpli- (|ués.
De même, un homme pousse plus grand, plus sain et plus fori que ses ancêtres: ce qui l'explique, c'est le mélange en lui d'hérédités nuilliples et le concours des circonstances dans les(|uelles il s'est trouvé. In homme a un sens moral nouveau jdus rafliné([ur celui des individus parmi lesquels il vit; c'est à la fusion, en lui, des hérédités, c'est à 1 ensemble des conditions extérieures qui ont provo(|ué son développement qu'il faut en attribuer la raison. Lt, sans doute, il est, la plupart du temps, impossible de rendiv compte par le détail des circonstances déterminantes dune variation quelle (|u elle soit. Est-ce à dire que ces circonstances n'existent pas ? Chaque individu n'est il pas la synthèse d'un nombre d'éléments intini concourant à le former sous l'action d'un nombre de forces intini ? Comment ce qui le fait dilïérer des autres individus pourrait -il donc être autre chose que la résultante de l'action de toutes ces forces?
En somme. la variabilité dans les sentiments moraux ne doit pas plus nous étonner que la variabilité dans les organisations physiques des individus. Elle doit s'expliquer, dans un cas comme dans l'autre, par des raisons mécaniques qu'on ne peut guère énumérer. Aussi bien, si la variabilité n'existait pas et si certains individus n'avaient pas été accidentellement des <• inventeurs » en
matière de morale, les consciences telles qu'elles existent ne se seraient jamais formées. Jamais un individu n'aurait présenté une particularité morale avantageuse pour sa survie ou celle de son espèce. Jamais un grou|)e d'individus n'aurait eu les sentiments nécessaires pour assurer son triomphe sur les groupes voisins. La sélection ne se serait pas produite ; ce (jue nous appelons la moralité ne se serait pas développé. Ouoi d'étonnant, dès lors, si nous constatons aujourd'hui encore chez certains individus des sens moraux atrophiés; chez d'autres, des sens moraux exaltés? C'est que la même cause (fui a formé la moralité moderne continue d'agir dans le monde, et que, par suite, le sens moral de nos descendants sera |)eut-êlre par rai)port au notre ce qu'est le nôtre par rapijortà celui des i^rimitifs?
Ainsi, tandis que les explications finaliste et nativiste de la conscience morale sont impuissantes à rendre compte de ses variations, 1 interi)rétation qu'en donne l évolutiimnisme saccorde assez bien avec l'universalité du sentiment du devoir, les ressemblances qui rapprochent les consciences et les dissemblances qui les séparent. Elle s'appuie, d'ailleurs, sur les résultats des sciences naturelles contemporaines ; elle leur emprunte toute sa force. Elle est donc au moins vraisemblable.
Sans nous arrêter aux difficultés métaphysiques qu'il soulève, et tout en reconnaissant que l'évolutionnisme est obligé de postuler une nature obéissant à des lois régulières et organisée au début, sans qu'on |)uisse expliquer son organisation i)remière, nous accepterons donc l'explication empirique de la conscience morale; nous dirons que la conscience n'est, en nous, ni la voix de Dieu, ni celle d'un sens moral immuable naturel à l'homme, mais la voix de la société.
.tMf.