II
pas impossible de faire voir que, malgré lapparence, tout plaisir ou toute douleur de ce genre peut Otre la marque dune tendance favorisée ou contrariée qui soit le principal de sa cause.
Nous n'avons, d'abord, jamais prétendu que la seule raison de l'intensité du plaisir ou de la douleur soit l'intensité de la tendance à laquelle ils correspondent. Nous avons encore moins affirmé que cette intensité soit proportionnée à l'importance de cette tendance. D'autres causes peuvent contribuer à la développer ou à la diminuer. Par exemple, la présence d'une plus ou moins grande quantité d'extrémités nerveuses plus ou moins sensibles dans la partie favorisée ou lésée; ou bien encore la rapidité plus ou moins grande avec laquelle l'organe exercé par l'acte dune façon favorable ou défavorable est amélioré ou détruit par lui. Nous avons seulement avancé que, toutes les fois qu'il se produit un plaisir, c'est (|ue l'être est favorisé dans quelqu'une de ses aspirations; toutes les fois qu'il se produit une douleur, c'est qu'il y est contrarié. Or il faudrait, pour que nous dussions considérer la disproportion de l'intensité des plaisirs et des douleurs avec Futilité de l'acte qu'ils suivent comme une objection contre notre thèse, que nous eussions déclaré que, toutes les fois qu'une tendance est favorisée, il y a plaisir et, toutes les fois qu'elle est contrariée, il y a douleur. i:t c'est ce que nous n'avons pas fait. Dès lors, si le cerveau est par lui même insensible et si une dent qui se gâte cause une douleur intolérable, cela tient à des causes secondaires que nous ne connaissons pas. 11 n'en est pas moins vrai que, toutes les fois qu'il se produit une douleur, elle est le signe conscient d'une destruction partielle de lindividu et, par consé(iuent, de la contrariété d'une de ses tendances ; et que, toutes les fois qu'il se produit un plaisir, il est, de môme, le signe d'une satisfaction. Or c'est tout ce que nous prétendons établir. La vérité ou la fausseté des propositions réciproques de celles-là ne peut donc pas nous troubler.
Mais est-il aussi facile de prouver que l'inversion complète des
plaisirs et des douleurs n est pas contre notre théorie une objection insurmontable ? Deux ordres de raisons disposent à le penser.
Le plaisir, disons-nous, est lié à la tendance favorisée; la douleur, î» la tendance contrariée. Or, sans doute, il existe en nous des tendances à accomplir des actes qui sont utiles à notre conservation et à celle de notre espèce. 11 doit donc arriver en général que, (juand aucune circonstance n'empêche la transmission au terveau des impressions résultant d'un acte sur un individu, cet individu jouisse de ce qui lui est utile, souffre de ce qui lui est nuisible.
Mais supposons que, chez un être, il se soit développé tout un groupe de dispositions à accomplir des actes contraires à son utilité personnelle ou à celle de son espèce. Un tel être, quand il accomplira ces actes, sera donc favorisé dans certaines de ses dispositions en même temps qu'il sera contrarié dans d'autres. 11 pourra donc se faire que, les causes de plaisir u masquant ) (1), pour ainsi dire, les causes de souiïrance, il jouisse d'actes nuisibles à lui et à son espèce. Réciproquement, il pourra soulïrir d'actes favorables. Or il n'est pas douteux qu'il existe chez certains individus des tendances de ce genre. Les unes sont dues à des causes morbides et mal expliquées ; [)ar exemple le désir maladif de sortir de la vie, qui pourra être accompagné d'un véritable plaisir chez celui (lui assistera à sa propre destruction. Les autres sont des effets d'habitudes, contractées soit par curiosité, soit |)ar vanité, soit encore par suite de la recherche de certains plaisirs fugitifs que nous voulons renouveler et fixer ; habitudes qui se sont progressivement transformées en dispositions à agir analogues à de véritables besoins. Tel est le cas des fumeurs, des^ buveurs et, en général, de presque tous ceux des vicieux dont le vice est contraire à leur intérêt véritable. Voici donc un principe
(i) <:r. Hibot, Psijcholof}i€ des sentimenls Paris, F. Alcan).
LA MORAI.E DE LA RAISON TIILOIUQLK
LE BONI I El R
d'explication dans lequel un groupe de plaisirs et de douleurs anor maux se laisse interpréter comme unelletde tendances maladives ou habituelles, favorisées ou contrariées dans leurs aspirations. iMais il n'est môme pas nécessaire que des tendances de ce genre existent chez un individu pour que certains plaisirs et certaines douleurs puissent se produire d'une manière en apparence anormale, bien qu'ils soient les elTets de tendances favorisées ou con trariées. 11 est très rare, en effet, qu'un acte n'ait pour effet d'exer cer qu'un seul de nos organes. Or, il y a certainement des actions, qui, en en faisant fonctionner plusieurs, ont pour effet d'améliorer l'état des uns et en même temps de nuire aux autres. Par exemple, tel mets dont la saveur est agréable, parce qu'il exerce favorablement le sens du goût, peut avoir sur l'organisation de l'estomac et des organes de la digestion un effet défavorable. S'il en est ainsi, le même acte peut être à la fois conforme à certaines de nos aspirations et contraire à certaines autres. D'où, deux dis positions intérieures qui tendent : lune à s'exprimer dans la conscience sous forme de plaisir, l'autre à se traduire sous forme de douleur. Or, il suffit que Torgane le moins important soit le point d'aboutissement de plus d'extrémités nerveusesou (|u'il soit exercé dans des conditions favorables plus rapidement que l'autre ne le sera dans des conditions défavorables, pour que nous éprouvions une souffrance à l'occasion d'un acte utile, un plaisir à l'occasion d'un acte nuisible. Cette souffrance ou ce plaisir en seront-ils moins pour cela des effets et des signes de tendances favorisées ou contrariées dans leurs aspirations?
En somme, il reste, aujourd'hui, beaucoup d'obscurité sur les causes des plaisirs et des douleurs anormaux. Mais il ne semble pas qu'on puisse considérer leur existence comme décisive centre notre théorie. Cette existence prouve certainement que, quand une de nos tendances est favorisée, il ne se produit pas toujours du plaisir, et qu'il ne s eproduit pas de la douleur toutes les fois
que l'une d'entre elles est contrariée. Mais elle ne saurait prouver que, toutes les fois que nous éprouvons du plaisir, une de nos tendances n'est pas favorisée, et, toutes les fois que nous éprouvons de la douleur, une de nos tendances n'est pas contrariée Or, c'est tout ce que nous prétendons établir, car c'est tout ce dont nous avons besoin pour justifier notre thèse.
Ainsi, la réflexiim a priori nous amène à considérer le plaisir el la douleur comme des effets de tendances favorisées ou contrariées dans leurs aspirations. L'expérience prouve que les varialions en quantité et en qualité des tendances sont très généralement suivies de transformations correspondantes du plaisir el de la douleur. Klle prouve également qu'il ne doit pas y avoir (le différence de nature entre les différentes espèces de plaisir et de douleur, puisque ceux-ci sont accompagnés de phénomènes physiologiques semblables. Or, on voit un moyen d'expliquer par des tendances favorisées ou contrariées ceux des plaisirs et des douleurs dont on n'aperçoit pas immédiatement les causes. On constate, d'autre part, des faits d'expérience favorables à notre Ihéorie; on n'en constate pas qui ne s'y laissent interpréter. 11 semble donc bien qu'à l'origine des plaisirs et des douleurs se trouvent toujours des tendances favorisées ou contrariées dans leurs aspirations: proposition qui n'implique pas la vérité de la réciproque : toutes les fois qu'une tendance est favorisée ou contrariée, le sujet chez lequel ce phénomène se produit éprouve du plaisir ou de la douleur.
S'il en est ainsi, il est inutile que nous nous étendions davan tage sur le plaisir et la douleur. Nous pouvons, dès à présent, formuler nos conclusions sur leur rapport à la notion du bonheur.
Nous gvons dit comment la définition du bonheur dépendait de
'if'
lOS
LA MOHALE DE LA RAISON TIlÉOIUQUE
LE UOMIEUU
ridée que nous devions nous faire de la relation qui existe entre le plaisir, la douleur et les tendances fondamentales de l'hoinnie.
Or, qu'en devons-nous penser ?
La plupart des philosophes anciens ont considéré le plaisir cl la douleur comme des mouvements. C'est le cas de Platon qui hs appelle « xtvY^aeiç ». Spinoza, de son coté, en définissant le |)iaisir le passage d'une moindre perfection à une perfection plus liaulc «t la douleur le passage d'une perfection plus haute à une perfcc tiou moindre, semble avoir adopté une doctrine du môme genre ( 1 Devrons-nous donc définir le plaisir et la douleur par le mouve ment? Evidemment non. Car, sans doute, le plaisir accompagne les changements qui se produisent chez l'être qui le ressent, el il en est de môme de la douleur. Cela explique pourquoi on les a confondus tous deux avec des mouvements. Mais le plaisir n'est, par lui-môme, ni un mouvement ni un changement. Aristote, le premier, paraît en avoir été frappé (2) : le mouvement a une vitesse, le plaisir n'en a pas; le mouvement a des parties, le plaisir est uu tout indécomposable (6'Àov ti); le mouvement suppose des condi lions de temps que le plaisir ne suppose pas. Concluons : le plaisir est bien un [)hénomène concomitant du changement qui se pro- <luit dans le moi quand celui ci agit; cest un état psychologique qui accompagne l'action. Ce n'est pas le changement lui-même. Un premier élément de la définition du plaisir et de la douleur se dégage. Ce sont les sentiments (jui accompagnent certaines iXos modifications qui se produisent chez l'individu qui les ressent.
(Juelles sont donc les modifications qui les provoquent? On est tenté de déclarer que le plaisir accompagne les actions utiles à l'individu et à son espèce, que la douleur suit celles qui leur
(i) Éthùjue, liv. III. De Affectibus. Affeclmim ileftniliones, II, III, Van Vlolni, p. 173. Spinoza explique que ces sentiments consistent dans ce qu'il appelle <tclus Iranseundi (ExplicaUo).
(2) Ethique à Xh-nniaque, liv. X, chap. m el iv.
sont nuisibles, et de définir ainsi le plaisir et la douleur par rapport à la notion de Tintérôt satisfait ou contrarié. Mais une telle opinion ne serait pas acceptable. Sans doute, un grand nombre d'actions utiles sont accompagnées de plaisirs ; un grand nombre d'actions nuisibles, de souffrances ; sans doute aussi, comme la montré Spencer, les lois de l'évolution doivent rendre de plus en plus étroit le lien de l'acte utile et du plaisir, celui de l'acte nuisible et de la douleur (1) ; mais il est certain que ce lieu est loin d'ôlie parfait aujourd'hui, qu'un grand nombre d'actes qui sont nuisibles à nous ou à notre espèce nous causent du plaisir, qu'un grand nombre d'actes utiles à nous ou à notre espèce nous causent des souffrances ; il est également certain que l'intensité du plaisir et de la soullrance n'est pas proportionnée à l'utilité relative des actes, ni à leur caractère nuisible ; on ne saurait donc définir le plaisir ni la douleur par rapport à la notion de l'intérêt des individus et de leur espèce. De ce point de vue, il faut également rejeter les définitions spinozistes. On ne peut prétendre ni que le . plaisir soit toujours lié au passage de lindividu d'un état de perfection moindre à un état de i>erfection plus grand, ni que la douleur soil liée au phénomène inverse. En quoi l'alcoolique, qui jouit de l'acte qui le tue, passe- 1 il, en buvant, à un état de perfection supérieure?
Comment donc définir le plaisir et la douleur? 11 semble que l'on puisse dire : 1** du plaisir : c'est le sentiment qui accompagne généralement le passage de l'être d'un état à un autre état qu'il tendait consciemment ou inconsciemment à réaliser ; 2"' de la douleur : c'est le sentiment qui accompagne généralement le passage de l'être d'un état à un état contraire à celui qu'il tendait consciemment ou inconsciemment à réaliser. Ces définitions paraissent s*appliquer à tous les cas observés; elles sont, en outre, d'accord
(i) H. Spencer, la Mo'alc éuolulionnisie, p. iGo (Paris, l\ Alcan».
LA MORALE DE LA RAISOiN THÉORIQUE
LE BONHEUR
if-
avec ridée que l'esprit est logiquement amené à se faire a />//o/7 du plaisir et de la douleur; enfin, si elles n'indiquent certainement pas toutes les causes du plaisir et de la douleur, il semble bien qu'elles en fassent connaître la principale et, dans tous les cas, la seule qui nous importe étant donné notre but.
Qu'en conclure ? Que nous avons reconnu implicitement la vérité de deux propositions d'un intérêt capital pour la définition du bonheur.
Nous avons implicitement établi, d'abord, que les eudémonistes hédonistes sont certainement dans l'erreur. Ils affirment que la nature tend spontanément et primitivement à réaliser un bonheur fait de plaisirs. Mais c'est parce qu'ils n'ont pas réfléchi qu'un être ne peut éprouver aucun plaisir, s'il ne tend pas auparavant à autre chose qu'au plaisir même. Si le plaisir suppose la tendance, les tendances premières de tout être qui éprouve du plaisir et qui désire ensuite des plaisirs, sont des tendances (jui ne sont pas des tendances au plaisir (1). Et, sans doute, l'individu quand il a connu le plaisir, se précipite à sa poursuite et cherche d'ordinaire à jouir le plus possible. Qu'est-ce que cela prouve ? Oue le bonheur est fait de plaisirs ? Non, mais que l'individu ignore ce qu'est le véritable bonheur et que, quand il croit agir conformément aux aspirations primordiales de sa nature, il agit autrement que selon ces aspirations. Exaucer le vœu de la nature, ce n'est pas et ce ne peut pas être chercher le bonheur dans le plaisir. Ce doit être autre chose, s'il est vrai que le plaisir n'est lui-même ce qu'il est que parce que l'être tend spontanément àquelque chosequi n'est pas lui. S'il y a un bonheur déterminable, il ne doit donc pas
(1) C'est ce ciue les stoïciens avaient déjà aperçu. Cf. Diogène Lacrce, Vie de Zenon. Didut 178, 4 et 5. VA. également Jouffroy, Cours de droit naturel, XV» leçon.
être défini par rapport h la notion du plaisir. Le principe de l'eudémonisme hédoniste est inexact (1).
Tne seconde conséquence de nos principes, c'est que, contrairement à l'opinion courante, Kant n'a nullement démontré qu'il soit impossible de jeter les bases d'une morale naturaliste ou, comme il dit, d'une morale matérielle.
Rappelons, en eflet, son argumentation.
11 n'y a, selon Kant, que deux types possibles de morales naturalistes, l'eudémonisme et les morales du bien : celles qui af lirment que le but des aspirations humaines est la production du bonheur; celles qui nient que la nature tende par essence au bonheur et qui substituent à cette notion celle d'un bien en soi qui en est entièrement distinct. — Or, affirme-t-on avec l'eudémonisme que l'homme tend par nature au bonheur ? On ne se trompe pas alors sur la fin que poursuivent eiïectivement les tendances humaines. Conquérir le bonheur, c'est, en elTet, Kant le déclare formellement, .. le désir inévitable de tout être raisonnable mais fini •> (;2) On a donc résolu l'une des deux questions dont la solution est nécessaire à la constitution d'une morale eudémonisle. Mais, dès qu'on se propose, avec l'eudémoniste, de découvrir des moyens constants et généraux d'atteindre au bonheur, on se pose un problème qui n'est pas susceptible de solution. Car, dit Kant, le bonheur est fait de plaisirs conquis et de peines évitées. Or les plaisirs et les peines dépendent de la sensibilité individuelle, de sorte que ce qui cause du |)laisir ou de la peine à l'un n'en cause pas à l'autre. Comment donc pourrait-on dire jamais d'une façon universelle (3): u Tel acte conduit au bonheur;
(1) Cf. Ala fin du chapitre, une criliciue toute dilTcrenle delà mémo phiinsopliic.
(2) Critique de la liaison pratique, trad. Picavel, p. 89 J*aris, F. Alcan).
(3) Ibid.^ lliéor. I et III, p. 3i sqq.
LA MORVLK I)K \.\ RAISON THKORIQUK