I.i: liOMÏF.UR
il est donc bon ? > 11 est bien vrai que l'honime aspire à être heu reux. Mais il est vrai aussi qu'il n'y a point d'objet dont la présence cause du plaisir à tout individu partout et toujours. 11 est donc impossible de faire une science des moyens d'atteindre au bonheur. — Affirme-t-on, au contraire, avec les partisans d'une morale du Bien que la nature humaine aspire à autre chose qu'au bonheur? Définit-on a /)r/or/ l'objet qu'elle s'eiïorce de réaliser? Sans doute, alors, il n'y a plus rien d'absurde à supposer que des moyens universels puissent produire ce bien, et, par conséquent, les morales du Hien ne sont pas fausses pour la même raison qui rend faux tout eudémonisme, d'après Kant. Mais est-il vrai que l'homme tende à autre chose qu'au bonheur, et que nous aimions un objet pour lui-môme? C'est là, répond Kant, une erreur profonde. La tendance, le désir ne sont possibles que si l'on attend de la présence de l'objet qu'on désire une satisfaction. Si l'on n'espère pas qu'un objet causera du plaisir par sa présence, on ne le désire pas. C'est donc par un abus de mots qu'on dit : « J'aime tel objet. » Car on ne saurait aimer ou désirer que le plaisir qu'on en attend (1). En somme, c'est, d'après Kant, l'eudémonisme qui a raison lorsqu'il définit la fin de la nature humaine. Cette fin est le bonheur, et l'on ne peut pas plus affirmer que le Bien, quelle que soit la définition qu'on en donne, produit le bonheur qu'on ne peut indiquer pour cette production un moyen quelconque. — Bref, quand on se propose de découvrir des lois morales en suivant la méthode naturaliste, on se met, selon Kant, dans une situation sans issue. Car, ou Ton ne se trompe pas sur la vraie lin des aspirations humaines; on reconnaît que la tendance au bonheur est inévitable dans 1 humanité, et alors on est dans l'impossibilité de découvrir des moyens constants et généraux de produire le bonheur, des lois morales ; ou bien, au contraire, on nie
(i) Crilique de la Raison pratique, Irad. Picavol, p. 3-2 (Paris, F. Wvim .
que le but de la vie humaine soit le bonheur ; alors, s'étanl fait un concept arbitraire du bien, on découvre facilement les moyens de le produire ; mais on se trompe sur la nature de la fin que poursuivent les tendances humaines ; par suite, les lois qu'on propose sous le nom de lois morales sont nulles el non avenues.
Telle est l'argumentation de Kant contre les morales naturalistes. Si cette argumentation était fondéa, il serait absurde de notre part de persévérer dans notre tache.
Mais, après ce que nous venons de dire à propos de l'eudémonisme hédoniste, les preuves qu'invoque Kant ne doivent plus nous toucher.
r.e qui donne, en effet, toute sa force apparente au raisonnement de Kant, c'est cette double affirmation, que la nature humaine ne peut tendre qu'au bonheur et que le bonheur est fait de plaisirs, ce qui entraîne 1 impossibilité de découvrir, avec les moyens d'élre heureux, les lois d'une morale naturaliste. Mais, nous venons de le montrer, on ne saurait concevoir les tendances premières delà nature humaine comme tendant au plaisir. On ne saurait donc concevoir cette nature comme aspirant primitivement à réaliser un bonheur fait de plaisirs. Pour être capable de jouir, il faut être actif; il faut donc, pour être capable de concevoir un bonheur fait de plaisirs et le souhaiter, tendre en réalité à un autre bonheur qui ne soit pas fait de plaisirs et qui serait le bonheur véritable.
S'il en est ainsi, l'argumentation de Kant contre les morales naturalistes s'écroule. Sans doute, tout eudémonisme qui définit le bonheur par le plaisir est condamné à l'avortement. Sans doute aussi nous n'aimons rien d'un objet, si ce n'est l'effet que sa présence produit sur notre sensibilité. Mais il n'en résulte nullement que nous ne puissions pas faire une science des fins auxquelles aspire primitivement la nature humaine et des moyens d'y atteindre. Car il n*est pas vrai que les aspirations premières de notre na
LA MORALE DE LA RAISON TlIliORIQUE
LE BONHEUR
lure soient dirigées vers la conquête d'un bonheur fait de plaisirs. Or, si nous pouvons découvrir quel est l'état sensible, distinct du plaisir, que nous tendons spontanément à réaliser et dont la nature est la raison dernière de toutes nos aspirations dérivées, nous aurons par cela seul trouvé la définition véritable du bonheur. Et ce bonheur, qui ne sera pas fait de plaisirs, nous le savons déjà, est peut-être de telle nature qu'une seule voie peut y conduire. Pourquoi donc nous interdirions-nous d'en chercher la définition et d'examiner s'il n'est pas possible de
découvrir, en nous en aidant, comment tous les hommes devraient vivre ?
En résumé, la démonstration de Kant n'est rien moins (|ue décisive. 11 n a pas établi que le bonheur, conçu comme composé de plaisirs, soit le but des aspirations fondamentales de la nature humaine. Il l'a seulement pris pour accordé. Mais, si ce que nous avons dit des rapports du plaisir, de la douleur et des désirs est fondé, cette opinion est inadmissible.
souffrance sont deux états psychiques nettement dissemblables. On ne peut affirmer davantage que le bonheur doive être défini par rapport à la notion du plaisir positif. Car nous ne pouvons éprouver du plaisir que si nous tendons auparavant à autre chose qu'au plaisir même. Et l'expérience elle-même ne prouvet-elle pas qu'il en est ainsi, puisqu'il y a des gens heureux et malheureux dans toutes les conditions, de sorte que le bonheur et le malheur dépendent visiblement assez peu de la quantité etmême de la qualité de? plaisirs ressentis (1) ?
En somme, les eudémonistes hédonistes paraissent n'avoir pas assez réfléchi aux causes profondes du plaisir avant de définir le bonheur. Ils semblent avoir commis un contre-sens fondamental surla direction première des aspirations de la nature humaine. Ils n'ont pas vu que « le fait primordial de la vie affective » {±), c'est 1 existence de la tendance, qu'une tendance antérieure au plaisir ne pouvait tendre au plaisir, et que, par conséquent, pour suivre la nature, ce n'est pas un bonheur fait de plaisirs qu'il faut vraisemblablement chercher.
Dans quelque sens qu'on prenne l'eudémonisme hédoniste, son principe paraît donc faux, malgré son succès et sa vraisemblance apparente. Si le bonheur est l'état que tendent à réaliser chez l'être conscient les tendances fondamentales qui sont en lui, — et il faut bien définir ainsi le bonheur, puisque des tendances dérivées ne sont jamais qu'un effort pour satisfaire dans leurs aspirations des tendances primitives, — il est impossible d'accorder aux eudémonistes hédonistes la thèse qu'ils soutiennent. On ne peut soutenir, à la fois, que le bonheur soit fait de plaisirs et que le plaisir consiste dans l'absence de douleur. Car le plaisir et l'absence de
11 est inutile, après ce que nous venons de dire des rapports du plaisir et de la douleur avec les tendances primitives de la nature humaine, que nous nous étendions sur la critique des philosophies que [nous avons ^appelées les eudémonismes négatifs. Aussi bien, ces philosophies sont-elles rares et ont-elles eu peu de succès.
(i) Cf. plus loin, même chapitre, part. VIII.
r-î) Hihol, Psychologie des sentimenls.p. 444 (Paris, F. Alcan).
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