CUT ANDRE
Veuille le juste ciel me garder en ce jour De recevoir de vous cette preuve d*amour (i] !
Voilà comme Molière savait atteindre au sublime par le naturel. II est revenu sans cesse sur cette nécessité que Tamour soit naturel, conforme à l'âge , à la condition , au caractère , aux âmes de ceux qui s'y livrent.
Quel triste et vrai ridicule versé sur Sganarelkj sur Arnolphej sur Harpagon, sur Alceste lui-même! Quel contraste entre la passion jeune et noble des Horaces , des Clitandres , et les risibles et honteux soupirs des amoureux hors d'âge (2) ! Les pédants
(1) Lm Femme» savantes, act. IV, se. vm.
(2) Les deux Ecoles ^ le Mariage forcé, le Misanthrope, PAvare, le Bour^ geois gentilhomme , la Comtesse d'Escarbagnas.
qui se mêlent de galanlerie sont encore plus ridicules que les vieillards : Trissotin et Thomas Diafoirm^ ne ressemblent-ils pas à l'âne de la fable (1)? Quel rappel à la nature et à la raison, sans qui l'amour devient tout brutal ! On ne saurait trop remarquer quel enseignement pratique résulte de la peinture de l'amour mal placé et du funeste résultat des passions contre nature. Cet enseignement est tout moral. Il est donné avec fermeté, mais aussi avec mesure. Il apprend aux hommes mûrs que y s'ils sont dédaignés ou trompés par les femmes, c'est moins pour leur âge que pour leurs travers ; et l'exemple d'Ariste^ dans FEcok des Maris j montre qu'à tout âge une âme douce et noble est aimable.
Enfin , pour que la peinture
De cette passion, de toutes la plus belle (â),
soit complètement instructive et vraie , il faut jeter un coup d'œil sur les amours faux , intéressés et voluptueux que Molière a mis quelquefois en face des amours vrais, délicats et purs. Quelle leçon ressort des débauches de don Juan (3) ! et qui peut retenir ses larmes au désespoir et au repentir d'Elvire (4) ?
(i) La Fontaine, liv. IV, fab. v, VAne et le petit Chien, — • Les Femmes sa-^ vantes^ act III, se. vi ; act. V, se. i ; le Malade imaginaire^ act. II, se. vi, vu.
(2) La Princesse d'Elide^ act. I, se. i.
(3) Voir plus haut, diap. II, p. 25.
(k) Le Festin de Pierre , act. I , se. ui ; act. IV, se. ix,
lu DE L^AMOUH.
Quel dégoût iùspire le Tartuffe avide et lu^Ldriéux
Qui convoite la mère en épousant la fille (1) !
Qoel mépris excite la cupidité honteuse de Dorimène (2) , et la grossière débauche de la femme de George Dandin (3) !
Quand on repense à la fausseté et à Tindécence des amours applaudis sur tant de théâtres^ à la corruption insinuée chaque jour au peuple par tant de romans pleins de passions hors nature , à la gloire acquise par tant d'auteurs au moyen des théories d'amour les plus brutales et des peintures d'amour les plus lubriques, on reconnaît que Molière a rendu service à la morale en présentant sans cesse le spectacle, conforme à la nature et à la raison, d'amours jeunes ^ joyeux et honnêtes. Et quand , après avoir passé en revue toute la littérature amoureuse, on revient aux amoureux de Molière , on demeure convaincu que nul poêle n'a jamais congu ni représenté l'amour d'une manière plus vraie , plus touchante , plus morale.
(i) Le Tartuffe, ad. IV, se. vm :
Voos épousiez ma fille et convoitiez ma femme.
Voir plus haut , chap . II , p. 29.
(2) Le Mariage forcé, se. iv, xii.
(3) La Jalousie du Barbouillé, se. xi; le Mari confondu, se. v, vni, xi, xn. — Voir, pour les restrietions à faire, plus loin ,-chap. IX.