‹ La morale de MolièreChapitre 3 sur 31 · LA DÉBAUCHE, L'AVARICE ET L'IMPOSTURE · texte numérisé non relu

LA DÉBAUCHE, L'AVARICE ET L'IMPOSTURE

celui de l'auteur, est fixé d'avance, et l'un et l'autre ont naturellement un sens du bien et du mal, qui décide leur préférence et leur mépris. Mais quand il peint les grands vices, se contente- t-il de les condamner dans ce qu'ils ont d'évidemment condamnable^ et d'exprimer la morale du code; ou bien son esprit profond sait-il joindre à cette peinture des traits qui prouvent qu'il les hait plus vigoureusement que le vulgaire , et qu'il veut qu'on en soit choqué, non-seulement dans leur développement monstrueux, mais encore dans leur naissance imperceptible et dans leurs conséquences éloignées, presque indifférentes à tout autre qu'au véritable homme de bien ?

Le plus remarquable vicieux que Molière ait mis sur le théâtre est don Juan (1). Quoique imité de l'espagnol , le Festin de Pierre est une œuvre originale, plus peut-être que le Cid de Corneille (2). En

(2) Quoi qu*ea dise A. de Musset {JSamouna , chant II , st. 23), le don Juan épique est la création de Molière : à Molière Fhonneur d'avoir inspiré Mozart et Byron. d G*est Molière qui a créé le don Juan adopté par les arts , sceptique universel , railleur de toutes choses , incrédule en amour comme en religion et en médecine , type de vice élégant et spirituel , qui cependant intéresse et s*élève à force d'orgueil et d'énergie , comme le Satan de Milton. » F. Génin , Vie de Molière , cbap. III. Voir tout ce chapitre sur Yoriginalité du Festin de Pierre. — Il y a eu au dix-septième siècle cinq ou six Festin de Pierre représentés à Paris (Voir la note de Brossette au vers 130 de la Satire III deBoileau, et Laharpe, Cours de Littérature , partie II , liv. I , chap. vi , sect. 2). Bien qu'aucun des autres n'ait survécu , on ne distinguait pas alors celui de Molière ; on le confondait même avec celui des Italiens , qui jouaient alternativement avec la troupe de

effet, nous n'y voyons pas seulement le type tradi* tionnel du débauché impie, qui eut une si heureuse fortune parmi les dévots spectateurs de l'autre côté des Pyrénées. La fable seule est espagnole , le nombre des conquêtes de don Juan et le châtiment épouvantable de sa vie indigne; mais V homme est un fils de famille du dix-septième siècle, riche, égoïste, sans ombre de principes que son plaisir; un de ces esprits forts du grand monde auxquels La Bruyère n'a pas craint de consacrer un chapitre entier, le plus solide de son œuvre. Don Juan eût fait fureur aux soupers du régent, et les débauchés du Palais-Royal eussent admiré et copié, comme leur maître à tous, ce vicieux si élégant, si poli, si froid, si égoïste, si incrédule; il a au suprême degré une noble qualité , la bravoure audacieuse, qui reste encore debout dans les âmes françaises les plus dévastées par le vice; et il est bien près de sa fin, quand cette dernière trace de la vertu oubliée, le point d'honneur, disparaît après tout le reste.

Donc le don Juan de Molière n'est point le personnage traditionnel et convenu des Espagnols : il est vivant; et c'est peut-être pour l'être trop qu'il fut si

Molière sur le même théâtre (Voir J. Taschereau , Histoire de la vie et des ouvrages de Molière , liy. I , note 36). Voici ce que pcasait Saint-Evremond de celui des Italiens : a Leur Festin de Pierre feroit mourir de langueur un homme assez patient , et je ne Tai jamais vu sans souhaiter que Tauteur de la pièce fût foudroyé avec son athée. » {Sur les tragédies , dans Les Véritables œuvres de M, de Saint-Evremond , 2» édit., Londres , 1706 , tome 111 , p. 143).

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