U DÉBAUCHE, L*AVAR1C£ ET L*1MP0STURE
pea représenté da temps de Fauteur ^ et subit ensuite si rigoureusement Ips coups de ciseaux de la censure : les grands seigneurs ne voulurent pas plus de don Juan que les faux dévots de Tartine (1).
Que sa conduite soulève l'indignation ^ et que les pleurs de son amante trompée attendrissent jusqu'à son valet (2) ; que sa lâcheté hypocrite (3) cause même assez d'horreur pour qu'on voie avec soulagement la foudre tomber enfin sur ce monstre (4) y cela n'est point discutable ^ et'fait à première vue affirmer que ce spectacle est moral (5). Que Molière ait su allier à ce caractère odieux une élégance chevaleresque^ une audace juvénile (6) qui empêchent que l'horreur ne nous prenne trop vite y et qui intéressent encore au héros, si méprisable qu'il soit ; qu'il ait agréablement mêlé à l'intrigue les traits et les situations les plus comiques, pour rester dans le domaine de la comédie, et ramener le rire chez le spectateur prêt à subir des émotions moins gaies ,
(i) D*aiQeur8 don Juan se fait Tartuffe à la fin , et il est incrédule en médecine : c^ëtait s*attirer trop d'ennemis à la fois.
(2) Le Festin de Pierre , act. IV , se. n.
(3) /d., act. y, se. I, II, m.
(i) /d., act. V,sc. VI.
(5) Ce n*était point Topinion du sieur de Rochemont (Observations sur une comédie de Molière intitulée le Festin de Pierre, Paris, 1665), ni ceUe do prince de Conti {Traité de la Comédie et des'Speetades selon la tradition de l'Eglise t Paris , 1667), ni celle de À. Bazin {Notes historiques sur la vie de Molière f 2« partie). Mais les premiers étaient trop contemporains pour être Juges , et Saint- Marc Girardin a heureusement répondu au dernier {Cours de Ut" térature dramatique , tome I , xix).
(6; Le Festin de Pieire , act. III , se. ii , iv ,W.
c'est une habileté d'auteur qu'on doit admirer, et qui ajoute grandement au mérite d'une pièce si difficile à rendre attrayante sans rendre le vice lui-même attrayant.
Mais le caractère de don Juan offre plus que cela . 11 est déjà très-corrompu au commencement du premier acte ; et pourtant y à mesure que le drame se développe, on voit sa corruption croître tellement, qu'il est impossible que ce spectacle ne fasse pas réfléchir à cette mystérieuse vérité morale, qu'une chaîne indissoluble lie tous les vices , et force presque nécessairement à rouler jusqu'en bas celui qui a commencée descendre cette pente, insensible d'abord, qui devient un précipice à la fin :
Dans le crime il sufQt qu*une fois on débute : Une chute toqoors attire une autre chute ; L*honneur est comme une lie escarpée et sans hords : On n*y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors (1).
Le don Juan qui débute sur la scène par enlever donc Elvire à un couvent (2), et qui se lasse si vite du touchant amour qu'il lui inspire (3), passe aussitôt , de cette affection où il pouvait y avoir quelque chose de noble et de vrai , à la grossière passion qui lui fait séduire deux pauvres paysannes à la fois (4),
(1) Boileau, Satire X, s. 165.
(2) Le Festin de Pierre , ad. I, se. i.
(3) /d., act. I , se. Il , III.
(i) /d., act. II, se. II, Ui, IV, V, VI,