MADAME JULES PAVRE XIX
vieux livres de la grande bibliothèque. Il y fut très probablement question de politique vers 1848 (elle avait alors quatorze ans) — car les généreuses aspirations des hommes de ce temps, leur enthousiasme, leur foi sincère, firent sur elle une profonde impression. Dès ce moment, elle fut républicaine.
Nous n'avons pu bien déterminer la date où, très jeune encore, elle vint à Paris, dans la pension de Mmo Frèrejean, en qualité de sous-maîtresse.
C'était dans la rue des Trois-Sabres, non loin de la rue de Charenton, une vieille maison avec un grand parc et de très vieux et beaux arbres. Le quartier était alors si retiré, la maison si mal entourée, qu'on sortait rarement dans Paris et qu'on y vivait un peu comme dans un cloître. Mais le jardin était beau, il devait être regretté plus tard quand la pension se transporta à Versailles, 41, rue de la Paroisse, dans une maison aujourd'hui démolie. Et ce qui, à Paris comme à Versailles, illuminait toute la vie, c'était la présence de Mme Frèrejean. Femme très intelligente, aux idées larges, au cœur généreux, elle devait rester pour Mme Jules Favre l'unique « Mon amie » ou «Mon amie qui avait trente-huit ans de plus que moi», elle ne la désigna jamais autrement.
M"06 Frèrejean se possédait moins que sa jeune amie, elle avait coutume de dire qu'un défaut dont on ne se corrige guère, c'est l'emportement. On s'en apercevait bien peu autour d'elle. Son cœur très chaud se donnait sans compter. « C'était aussi une âme d'élite, écrit une de ses anciennes élèves. Elle avait pour Mlle Velten une tendresse et une sollicitude de mère, et c'est tout naturel qu'une amitié rare unît ces grands cœurs. »
« Quand j'envisage le passé, affirmait dans les tout derniers temps de sa vie Mm9 Jules Favre, et que je remonte à la source de mes deux plus grandes afîections, j'y trouve l'admiration; Plus j'ai admiré, plus j'ai aimé.» Et dans une autre lettre :
« On est tout étonné quand je déclare que j'ai eu plus de bonheur que je n'en mérite. Y en a-t-il un plus grand que de témoigner l'admiration et l'amour à la vertu éprouvée ! Je crois en avoir joui dans toute sa plénitude et j'en jouis encore, car ce bonheur est infini. Mais il sera redemandé beaucoup à celui qui a reçu beaucoup. Il est plus facile d'admirer et d'aimer que d'imiter. Je crois que ce sont surtout mes sentiments qui m'ont fait aimer des belles âmes que je vous ai fait connaître. Elles ont vu en moi ce que je pouvais et devais devenir. Seraientelles contentes de moi aujourd'hui?»
Pendant sept ans, Mlle Velten jouit de cette amitié si haute dans la plus parfaite liberté. Elle connut «le bonheur « de la constante présence, dans cette vie à deux qui dou- « ble les joies et adoucit même les plus cruelles souffran- « ces et cette union des âmes plus forte que le temps et « l'espace, plus forte même que la mort. » Mais elle ne fut pas absorbée par sa maternelle amie : « Même vis-à- « vis des êtres que j'ai le plus vénérés et le plus chéris, « je ne comprendrai jamais une abdication de cons- « cience, a-t-elle écrit plus tard. Chacun doit demeurer « l'arbitre de ses actes et en assumer la responsabi- « lité. »
C'est ce que sentaient bien les élèves de la pension à la direction de laquelle Mme Frèrejean n'avait pas tardé à l'associer. « S'il est un moment de sa vie où Mme Jules