MADAME JULES FAVRE XXIII
l'aiguillon qui fait avancer, le régulateur qui équilibre les activités afin que rien ne se perde et que rien ne nuise.
Get appel à l'observation directe et personnelle qui a depuis régénéré de façon si admirable tout l'enseignement — était suivi en 1856 de conséquences qui nous étonnent un peu aujourd'hui. C'est par l'étude attentive d'un seul texte très bien connu, bien regardé, classé dans ses éléments, comparé en tous sens à lui-même, enfin, « imité » par l'élève, que Mme Frèrejean, à la suite du maître Jacotot faisait « trouver » la lecture, la grammaire, l'art de conduire et d'exprimer sa pensée. Ce texte unique était le Télémaque. Donner aux aventures du fils d'Ulysse une telle place dans la mémoire et dans l'éducation de nos enfants ne nous viendrait plus à l'esprit aujourd'hui ; et pourtant ne répondent-elles pas à des préoccupations bien modernes ces conclusions de la rédactrice convaincue du cours de Mme Frèrejean, qu'il s'agisse de l'enseignement du français ou du développement de l'énergie chez l'élève : « L'ancienne méthode présente d'abord la règle; celle-ci présente d'abord l'exemple. De l'exemple elle fait sortir la règle et elle termine en faisant vérifier sur les auteurs : ainsi l'on vérifie la grammaire lorsqu'on l'a trouvée tout entière par ses propres recherches. »
Et ailleurs : « Il n'est pas de paresseux possible pour les élèves de la méthode. La volonté y devient un levier qui soulève tout et dont l'élève est toujours le maître. Fort contre sa paresse, il le sera aussi contre d'autres atteintes. Il aura travaillé pour la réforme de son caractère aussi bien que pour le développement de son esprit. »
De ces conceptions présentées avec une foi si sincère,
ce que MUe Velten devait retenir surtout, c'est le respect qu'elles témoignent de la nature humaine, le souci de ne pas effacer l'individualité, le sentimentdela beauté d'une tâche d'autant plus grande qu'elle est plus désintéressée : et cela, avec quelle simplicité, quel oubli de soi-même, quelle grâce spirituelle et toute spontanée ! On devine, après l'avoir connue à Sèvres, ce que durent être les entretiens des deux amies.
Le 14 octobre 1860, Mme Frèrejean mourait à Versailles. « Ce fut pour Mlle Velten un si grand chagrin, dit une de ses anciennes élèves, et elle le supporta avec tant de courage.» Aucune lettre de cette époque ne trahit ses sentiments intimes, mais, malgré sa grande réserve ceux qui l'ont bien connue ont pu penser que ce fut dans sa vie un de ces moments décisifs de travail silencieux et solitaire où, dans la souffrance et la lutte, l'âme prend possession d'elle-même.
« Que Dieu vous accorde le bonheur d'une grande et profonde affection, écrivait-elle beaucoup plus tard à une élève de Sèvres, mais en l'espérant, préparez-y votre âme en aimant par-dessus tout l'idéal. C'est ce culte qui fait les nobles affections, et grâce à ce sentiment supérieur à tous les autres on peut se passer de ceux-ci. Le cœur en est moins satisfait, mais peut-être l'âme se fortifie-t-elle davantage par ce culte impersonnel du beau moral qu'elle admire et aime dans toutes ses manifestations, sans se perdre dans un être humain qui puisse le réaliser plus que les autres. »
Cet idéalisme, puisé aux sources stoïciennes et chrétiennes, est tout pénétré du souvenir de l'amie absente. C'est