MADAME JULES FAVRE XXV
au nom d'une vieille expérience qu'elle relevait plus tard le courage d'un ami affligé : « Avec une douleur telle que la vôtre, on ne peut croire à la possibilité de vivre longtemps et tout ce qu'on demande à Dieu, c'est de vous faire la grâce de retirer votre âme de la terre des vivants qui est plutôt celle des morts. Mais la sainte âme qui toujours est liée à la vôtre a supporté vaillamment le poids de la vie dont elle a fait un si noble usage et elle vous enseigne à vivre pour Dieu et pour le bien. Faites toutes choses en sa mémoire ! vous devez sentir son inspiration dans tout ce qu'il y à de meilleur en vous. Courage, cher ami, la vie est grande et belle, quand elle est pour nous l'initiation à la vraie vie ! »
Et Mlle Velten se donna aux autres. Sa famille s'était groupée autour d'elle : son frère avait fait ses études de médecine à Paris, ses sœurs l'aidaient à la pension. La plus jeune, Marie, qu'elle aimait tendrement, y achevait ses classes. Elle devait y mourir en 1867. Et quand M. Velten ne fut plus, Mme Velten se joignit à ses enfants.
Auprès des élèves, elle avait tout naturellement pris la place de Mme Frèrejean. « M11" Velten, écrit l'une d'elles, n'était pas une maîtresse de pension. C'était une vraie mère que nous aimions et vénérions toutes. Jamais elle ne nous punissait. Quand il y en avait une qui ne savait pas sa leçon, elle avait une telle façon de dire : « Ma chère enfant, je suis sûre que si tu savais comme tu me fais de la peine, tu ne recommencerais plus », et cela nous touchait tellement — que nous étions sages, rien que pour lui faire plaisir. Mlle Velten se fiait absolument à la droiture de ses élèves et elle avait raison, car, pour rien au monde, nous ne lui aurions menti. Il s'est trouvé parmi
nous une jeune Américaine qui, sans doute, avait une mauvaise nature. Mlle Velten a essayé de la prendre de toutes les façons pour la rendre consciencieuse : rien n'y a fait. Elle prévint alors le père qu'il eût à retirer sa fille parce qu'avec le caractère de cette enfant il fallait sévir et que cela n'était jamais arrivé dans la pension. Non seulement notre chère maîtresse s'occupait de notre cœur et de notre esprit, mais elle s'occupait aussi de notre santé : tous les jours de la semaine nous faisions une promenade de deux heures dans ce beau parc de Versailles, et, tout en marchant, nous repassions nos leçons... »
Si occupées que fussent ses journées, le travail personnel, la musique — l'étude de Beethoven surtout — la méditation trouvaient place dans sa vie. Jamais elle ne fut la personne d'une fonction. Au-dessous des menus faits de la vie courante, on sentait circuler une vie intérieure très riche et très libre, qui ne se traduisait guère par des mots, mais n'en expliquait pas moins tout le reste. Et c'est pourquoi il était impossible de la rencontrer sans être frappé par ce quelque chose d'absolument sincère, de candide et de profond qui n'était qu'à elle.
La guerre de 1870 devait, par ses conséquences, changer la direction de sa vie. Ce fut un coup terrible pour la pension de Versailles : les élèves furent rendues à leur famille, six restèrent qu'il était impossible de renvoyer. Mlle Velten ne songea pas à partir ; elle accepta même la garde de dépôts d'amis absents. Le cœur resta haut au milieu des événements les plus graves, et ces jours, où l'on connut, dans la maison même, la présence de l'armée étrangère, paraissent avoir laissé aux jeunes filles qui les traversèrent le sentiment d'une absolue sécurité, sous la calme sauvegarde de leur directrice.
Et pourtant,l'angoisse de celle-ci était profonde et cruelle. Comme les hommes de 48 à l'école desquels elle avait été élevée, elle avait cru à la fraternité des peuples, au beau rêve d'une humanité sans frontières, et c'était l'envahissement, bientôt la perte de la petite patrie, l'Alsace, les douleurs de la grande patrie, qui lui révélaient par quelles fibres profondes elle tenait à elles.
Elle essaya d'être utile ; s'engagea quelques jours dans une ambulance [où elle fut employée, nous racontait-elle, à transporter dés matelas]; puis se sentant nécessaire au milieu des siens, elle revint à Versailles, trompant les heures de préoccupations trop intenses en faisant des mathé-
matiques, de l'algèbre surtout. Et quand l'Assemblée nationale se réunit à Versailles, elle en suivit passionnément les séances, aspirant de toute son âme à la régénération de la patrie.
Son admiration enthousiaste allait, dès ce moment, avec des révoltes d'indignation contre les attaques si vives dont il était l'objet — à celui qui, après avoir courageusement lutté pour la liberté et proclamé la République — incarnait toutes les douleurs et, semblait-il à beaucoup, toutes les hontes de la patrie en signant le traité de paix — à Jules Favre.
Dès 1871, ils étaient en rapport; elle fit pour lui des traductions importantes de documents allemands. Le 6 août 1874, elle devait Pépouser. Le mariage civil eut lieu à Versailles, le mariage religieux fut béni par le pasteur Passa. Au foyer désolé i de l'homme d'Etat dont elle avait apprécié le grand cœur, elle allait apporter et trouver une joie profonde.
Ce n'est que d'une main pieuse qu'on peut touchera des souvenirs auxquels, pendant les longues années de veuvage, Mme Jules Favre ne fit que de bien rares et discrètes allusions. Nous osons pourtant détacher quelques pages des notes que sa famille a bien voulu nous confier : celle qui les écrivit l'eût autorisé, nous semble-t-il, parce qu'elles permettent de mieux connaître celui auquel elle s'était si pleinement donnée.
« J'ai voulu mettre par écrit les souvenirs des voyages que j'ai faits avec mon mari bien-aimé, pour les relire, si Dieu veut que je vive, à l'âge où la mémoire s'affaiblit, et où les jours de plus en plus sombres de la vieil-
1. La première compagne de Jules Favre était morte depuis plusieurs années. Ses filles étaient mariées.