MADAME JULES FAVRE XXXIII
« Nous prenions nos repas à table d'hôte, selon le règlement de la maison. C'était la première fois que nous nous y soumettions, et nous eûmes de la peine à nous y habituer. Je dirai même que nous ne nous y sommes pas habitués. Pourtant nos voisins étaient très aimables, et souvent ils nous donnaient des renseignements sur les excursions à faire dans le pays. Mais nous aimions trop notre solitude à deux, et malgré notre âge, nous étions d'une timidité extrême, et par conséquent d'une gaucherie remarquable. C'était toujours pour nous une affaire terrible que de faire notre entrée dans cette immense salle à manger où plus de cent personnes étaient réunies. Nous y entrions de front pour nous donner mutuellement du courage et nous prenions discrètement nos places sans regarder rien, ni personne. Il fallut du temps pour que nous osassions nous mêler à la conversation; et cela nous arrivait bien rarement. Tous nos voisins semblaient désirer entendre mon mari, et l'on comprenait difficilement qu'un orateur toujours sur la brèche, soit à la barre, soit à la tribune, pût être timide et silencieux dans la conversation. Et pourtant cette fermeté d'une part, et cette réserve de l'autre sont loin d'être incompatibles. Il parlait en public lorsque c'était son devoir de surmonter sa timidité naturelle, mais il écoutait plus volontiers les autres dans un salon ou tel autre endroit où il ne se sentait pas obligé de parler.... Quelquefois dans un petit cercle d'amis, il parlait avec un abandon qui ravissait tous ses auditeurs : mais il fallait qu'il sentît la sympathie ; alors les paroles coulaient de source et caressaient l'oreille comme une douce musique. »
Dans le délassement des vacances à deux, la grande jouissance était les promenades, faites le plus volontiers à pied ou en voiture : alors quelles impressions de nature fortes et vives, quelle plénitude d'admiration 1
Nous détachons cette description de la chute du Rhin:
« Nous eûmes du plaisir à traverser lentement en
voiture la vieille ville de Schaffhouse avec ses maisons à tourelles couvertes de peintures à fresques. Mais nous avions hâte de voir la chute. D'abord nous la contemplâmes du haut d'une terrasse, située en face, d'où le bruit est déjà formidable. Et quel magnifique aspect que celui de cette immense masse d'eau d'une blancheur éblouissante qui tombe entre trois énormes rochers recouverts de verdure dune hauteur de vingt mètres et sur une largeur de cent ! Le soleil Péclairait perpendiculairement et faisait étinceler les innombrables gouttes que le fleuve lance dans les airs. Nous descendîmes jusqu'à la rive droite avec l'intention de traverser le Rhin. J'hésitai quelque peu à m'approcher du remous, mais je rougis de ma pusillanimité en voyant le batelier qui se disposait à nous conduire, emmener sa femme et son petit enfant pour rassurer les timides. Aussitôt arrivés sur la rive gauche, nous nous engageâmes dans la galerie de bois qui aboutit au milieu des eaux. Le fracas épouvantable nous empêchait de nous entendre, mais l'admiration nous rendait muets et insensibles aussi à l'eau qui rejaillissait sur nous. Nous ne pouvions détacher les yeux de ce spectacle grandiose. Nous y étions encore à. l'heure du soir où le soleil forme des arcs-en-ciel. Il faisait presque nuit quand nous rentrâmes à Schaffhouse » (12 septembre 1877).