MADAME JULES FAVRE XXXIX
profondément atteinte. La mort de M. Thiers, le 3 septembre 1877, avait été pour lai un coup terrible, car il aimait tendrement « son petit roi » comme il se plaisait à l'appeler. Dès le printemps de 1878, il inspira à safemme des inquiétudes, qui s'assoupirent parfois, mais ne la quittèrent plus.
Les médecins l'engagèrent en juin à partir pour Nice où il devait plaider, comptant pour le soulager sur le changement d'air et la distraction du voyage. Il y fut si souffrant, pris par deux fois d'évanouissements étranges, que le jeune docteur appelé à la hâte crut bon de ne pas le quitter des yeux le soir dans une promenade qu'il avait conseillée.
« Le ciel étincelait d'étoiles sur cette mer si calme, et nous parlions de cette vie future dont ces brillantes messagères nous racontaient la gloire. En nous retournant pour reprendre le chemin de l'hôtel, nous vîmes notre bon docteur. Je devinai qu'il nous avait suivis pour veiller sur mon cher malade, et mon cœur en fut profondément touché. »
Ces malaises ne l'empêchèrent pas de remplir les devoirs de sa profession. Une visite aux parents de Gambetta à Villefranche, un voyage à Gênes, le retour par la Lombardie, le Val-de-Suse et le Mont -Cenis leur laissèrent de jolis souvenirs, mais les vacances d'été durent être avancées cette année-là.
« Mon mari sentait ses forces diminuerai me parlait souvent de sa fin. Je ne pouvais y croire, et j'étais convaincue que, chez lui, le système nerveux seul était malade à cause des excès de travail auquel il se livrait depuis son enfance. J'espérais donc que le repos dans une belle nature suffirait à le remettre. »
Un séjour dans l'Isère, suivi d'une cure à Allevard et complété par un beau voyage en Suisse, fut un des plus heureux de leur vie ; mais; déjà leur intimité se fondait de plus en plus sur une vision commune d'espérances éternelles. « Le soleil n'était pas couché quand nous arrivâmes à Saint-Laurent du Pont, et, au-dessus du bourg, nous montâmes sur un mamelon pour jouir de la vue. De beaux reflets de pourpre et d'or illuminaient les montagnes qui encadrent cette large vallée, arrosée par le Guiers mort et le Guiers vif. Nul être humain ne troublait notre solitude. Quand nous quittâmes nos sièges de gazon, nous nous aperçûmes que nous étions près du cimetière de la chapelle ; et la vue de ces tombes, à la fin d'un beau jour d'été, nous remplissait de pensées qui nous étaient souvent communes, sans que nous nous les exprimions. Ah ! s'il nous eût été donné de quitter cette terre ensemble, l'idée de la mort nous eût été douce. Mais quand mon mari me parlait de son départ que souvent il croyait prochain, je ne pouvais admettre la possibilité de vivre un instant sans lui... »
Le Seclisberg, au-dessus du lac d'Uri, où se terminèrent ces longues vacances, leur laissa des impressions profondes.
« Après avoir tremblé pour les jours de mon mari, a écrit Mme Jules Favre, je renaissais à l'espérance, et mon âme débordait de gratitude envers Dieu en le voyant bien portant et fort. Lui, de son côté, comme il l'écrivait de cette retraite même, voyait déjà l'aurore de la vie future et cette sublime perspective transfigurait toutes ses joies. Le matin nous errions dans les belles forêts de sapins, et nous nous asseyions en face du lac ou du majestueux glacier d'Urirothstock. L'après-midi, après avoir expédié no-