MADAME JULES FAVRE XLVII
les premières nominations firent de l'Ecole ce que, depuis, elle a été. C'étaient celles des professeurs d'élite qui orientèrent son enseignement et lui donnèrent son esprit de largeur et de sincérité; de son inspecteur général, M. Legouvé, qui lui servit de garant devant une opinion publique hésitante ou sceptique; de Mme Jules Favre, qui fut, « non pas seulement une excellente directrice mais la directrice qu'il fallait ».
« C'est au ministère de l'Instruction publique, à une réunion de professeurs de l'Ecole que je vis MmC Jules Favre pour la première fois, a raconté M. Darboux *. Elle nous apparut dans ses longs vêtements de deuil qu'elle portait ^n mémoire de son illustre mari, avec sa bonne grâce souriante de grande dame, avec sa réserve empreinte de quelque timidité. Je ne la revis plus qu'à l'École après ma première leçon. » Et après avoir raconté son expérience de début avec les élèves, l'éminent professeur ajoutait : « C'est de ce moment que datent les relations de confiance et d'amitié respectueuse de ma part qui devaient durer jusqu'à la fin. »
Dès l'abord, tous ses collaborateurs sentirent en elle une force. Elle avait foi dans l'œuvre: foi dans cette instruction large et désintéressée qu'une loi réparatrice venait enfin de mettre à la portée des femmes, et qui, les appelant à une vie plus haute, devait surtout, pensaitelle, les rendre plus conscientes de leurs devoirs, plus
1. M. Darboux. Discours à l'occasion du 23e Anniversaire de l'École.
Les premiers professeurs nommés à Sèvres furent : MM. Darboux, Edmond Perrier, Alfred Rambaud, Joseph Fabre, Arsène Damesteter, Terrier, Serré-Guino, Henri Lemonnier, Miss Williams, M. Kœll et Mme Lenoël-Zevort. — MM. Ghantavoine, Tannery, Rrissaud, Appell, Van Tieghem ne devaient pas tarder à se joindre à eux.
capables de réaliser en elles l'harmonie de la douceur et de la force.
Tout ce qu'elle avait été, tout ce qu'elle avait fait jusqu'alors la préparait à la grande tâche qui lui parut toujours « un privilège et un honneur ». « La forte instruc- « tion qu'elle avait reçue * faisait qu'elle attachait un grand « prix à la culture intellectuelle, sa foi entretenue par de « constantes méditations faisait qu'elle en attachait un « plus grand encore au perfectionnement moral. Son union « avec l'homme éminent dont elle gardait si pieusement « la mémoire avait peut-être ajouté à son amour de la « liberté, le sentiment passionné, presque héroïque, qui « animait certains hommes de 1848... » Il faudrait ajouter à ces traits les longues années de travail de Paris et de Versailles, et, plus que tout le reste, depuis son grand deuil, son complet détachement. Elle acceptait son œuvre pour l'œuvre elle-même, comme un soldat sous les armes reçoit la consigne jusqu'au moment où il est relevé. Rien de personnel ne pouvait la toucher. Ce qui lui importai^ seulement, c'était le triomphe supérieur de la cause: de là, le caractère d'absolu désintéressement, d'obéissance unique aux principes qui fut comme la marque de sa direction.
L'Ecole s'ouvrit le 12 décembre 1881, jour que célèbrent par la fête annuelle les jeunes promotions. Elle était installée à Sèvres, dans les bâtiments de l'ancienne manufacture de porcelaine qu'une armée d'ouvriers s'empressait à rendre habitable. Un examen improvisé, por-
1. H. Lemonnier. Rapport sur l'Ecole de Sèvres à l'occasion de l'Exposition Universelle de 1900.