MADAME JULES FAVRE XLIX
tant sur les sciences et sur les lettres, avait permis de choisir les quarante premières élèves, la division en scientifiques et littéraires ne se fît qu'après la rentrée. La limite d'âge avait été fixée à trente ans, les conditions d'inscription au concours étaient le baccalauréat alors, rare ou le brevet supérieur. Très différentes furent les élèves; il y avait deux directrices d'écoles communales de grandes villes, des institutrices qui avaient connu déjà de lourdes responsabilités, de toutes jeunes filles dont plusieurs sortaient du couvent. Cette toute première époque laissa des impressions très vives; un des professeurs les plus aimés de l'Ecole les rappelait à la fête des vingt-cinq ans de Sèvres de façon toute charmante et familière; « Qu'allais-je trouver dans cette Ecole dont je crois bien, j'avais à peine entendu prononcer le nom? Quel était cet enseignement nouveau que je ne connaissais pas ? La première promotion, la deuxième aussi étaient assez disparates. On s'en apercevait au premier abord, ne fût-ce qu'aux accents et, pardonnez ce détail intime, aux toilettes. Nos premières élèves venaient de tous les coins de la France. On les avait prises comme nous à l'improviste après un examen où on leur avait demandé tant de choses qu'elles étaient fort excusables de n'en pas savoir beaucoup. Mais aussi quelle belle curiosité, quelle ardeur, quel enthousiasme, quel désir d'entrer dans le monde nouveau de la Science ! »
« Je crois pouvoir dire, ajoutait-il, qu'une des choses qui nous ont le plus touchés c'est l'absolue confiance qui, dès le premier jour, est née comme spontanément de vous à nous. H y a vingt-cinq ans, ce n'était peut-être pas si simple que vous le croyez. Je me rappelle que, remplaçant dans une institution de jeunes filles un professeur de
la vieille Université, excellent homme et peut suspect s'il en fut, il me recommanda gravement de porter des lunettes. « C'est très commode, disait-il, pour voir les élèves sans avoir l'air de les regarder. » Nous n'avons jamais mis de lunettes ici, au moins à cet usage: nous vous avons regardées bien en face, et vous aussi. Gomme nous aurions étonné Mmo Jules Favre en faisant autrement... » Et tous ceux qui ont connu Mme Jules Favre revoient le sourire si fin, si expressif de malice spirituelle, auquel rien de conventionnel ni de factice ne pouvait résister. Entre la directrice, les professeurs et les élèves, s'établissaient déjà ces bonnes relations de naturel, de simplicité et de respect qui firent à l'école une atmosphère si aimable et si pure.
Gomme autrefois à Versailles, autour de M. Jules Favre une famille se formait, et, malgré les âges différents, les diversités de toutes natures, l'union s'établissait peu à peu, fondée plus ou moins consciemment pour quelquesunes peut-être, sur les raisons les plus élevées, Mme Jules Favre vivait très près des élèves: elle leur consacra pendant les premiers temps presque toutes ses soirées, se fît même répétitrice d'anglais ou d'allemand pour les plus novices.
On campait un peu dans la grande maison froide, dont toute une partie encore était livrée aux ouvriers : ces conditions peu confortables, mais pittoresques favorisaient une plus grande intimité. Le vieux parc sauvage, avec ses beaux horizons sur Paris et la vallée, n'avait pas encore ses allées tracées. C'était un pays de découvertes. Tels étaient la force des préjugés et le mauvais esprit qu'on sentait autour de l'Ecole, que Mme Jules Favre ne fut pas autorisée à permettre aux élèves, dont plusieurs avaient