‹ La morale de Plutarque (préceptes et exemples)Chapitre 30 sur 74 · MADAME JULES FAVRE LUI · texte numérisé non relu

MADAME JULES FAVRE LUI

«... Des sanctions, il y en a toujours », écrivait en mai dernier une ancienne élève de l'Ecole l, évoquant nos chers souvenirs : « la surveillance la plus vigilante ne vaut pas « le respect de soi et le sentiment du devoir remplace tous « les règlements du monde. Or, le sentiment du devoir, et « un souci très vif de la dignité personnelle, était comme « l'air que l'on respirait à Sèvres . Sans être à l'abri de toute « incertitude et de toute défaillance de la volonté, on s'y « sentait soutenu par une sorte d'âme commune qui était « véritablement l'esprit de l'Ecole.

« J'ai vu s'opérer de vraies transformations dans cette « atmosphère de calme et de haute vaillance ; j'ai vu s'as- « sagir d'eux-mêmes les caractères les plus indisciplinés, « s'élargir des âmes trop mesquines; certaines petitesses, « certains manques d'élévation morale étaient impossibles « à Sèvres, l'âme de la maison s'y opposait : « Maison de « bon vouloir, de sagesse et de joie. » Et cette âme nous « paraissait incarnée dans une personne, Mmo Jules Favre.

« Son sentiment tout stoïcien du devoir, de la vertu, de « la liberté et de la responsabilité personnelle, sans préteu « dre s'imposer aux consciences, finissait par les pénétrer ; « et telle élève lui doit beaucoup au point de vue moral « qui n'a pas adopté cependant l'étiquette de ses doctrines « philosophiques. C'était une physionomie particulière et « si puissante ! En classe, elle assistait à presque tous les « cours: assise à gauche de la chaire avec sa robe noire, « ses cheveux blancs, son teint jeune, ses yeux marrons « pétillants, elle livrait parfois de vraies batailles philoso- « phiques au professeur. D'une ténacité intransigeante, elle « soutenait jusqu'au bout ses opinions en regardant mali-

1. Grande Revue. J. Benaben. Souvenus de Sèvres, 25 mai 1907.

« cieusenient le plafond pour éviter d'être influencée par « la vue de son adversaire qui était presque toujours M. Jo- « seph Fabre. Elle-même nous faisait un cours de droit ; « mais ce n'est pas là surtout que s'exerçait son action. « C'est dans la cérémonie quotidienne du bonsoir, cérémo- « nie, je crois, sans analogue ailleurs; c'est dans les réu- « nions du mercredi et les invitations du dimanche.

« Tous les soirs, un peu avant huit heures et demie, tou- « tes les élèves qui n'en étaient pas empêchées par une « raison majeure, se massaient à la porte du cabinet de tra- « vail de Mrae Jules Favre et attendaient que la demie son- « nât. Alors l'élève la plus rapprochée de la porte frappait « quelques coups timides, mais distincts, et distinctement « aussi, on lui répondait : « Entrez. » Puis, chaque élève « pénétrait dans le cabinet encombré de livres, de papiers, « de portraits, de souvenirs où travaillait Mme Jules Favre, « et par-dessus la table recevait d'elle une poignée de main. « Cette habitude n'était pas une simple marque de respect « de la part des élèves, ni .de la part de la directrice un « acte de souveraineté. C'était autre chose, quelque chose « comme une sorte d'examen de conscience, chaque soir, « de toute l'École, où était dressé, élève par élève, le bilan « de la journée ; à celle qui avait fait une leçon remarquée, « un devoir intéressant, un sourire et une bonne parole; à « celles qui avaient manifesté de fâcheuses tendances, un « regard froid, quelquefois un reproche court, mais cin- « glant, à l'emporte-pièce ; à la seule façon dont était pro- « nonce le traditionnel : « Bonsoir, mon enfant », on sen- « tait percer la satisfaction ou le mécontentement. Aussi, « quel moment vaguement redouté que l'heure du bonsoir ! « Quelquefois l'entretien se prolongeait, à la grande impa- « tience des autres qui attendaient derrière la porte; et

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