‹ La morale de Plutarque (préceptes et exemples)Chapitre 31 sur 74 · MADAME JULES FAVRE LV · texte numérisé non relu

MADAME JULES FAVRE LV

« c'était un curieux spectacle et un moment très particulier « à Sèvres, que cette « queue » de huit heures et demie du « soir derrière une porte entrebâillée pour un bonsoir à la « fois solennel et intime.

« Le mercredi, après dîner, il y avait une autre habitude, « également très spéciale à l'Ecole. Les élèves dont le tra- « vail n'était pas trop pressé se réunissaient dans la petite « salle à manger de Mme Jules Favre, un ouvrage de cou- « ture à la main ; assise au milieu d'elles, la directrice « lisait une œuvre de philosophie, de littérature ou de mo- « raie, souvent de l'Emerson, souvent aussi des Stoïciens, « Epictète ou Marc-Aurèle, quelquefois du Molière ou du « Corneille ; et, aux passages frappants, s'interrompait « pour demander aux élèves ce qu'elles pensaient ; elle les « interrogeait individuellement, au hasard, en les appelant « par leur prénom. Une discussion commençait alors qui « était comme le commentaire animé, parfois capricieux, de « la lecture. Ce n'étaient pas des explications de textes car « la lecture en était le principal objet ; c'étaient des con- « versations philosophiques ou littéraires, suggérées par « le texte. Sans doute bien des élèves, préférant à ces « conversations désintéressées le travail utile, se dispen- « saient souvent de ces réunions d'ailleurs facultatives ; « même parmi celles qui les fréquentaient, plusieurs se « cachaient derrière les chaises de leurs compagnes ou « même derrière le dos de Mme Jules Favre afin d'éviter les « interpellations. Mais on ne pouvait pas ne pas conser- « ver un souvenir amical de ces lectures, qui, à la gravité « intéressante des pensées, joignaient la légèreté, le « caprice et parfois la gaîté de la causerie. »

Les invitations du dimanche étaient surtout consacrées à la musique. Pour Mme Jules Favre, la musique était une partie de la vie. De dix heures du soir jusque vers minuit, alors que la grande Ecole dormait tout entière, des sons très lointains de belle musique classique pouvaient être perçus quelquefois dans la partie supérieure de la maison, celle des chambres d'élèves. Ils montaient de l'harmonium ou du piano du grand salon de Mme Jules Favre.

« Le travail et la musique vous aideront à supporter la tristesse, écrivait-elle à une élève qui venait de quitter l'Ecole 1 : je ne suis pas étonnée que vous ayez envie de jouer du Beethoven. Savez-vous que Mozart m'est insupportable quand je suis triste ; je le joue quelquefois au milieu du jour, par un soleil brillant, mais il a rarement le pouvoir de me charmer et il n'a jamais celui de me consoler. »

Et dans une autre lettre adressée à un ami l :

Je souhaite que vous ayez entendu l'ouverture du Fidelio de Beethoven. Le public a eu le bon goût de la redemander. Je l'aurais bien écoutée plusieurs fois avec la même émotion. Il n'y a que Beethoven qui remue si profondément mon âme : ces sublimes mélodies semblent réveiller tous les souvenirs d'une existence plus parfaite ; elles sont comme les réminiscences d'un monde idéal, et la tristesse délicieuse qu'elles causent est aussi le pressentiment de la véritable vie, de la libre expression de toutes les forces actuellement ensevelies dans l'âme. Que vous dirai-je des autres œuvres que j'ai entendu exécuter ? J'ai regretté qu'il y en eût d'autres. Pourtant la symphonie en la mi-

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