‹ La morale de Plutarque (préceptes et exemples)Chapitre 33 sur 74 · MADAME JULES PAVRE LIX · texte numérisé non relu

MADAME JULES PAVRE LIX

solitudes alpestres ! Ce matin j'ai suivi pendant trois heures le cours d'un torrent que j'avais en vain cherché pendant deux jours. 11 m'appelait de sa voix tantôt murmurante, tantôt impétueuse. Et quand je croyais le plus m'en approcher, il semblait m'avoir fui bien loin. Enfin je Pai vu se précipiter dans les gorges profondes, se perdre entre des rochers noirs qui resserraient son lit, puis rebondir en cascade, puis s'élargir dans son cours, s'apaiser par degrés, ne formant plus que de toutes petites vagues cristallines et se perdre dans le grand lac. J'étais entièrement seule avec Dieu et mes pensées au milieu d'une nature qui présente les plus frappants contrastes et dont les puissantes impressions vous saisissent sans vous accabler. » (Righi-Vaudois, 17 septembre 1885...)

« Je suis rentrée ici ce matin et je vous espérais un peu toute la journée tout en désirant pour vous que vous fussiez encore à la mer qui doit être très belle dans ces temps orageux. Avant-hier il a neigé à Glion tout le jour et je m'en voulais d'attendre si impatiemment l'heure du départ, car c'était bien de l'ingratitude pour un pays qui m'avait donné de si vives jouissances. Aussi, pour m'en punir, ai-je résisté à l'entraînement de la multitude des voyageurs qui se hâtaient de fuir Glion. C'est sans doute pour cela que les montagnes se sont montrées à moi hier matin sous leur voile aérien d'un blanc incomparable, et le lac, avec ses mille nuances, m'envoyait ses plus charmants sourires. Mais une heure après, il était agité par la tempête ; en le voyant moutonner, je me figurais admirer avec vous la mer.

« L'illusion ne pouvait être complète, car les montagnes se montraient en même temps, avec leur sol raviné, la

tête et les flancs étincelants de neige, leur sombre verdure semblait noire comme si elles portaient le deuil. De Lausanne à Pontarlier et même au delà, nous avons trouvé de la neige sur tout le parcours du chemin.

« Et me voici de nouveau chez moi où j'ai repris une partie de mes occupations, et je me demande si vraiment j'ai quitté Sèvres un seul jour. Je ne puis assez m'étonner de la fugacité de mes impressions : cet être mobile que j'appelle moi, doit être composé d'un nombre infini d'êtres, car il n'est pas possible que le même être soit plus changeant que la surface d'un lac. Heureusement, il y a des sentiments et des pensées qui demeurent, si fugaces que soient les formes qui les expriment ; et c'est grâce à ce meilleur moi, plus stable, qu'on peut ne pas douter de son identité. Mais où est-ce que je m'engage avec un phi losophe qui voit clair là où je n'ai que des idées confuses. Pardonnez-moi de vous écrire ainsi au courant de la plume ; quand elle marche pour vous elle voudrait suivre toutes les sinuosités de la pensée : ainsi il arrive ce que j'ai éprouvé parfois dans mes promenades, le sentier rocailleux après avoir décrit mille zigzags semble s'arrêter tout d'un coup, et le promeneur tout iuterdit cherche en vain le fil disparu... » (30 septembre 1885).

Dès qu'on pénètre dans l'intimité de Mmc Jules Favre, sa fraîcheur d'impressions, sa jeunesse de cœur ne peuvent manquer de vous frapper. Elle eut jusqu'à la fin le culte de l'amitié. Et voici comment elle sait remercier : « Pardonnez-moi, cher ami, les heureux sont ingrats, et souvent c'est par ignorance et par enfantillage. La joie

Page 1