‹ La morale de Plutarque (préceptes et exemples)Chapitre 34 sur 74 · MADAME JULES FAVRE LXI · texte numérisé non relu

MADAME JULES FAVRE LXI

rajeunit les plus vieux et les transforme en d'innocents enfants qui se laissent vivre et s'épanouissent sous les délicieux rayons de l'infinie bonté ! »

C'est avec tout son cœur qu'elle s'écrie: « Oh ! qu'Emerson a bien raison de dire « pour un ami la vie est trop «courte ». Il n'y a pas de questions sur lesquelles il ait mieux parlé que sur l'amitié, et il y revient comme à la question des questions. »

Les maîtresses de l'Ecole se groupaient autour de Mme Jules Favre dans une intimité d'année en année plus cordiale et plus douce. Ce qu'elle fut pour ce petit cercle qui sentait avec intensité ses privilèges, chacune de celles qui le composaient pourrait seule le dire. Et quels souvenirs de gaîté, de souriante et fine malice, laissent à celles qui les ont connues ces heures de réunions heureuses. « Quand on prend l'habitude de prêcher, disaitelle, on prêche comme on respire. » Mme Jules Favre ne prêchait jamais. Mais que d'idées s'éveillaient auprès i d'elle. C'était parfois à la suite d'un cours ; la discussion commencée continuait après « le bonsoir » dans le cabinet de travail que nous aimions. Voici ce qu'elle écrit au professeur de philosophie le lendemain d'une de ces conversations : « Votre importune auditrice n'a pas voulu mettre le comble à son audace en prenant contre vous la défense de Kant. Je trouve très belle sa règle de conduite, savoir : d'agir en sorte que notre action puisse servir de loi à toute créature humaine. Elle me semble comprendre toute la vie morale. Mais je crois aussi qu'il y a des cas où l'on a la conviction de bien agir dans des circonstances données, tout en sentant que notre conduite ne doit pas être érigée en règle générale. Il y a de sublimes folies, de nobles imprudences et de généreuses

témérités dont il serait dangereux de faire des lois... »

Les sujets étaient loin d'être tous les soirs aussi graves : politique, littérature, art, amour, amitié, mode, cuisine même, que n'abordait-on pas ? Mais la conversation s'élevait toujours et l'on se trouvait à la fois plus haut et plus près en se quittant. Elle avait une manière si personnelle d'apprécier ceux qu'elle aimait ou n'aimait pas. Bossuet était de ces derniers.

« Merci de m'avoir confié votre précieux volume. Lui seul peut opérer le miracle de ma conversion. Mais hélas! j'en désespère. Tout à l'heure, j'ai lu quelques pages de la Vie Cachée. Je trouve cela savant, beau, mais je ne sens pas frémir l'âme. Bossuet ne m'a émue jusqu'à un certain point que lu par vous aujourd'hui. Ne désespérez pas encore de moi, et recommencez l'expérience, j'allais dire l'opération. N'est-ce pas celle de la cataracte? »

Ces causeries avaient tant de charme qu'elles se seraient volontiers trop prolongées : « Votre vieille amie est revenue sagement à Sèvres après sa promenade à Versailles. Elle comptait travailler, mais les visites ne lui ont pas laissé le temps. Nos aimables maîtresses me prennent une grande partie de mes soirées ; aussi je ne fais plus rien, et je leur ai déclaré que, passé une certaine heure, il faudrait désormais faire trêve à la causerie. »

Elle pouvait avoir avec les élèves une gaîté jeune ; personne ne comprit mieux les vers amusants, les dessins plus ou moins satiriques. Elie aimait à plaisanter quelle que fût sa réserve et cette apparence un peu austère qui, pendant longtemps, faisait peur à beaucoup. Voici comment elle apprend à une élève qu'elle peut prolonger ses vacances :

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