MADAME JULES FAYRE LXII
Ma chère enfant,
«J'espère qu'une âme charitable vous aura dit avant moi que vous pouvez continuer l'exécution du programme de La Fontaine jusqu'au 4 octobre.
J'aurai de cette manière la double satisfaction de vous revoir avec des joues normandes que vous tâcherez de conserver en dépit de l'influence scolaire. En pensant à vous, je vois une figure allongée où tout est pointu, et si vous avez oublié les examens, ce dont je vous félicite, j'ai encore présente à la mémoire votre mère effarée et tant soit peu piteuse que vous tourniez vers moi comme pour m'implorer dans la détresse. Grâce à Dieu, vous en êtes sortie et je vous conseille d'ajourner les soucis d'agrégation. » (Sèvres, 20 septembre 1886).
« Toutes les fois que je pense à vous, écrit-elle à un tout jeune professeur, et que je vois paraître devant moi cette petite coureuse que j'aimais à rencontrer dans les corridors ou au tournant des escaliers, je vois en même temps votre tendre mère, la vénérable L... qui vous aimait et vous défendait si bien. Je suis heureuse que vous soyez si bien d'accord pour bien faire, mais je n'en suis nullement étonnée : une telle amitié était faite pour durer. »
Deux ans après (20 oct.1887) même note aimable pour encourager une autre élève aux premiers débuts :
Ma chère enfant,
« Votre première lettre de Nice est indécise comme le ciel d'automne. Pourtant je crois que la gaîté y domine, ainsi que le soleil à Sèvres depuis quelques jours.
Notre première quinzaine a été affreuse, et il n'est pas étonnant que même votre beau climat ait été un peu atteint par la brise de nos régions. A l'Ecole même, tout a
assez bien marché, malgré le ciel de plomb et les pluies glaciales ; mais on a beau faire, l'homme s'en ressent et le soleil intime est souvent éclipsé.
Enfin vous voici débarrassée de vos examens et très occupée à préparer vos cours et aussi à dresser des menus et peut-être même des plats. Ne vous plaignez pas de fonctions aussi variées qui coupent agréablement la monotonie et procurent des satisfactions aux autres et à vous. Ne vous en veuillez pas trop non plus d'être distraite au milieu d'une leçon par la pensée d'un mets à goûter en iamable compagnie. La gourmandise à plusieurs est moins coupable, puisqu'on songe surtout au plaisir à faire à autrui. Ne voilà-t-il pas que je deviens casuiste, et j'ose exposer mes théories dangereuses à un professeur de morale... » (Sèvres, 20 octobre 1887).
Tout à Sèvres parlait de paisible bonheur, et pourtant les quatorze années de sa direction furent pour M"6 Jules Favre souvent traversées et douloureuses. L'habituelle sérénité qui frappait les élèves était bien une conquête de la volonté. Un enseignement nouveau, accueilli par tant de défiance, conçu par ses fondateurs mêmes avec d'assez sensibles divergences de vue, ne s'établit pas sans souffrance et même sans combats.
« Ah! si de temps en temps je ne voyais de nobles sentiments, comme je me sauverais dans un petit coin et ne vivrais plus que du culte de ce que j'aime, écrit-elle le 23 octobre 1884. Je ne suis pas découragée, je suis même heureuse quand je puis, par une parole de sympathie, faire sourire un cœur triste. Gela me donne encore plus de joie que le soleil radieux sur nos splendeurs d'automne. »