MADAME JULES FAVBE LXXIII
de moins mauvais. Elles ne parleraient pas si rudement si elles aimaient moins ; elles garderaient même le silence vis-à-vis des indifférents ou des simples connaissances. Elles ont un désir si ardent de voir parfaits ceux qu'elles veulent admirer et aimer sans réserve, qu'elles sont peutêtre pour eux plus exigeantes qu'elles ne devraient l'être. Vous auriez le droit de leur dire : « Commencez par être parfaite, et pour cela, soyez d'abord douce. » C'est ce que je me dis moi-même en toute humilité. »
...« Mais hélas ! il est plus facile de haïr son moi que de s'en détacher, de le condamner que de l'oublier ! »
Et jusque dans les toutes dernières années de sa vie, alors que ceux qui l'entourent sont frappés par sa sérénité grandissante, la même note se retrouve : « Je me demande si j'ai contribué à votre tristesse, ce que je regretterais beaucoup. Les examens qui me font sortir de notre région sereine de Sèvres me sont de plus en plus pénibles. Les hommes et les choses ne sont pas ce que je voudrais et je n'ai pas ce qu'il faut pour les accepter et supporter. J'y réussis assez bien en me disant que je ne suis pas non plus ce que les autres voudraient... »
« Vous avez bien raison de dire qu'en ce monde on est plus heureux par le bonheur qu'on donne que par celui qu'on reçoit. « Il y a plus de joie à donner qu'à recevoir. » Mais vienne une affection profonde, capable autant que cela se peut de remplir toute la vie, on sent que le bonheur de donner est bien grand aussi. Ces affections sont rares, de plus le ciel les interrompt et les transforme par la mort. Alors on finit par comprendre que faire son devoir, c'est le but de la vie... » (août 1894).
Mais la douceur domine la tristesse : « J'aime beaucoup ce sujet, dit-elle à propos d'un texte de leçon : Que puis-je lui apprendre ? Il ne m'aime pas. » On pourrait dire quelquefois : Je ne l'aime pas. Les deux conditions sont indispensables... « Plus on vit dans l'enseignement^ insiste-t-elle les tout derniers temps de sa vie, plus on se sent des raisons de devenir humble et indulgent. »
Une vie intérieure si effective, une si parfaite sincérité attirent invinciblement la confiance : elles l'inspirent surtout à ceux qui sont troublés et mécontents d'eux-mêmes. Mme Jules Favre reçut beaucoup de confidences : elle ne les provoqua jamais. Sa préoccupation constante était de ne pas trop conseiller, de ne pas diriger, mais de mettre en face d'eux-mêmes ceux qui avaient recours à elle.
Les réponses dont nous donnons ici quelques extraits témoignent de son entière franchise, elle affirme sa propre foi, mais avec le respect de la conscience, le souci de la liberté dont elle ne se départait jamais.
« ...Ne croyez pas, mon enfant, que j'aie pu rire de vos scrupules exagérés ; je ne ris jamais d'aucun scrupule, quelque étroit qu'il me semble, parce que je le crois inspiré par un bon sentiment... » (Octobre 1884).
« ...Dans l'ardeur de votre désir, vous vous figurez que ce voyage (à Sèvres) vous aidera à mieux remplir votre devoir ; mais ce n'est pas ailleurs qu'en Dieu et en soi qu'il faut puiser le courage de bien faire. Tout ce que je pourrais ou ce que d'autres pourraient vous dire aurait