MADAME JULES FAVRE LXXVII
«... Mlle T... m'a dit que vous vous marierez au mois d'août; j'en suis bien contente. Il paraît que vous voulez vous passer de la cérémonie religieuse et vous désirez savoir ce que j'en pense. Mais, mon enfant, je suis d'avis que vous agissiez selon vos convictions. Il n'y a rien que j'estime plus que la sincérité, et c'est précisément parce que je respecte la religion, que je déteste les actes religieux faits sans foi. Je regrette beaucoup pour vous que vous ne croyiez pas, mais je ne voudrais pas que, par respect humain, vous fissiez ce que font d'autres par conviction. Je souhaite que vous veniez à croire, et je ne comprends pas qu'une âme telle que la vôtre ne soit pas religieuse. Mais je crois qu'au fond elle l'est, seulement elle ne peut pas s'accommoder de la religion de tradition. Faites-vous la vôtre... » (29 août 1890).
« ...Ma chère enfant, je regrette que vous ayez fait connaissance avec le mal de dents ; mais j'espère que vous l'avez supporté avec patience et que vous n'en avez pas fait souffrir ceux qui vous entourent.
Vos lettres sont tristes ; vous me parlez de déceptions qui se succèdent et vous en concluez peut-être que la vie est un mal. Je crois que la vie est ce que nous la faisons, un bien ou un mal. Je ne veux pas dire que les événements qui ne dépendent pas de nous ne contribuent pas à notre bonheur ou à notre malheur. Mais la vie, malgré la souffrance, et peut-être beaucoup par la souffrance, est grande et belle quand on travaille à se perfectionner et à faire du bien aux autres. C'est ce que vous vous proposez et c'est aussi ce que vous essayez de faire, ma chère enfant. Aussi pourquoi dites-vous que vous n'êtes pas digne de mon estime ? Est-ce parce que vous avez parfois des dé-
faillances ? Hélas ! qui n'en a point ! Mais, grâce à Dieu, on se relève, et l'on remet la main à la charrue. » (29 août 1890).
«... Tout en aspirant à ce qui vous semble le plus élevé, ne vous désespérez pas de ne pas y atteindre malgré tous vos efïorts. La vie est une lutte continuelle qu'il faut soutenir humblement, avec persévérance. Les beaux élans ne sont jamais des résultats définitifs, et il est bien rare qu'ils ne soient pas suivis de défaillances, peut-être pour nous apprendre à ne pas nous relâcher et à n'avoir pas trop de confiance en nous-mêmes.
Promenez-vous beaucoup à l'air libre et ne veillez pas. Fortifiez-vous par quelque tonique, ne serait-ce que du quinquina. Priez beaucoup pour rasséréner votre âme. » (9 mai 1892).
«...Je n'ai jamais prétendu dire que « tous les endroits sont indifférents». — Je comprends trop bien qu'on préfère tel ou tel ; mais j'estime que celui où nous sommes placés par les circonstances qui ne dépendent pas de nous est aussi celui où nous pouvons et devons faire du bien. Les endroits sont donc indifférents à l'égard de notre contentement intérieur que nous devons porter partout avec nous, et aussi à l'égard de notre œuvre à faire dans l'œuvre universelle... Ne cessez de chercher pour l'âme ce qu'il y a de meilleur... »
Ces lettres donneraient une idée incomplète de la correspondance de Mme Jules Favre avec les élèves de l'Ecole. Tout ce qui les concerne l'intéresse ; elle embrasse toute