‹ La morale de Plutarque (préceptes et exemples)Chapitre 50 sur 74 · MADAME JULES FAVRE XCI · texte numérisé non relu

MADAME JULES FAVRE XCI

« Quelle outrecuidance dédire « monCicéron,mon Socrate, mes Stoïciens, écrit-elle à un ami. Pourtant je n'ai pas la moindre velléité de croire qu'ils m'appartiennent et je ne fais aucune confusion entre ces hommes si grands, leurs œuvres si grandes et mes pâles commentaires. »

Faire connaître aux simples et aux petits ces maîtres vénérés, voilà ce qu'elle se propose, sûre, dit-elle, qu'ils ne s'offenseraient pas du « maladroit hommage des ignorants qui viennent s'éclairer à leur lumière ». Et elle, qui les connaissait si bien, s'efface le plus possible, se contentant de présenter ces textes et de les relier entre eux suivant un plan très déterminé.

Ce qui nous touche aussi, c'est la grande sincérité, la candeur, l'ingénuité de l'expression. Les idées sur lesquelles elle revient dans ces livres, la force d'âme, la connaissance de soi, la préparation à la mort, l'admiration féconde, l'amitié qu'elle a conçue si parfaite, les choses éternelles au sujet desquelles les grandes âmes de tous les temps arrivent à s'unir, ce sont celles qui la faisaient vivre ; et Ton peut même saisir, semble-t-il, les dispositions de son âme. Tandis que dans la Morale des Stoïciens, elle insiste sur les qualités viriles, sur le courage nécessaire pour lutter et pour vaincre, il semble que Ton retrouve dans les derniers temps de sa vie, quelque chose de cette sérénité qui frappait de plus en plus ceux qui l'entouraient.

« Je vais commencer ma dernière année, écrit-elle, le 1er novembre 1894... Oui, cher ami, après soixante ans, toutes les années sont des années de grâce pour une femme ; et, plusj'y pense, plus je suis d'avis qu'il serait

imprudent de rester chargée plus longtemps d'un fardeau que je craindrais à chaque instant de ne plus pouvoir porter. C'est ainsi que parle ma conscience qui ajoute que d'autres plus jeunes rempliraient bien mieux la tâche. Et mon cœur soupire après le recueillement qui doit précéder le grand départ... »

La dernière année commençait en effet : elle ne devait être prolongée que de quelques mois ; mais la retraite ne précéda pas le grand départ. C'est à son poste, sans avoir déposé les armes, que Mme Jules Favre devait tomber.

La direction de l'Ecole était devenue depuis quelque temps une tâche très lourde ; les heures de repos étaient rares, la correspondance écrasante, les soucis, ceux de presque tous les Lycées de France. « Par notre affection et notre confiance même, nous changions en journées de réceptions et de fatigue des congés déjà trop courts. Peutêtre ne l'avons-nous pas assez compris, et qui n'a senti au contraire l'amer regret de n'avoir pas fait une fois de plus le voyage de Sèvres. »

La belle santé de Mme Jules Favre était profondément atteinte. La pensée de la mort lui devint-elle alors plus habituelle encore. Elle vivait si constamment avec ceux qui l'avaient quittée qu'il ne serait pas possible de le dire. Elle ne permettait à personne de s'inquiéter à son sujet, montait régulièrement à son cabinet dès huit heures et travaillait comme si de rien n'était. Vers l'été 1895 les symptômes devinrent alarmants. Elle ne s'y trompa point elle-même, car, dès la fin de juillet, elle fit à une ancienne élève qu'elle aimait toutes ses recommandations au sujet de l'Ecole, jugeant ce qu'elle avait cru devoir faire, et prévoyant avec la plus grande largeur ce qui pourrait être désirable un jour.

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