MADAME JULES FAVRE XCIII
Les vacances commencèrent ; ses chères montagnes l'attiraient, elle préféra cependant se joindre à sa famille sur la plage de Perros-Guirec.
C'est là que la rencontra M. Lemonnier. « Nous eûmes l'occasion les miens et moi de passer quelques jours auprès d'elle en Bretagne, pendant les vacances de 1895. Je vis alors combien il y avait de tendresse dans cette âme qu'on croyait quelquefois rigide et qui n'était que ferme, de simplicité dans cet esprit vigoureux. Elle jouissait passionnément et naïvement de la nature, elle s'y reposait avec abandon; elle goûtait des joies presque maternelles à avoir auprès d'elle sa famille dont elle était si aimée ; elle avait des gaietés jeunes avec la jeunesse qui l'entourait. Et je compris que son autorité à Sèvres était faite d'amour autant que de fermeté. Elle se savait à ce moment atteinte du mal terrible qui devait l'emporter et qu'on devinait seulement à quelques tressaillements involontaires. Elle ne revint guère à l'Ecole que pour y souffrir et y mourir, pour y accomplir son devoir jusqu'au bout : non pas même jusqu'à la veille, jusqu'au matin de sa mort. »
Bien que la mer lui parût belle, « avec son mouvement perpétuel qui peint si bienles agitations de la vie humaine », elle garda de ce séjour une vraie nostalgie des hauts sommets. « lime semble que, si j'étais dans une solitude alpestre, je serais bientôt entièrement remise. Je ne me rappelle pas d'avoir jamais désiré autant de me trouver sur une haute cime, plus près du ciel. C'est peut-être un dernier désir qui ne se réalisera pas plus que beaucoup d'autres. Vous me direz sans doute que l'âme peut s'élever et retrouver partout son équilibre pour le communiquer à la machine, mais il est si facile de s'en prendre aux choses extérieures quand on se sait un peu détraqué. »
Sa tendresse pour ceux qu'elle aimait s'exprimait toujours de façon aussi vive : « Vous ne m'en voudrez pas, n'est-ce pas; d'avoir été toute à la joie de vous revoir. L'amitié qui se donne sans cesse elle-même est le plus précieux don de Dieu et des hommes. Que Dieu vous garde et vous multiplie la vraie joie ! » Elle eut vers la fin de novembre une grande douleur : la mort d'un de ses amis les plus chers, M. Lecène, professeur d'histoire à l'École. « Oui, nous perdons, écrivait-elle le 26 novembre, un excellent ami qui était le parfait homme de bien. Mais je crois qu'il vit, et je voudrais que ceux qu'il a si tendrement aimés fussent soutenus dans leur douleur par le sentiment de cette meilleure vie. »
Au mois de janvier qui devait être celui de sa mort elle mit à répondre à ses enfants absentes une hâte singulière : douze ou treize lettres étaient par elles expédiées chaque jour, en sorte qu'il en est bien peu parmi les élèves de l'École qui n'aient reçu d'elle, les tout derniers temps , un affectueux message sans se douter que ce dût être le dernier. Ses nuits se passaient, sans qu'on le sût autour d'elle, dans d'atroces tortures. Sa fidèle femme de chambre essayait de veiller à son insu dans son cabinet attenant à sa chambre, mais elle ne le permettait pas dès qu'elle s'en apercevait.
« Oui le temps marche vite, écrivait-elle le 17 janvier, mais quand nous comptons les années de nos deuils, nous trouvons la vie bien longue. Ils sont nombreux les jours de souffrances, rares sont ceux où nous avons le sentiment d'avoir fait quelque chose de bon. »
Elle regardait cependant en avant, avec espérance : « Il en est de l'Ecole comme des choses qu'on regrette
MADAME JULES PAVRE XGV
de laisser derrière soi dans un beau voyage, mais qui ne vous retiennent pas aussi fortement qu'on est attiré par le désir et l'espoir de l'inconnu. »
Mme Jules Favre ne devait pas se voir mourir: elle avait tant lutté pour rester debout que la mort la surprit ellemême. « Le 26 janvier *, dernier dimanche de sa vie, elle nous réunissait encore dans l'une de ses soirées de quinzaine, et, bien que très souffrante, elle fit de la musique. Elle assistait à une conférence le lundi ; le mardi, malgré son extrême fatigue, elle serrait encore la main de toutes les élèves : ce fut le dernier bonsoir. La nuit fut très mauvaise, il lui fut le matin impossible de monter dans son cabinet où jusqu'alors comme par le passé elle se trouvait toujours dès huit heures. Les souffrances s'aggravaient, les vomissements noirs apparurent, puis ce fut presque le calme. Elle reçut ses chères maîtresses le vendredi matin, 31 janvier, jour où elle devait mourir, mais ne leur permit pas de s'inquiéter de sa santé ; elle se préoccupait de l'Ecole, du bien-être des membres de sa famille accourus à son chevet, de la fatigue de sa fidèle Anna dont elle serra la main avec affection. Deux heures avant la fin, elle parlait à M. Joseph Fabre, son grand ami des années de Sèvres, de villégiature au pays du soleil,du manuscrit du Plutarque qu'elle voulait re viser, de son École... «Je ne souffre plus, disait-elle un peu après, il n'y a que cette oppression. » C'était le râle de la mort. A sept heures du soir, elle s'endormait paisiblement.
Dans la grande bibliothèque, dont les hautes fenêtres s'ouvrent sur les coteaux de Sèvres qu'elle aimait, le