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CHAPITRE PREMIER

l'éducation proprement dite

Plutarque a foi dans l'éducation, qu'il croit puissante, non seulement pour développer les bonnes natures, mais aussi pour réformer les mauvaises. Et la force de cette conviction tient à sa confiance dans le pouvoir de la volonté raisonnable et persévérante, qui accomplit la chose si difficile de transformer par l'accoutumance de la vertu, ce qui de nature lui est contraire. Une foi si complète produit la patience qui sait attendre le moment favorable pour agir et poursuivre son œuvre sans méconnaître les droits de la libre initiative, même dans ses manifestations souvent violentes et étranges. La foi produit aussi l'amour et les tendres ménagements qu'il inspire pour ceux qui apprennent plus ou moins péniblement à se servir de leur raison et de leur liberté. Et l'amour rend clairvoyant pour discerner leurs aptitudes et leurs inclinations. Quand sa perspicacité ne réussit pas à pénétrer les âmes, il supporte, il espère, il attend. C'est grâce à cette sage temporisation que les personnalités se développent selon le génie qui leur est propre.

On ne s'étonne pas que Plutarque, si fervent éducateur, ait élevé au-dessus de toutes les gloires celle de former les hommes à la vertu. Les pensées de Lycurgue, en effet,

vivent à jamais dans les actes héroïques de ses compatriotes et de leurs émules de tous les temps. Le grand législateur de Sparte ne voulait pas faire de sa cité une ville puissante à l'extérieur, son ambition était de la rendre heureuse par la pratique de la vertu. Ainsi nous montre-t-il que le but de l'éducation est de créer une forte vie intérieure, en apprenant à se gouverner selon les préceptes et les règles de parfaite sapience, et à se rendre conforme à la divinité. »

Il serait insensé d'abandonner au hasard la seule chose nécessaire, c'est-à-dire le soin d'enseigner à bien vivre, tandis qu'on s'occupe avec diligence de toutes les choses accessoires qui servent à rendre la vie extérieure agréable et facile. Une telle imprévoyance ne se comprend que dans ceux qui doutent que la vertu existe ou qu'elle puisse être enseignée. Mais comment peut-on douter de la vertu, si ce n'est par une perversion de la volonté, qui fait qu'on nie ce qu'on n'a pas le moindre souci de rechercher? Le manque de conviction quant à l'efficacité de l'enseignement dans le domaine moral peut dépendre d'une erreur de jugement ou de la part plus large que l'on fait à l'action divine de la grâce. Quoi qu'il en soit, pour être digne et capable de « faire que les choses bonnes et honnêtes plaisent aux enfants », il faut avoir foi dans le bien, l'aimer et s'efforcer de le réaliser en soi.

Il faut encore que le pédagogue, père, mère ou maître, soit aimable. A tout âge, le sentiment joue un grand rôle dans l'éducation, dans les déterminations et la conduite de l'homme ; mais dans l'enfance, c'est, pour ainsi oHre, le seul mobile d'action. Se faire aimer, c'est donc presque se faire obéir dans le premier âge où les moyens d'éducation se réduisent à l'inspiration, à l'exemple et à l'ha-

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bitude. Pour être aimé, il faut que l'éducateur soit doux, indulgent et bon. Aussi ses enseignements, ses conseils, ses ordres, ses reproches même, se confondent avec sa personne dans le cœur de l'enfant, qui tient à honneur de satisfaire le maître qu'il chérit et dont les désirs sont actuellement toute sa loi. Mais à l'inspiration de l'amour doit se joindre celle de l'exemple.

On se condamne soi-même, lorsqu'on fait le mal que l'on reprend chez les autres. On anéantit toute autorité morale et l'on frappe de stérilité l'enseignement quand on ne s'efîorce pas de mettre en pratique les conseils que l'on donne. Et ce qui est plus funeste encore, par l'opposition évidente entre les paroles et les actes, ondétruit la foi dans lésâmes que l'on dirige et qui dans le principe attribuent tout naturellement un caractère d'infaillibilité à leurs éducateurs. Si ceux-ci ne suppléent pas à la perfection qui leur manque par des efforts sincères et soutenus pour y parvenir, ils rendent leur œuvre impossible. L'éducation n'est féconde que si elle agit à la fois sur le maître et sur les élèves, transformant les uns et les autres, et donnant ainsi à la parole esprit et vie. L'obéissance est plus apparente que vraie lorsqu'on ne voit dans les maîtres que celui qui est investi de l'autorité et qui a le droit de commander. Mais elle s'impose au cœur et à la conscience quand l'éducateur se montre soumis à la loi sainte du devoir et s'observe avec la plus scrupuleuse vigilance pour y conformer toute sa vie. Cette vivante démonstration de la morale persuade les âmes plus sûrement que la plus éloquente prédication.

Mais à côté de l'action plus ou moins bienfaisante du maître, bien des influences, directes ou indirectes, viennent agir sur l'élève. Il ne servirait à rien d'essayer de

l-A MoicAi.r. m: PLITTAROIJE

L'en préserver, ello« l'atteindraient toujours, en dépif <l« toutes1 les portes fermées. D'ailleurs, il ne sérail pasdési rable de priver l'enfant «l<- oei moyens d'éducation, alors môme que Le bi< n el le ma] s'y mêlent, C'est Là une initiation toute naturelle et progressive «» La vie sociale ; o1 leçon -n action « ] ni lui viennent «lu dehors doivenl contribuer à former son jugement et son caractère* Mais il serait imprudent «le l'exposer sans défense à des influendécidément mauvaises: il faut Lui donner poursaiive* de Le k<»ûi «les cIiohun bonnes et honnêtes, Ainsi muni, M se défendre Lui-môme contre la tentation «1rs pernicieux exemples, tentation qu'il n'est au pouvoir de pec •ion m- de Lui épargner!

Le mal extérieur n'aurait aucune prise sur lui, s'il n'J avait dans son cœur des instinotset «les penohants mauvais qu'il Paul combattre par l'act constante «le sa pro*

pre volonté, hnim colle lutte, il s besoin d'ôtre soutenu par Les judicieux conseils et Les réprimandes discrètes d'un maître affectueux et vigilant, toujours attentif à éviter dans sq conduite les fautes qu'il doit reprendre chez son élevé, [./efficacité des oonsoils dépend en grande partie «lu tact et «le Lr bonté de celui qui les donne. Quant aux réprimandes, elles doivenl ôtre «le nature à relever Le courage «i<- celui qui Les s méritées, en faisant appel à ce qu'il 5 a d'estimable dans son caractère, il fautqu'el* le»» oxpriment aussi une Indulgente sympathie pour l'âme faible qui 8 succombé, pourvu qu'elle se condamne elle* môme ei se décide .i reprendre La Lutte avec plus de vigueur. Ce serait une erreui de «ion»' <«ue le maître puisse perdre quelque ohose «lu respect <l«% ses elèvos on ne voulant pas paraître à leurs yeux comme un ôtre parfait, telloment au <Iohhuh «le toutes les tentations oi de

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tous les entraînements, qu'aucun mal ne l'atteigne jamais. Pourvu qu'il s'efforce de parvenir à la vraie supériorité morale, il ne se diminue pas, dans leur opinion, en renonçant à la supériorité illusoire. D'ailleurs, qu'il le veuille ou non, ses élèves ne tarderont pas à découvrir que lui aussi participe de l'humaine faiblesse. Et même s'il pouvait soutenir le rôle de parangon de la vertu, ce ne serait qu'aux dépens de la sincérité et de la modestie. Ainsi sacrifierait-il la réalité à l'apparence ; et par son exemple, il encouragerait l'hypocrisie chez ses élèves. Si, au contraire, il a le sentiment de son imperfection et que, loin de se faire un piédestal de son autorité, il ne s'en serve que pour condescendre aux autres et compatir à leurs faiblesses, il devient réellement leur confident, leur guide, leur conseiller, leur ami.

Et s'il se trouve dans la nécessité d'infliger un châtiment, ses élèves souffrent plus du regret de l'avoir mérité que de la peine qu'ils ont encourue. Mais le bon maître est rarement contraint de se faire le vengeur de la loi morale, parce qu'il la fait aimer par son équité et sa douceur. Il apprend de Dieu à user d'indulgence et de patience envers les rebelles ; il les avertit, il les attend et ne les frappe que pour leur épargner de plus grands maux. Aussi frappe-t-il sans colère, et ne mêle-t-il jamais à ces actes de justice aucun ressentiment personnel. C'est au nom de la loi qu'il punit. Ainsi les enfants confondent le respect de la loi et l'amour de ses représentants dans la soumission et l'obéissance qu'ils leur rendent. Et grâce au sage désintéressement du maître, ils s'habituent à voir au-dessus de tous les juges humains, le tribunal suprême de la conscience dont relèvent à la fois les maîtres et les élèves.

L'éducateur n'est pas digne de ce nom, s'il n'est pas

capable de renoncer aux satisfactions de vanité que lui donne l'empire qu'il exerce sur les âmes. Sa gloire n'est pas de gouverner un grand nombre d'individus qui l'aiment et le respectent, mais de ne se servir de son autorité que pour les assujettir au devoir reconnu et aimé. Son œuvre est de former des âmes fortes qui cherchent leur règle non dans l'opinion dautrui, mais dans leur conscience dont les dictées doivent toujours prévaloir sur les inspirations de l'amour-propre. Il est d'autant plus fort pour réprimer chez les autres les mobiles bas et intéressés, qu'il les méprise et y résiste davantage pour lui-même. Ainsi les véritables succès de l'éducateur, son œuvre de création ou de régénération morale dépend beaucoup plus de ce qu'il est que de ce qu'il fait. Il appartient à une grande âme d'en susciter d'autres par sa vertu simple, modeste, toujours égale à elle-même.

L'instruction,selon Plutarque, est un moyen d'éducation. Il considère le savoir comme une richesse supérieure à toutes, en ce qu'elle est immatérielle, indépendante des événements; mais le savoir ne doit pas être séparé delà vertu qu'il éclaire, fortifie et embellit. L'éducation est une « nourriture », selon l'expression pittoresque des anciens : elle nourrit le cœur par l'éveil et la culture des bons sentiments ; elle nourrit Pesprit par les idées qu'elle fait éclore, qu'elle suggère et fait fructifier. Elle entretient la vie et le progrès de tout l'être par l'exercice convenable de toutes ses activités. Pour qu'il y ait, en effet, nourriture, il faut que toutes les choses bonnes et honnêtes enseignées à l'enfant viennent à faire partie de sa nature par son élaboration intérieure. L'exemple et l'habitude commencent à le former à la vie avant même qu'il s'en doute. Mais cet enseignement plus ou moins inconscient

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a besoin d'être suppléé et sanctionné par la raison,, afin que l'enfant apprenne par son propre choix ce qui d'abord lui avait été inspiré par autrui. Les bons livres et les sages discours sont rarement efficaces là où l'inspiration et l'habitude n'ont pas produit un commencement de vie morale. Mais ils ont une action profonde sur l'âme en qui le sentiment moral est déjà éveillé. Dans les préceptes qu'il lit ou entend, l'enfant retrouve les excellentes leçons pratiques qu'il a reçues de ses éducateurs et qu'il a essayé de suivre avant que de les bien comprendre. C'est ainsi qu'il se confirme par la raison dans le respect de la loi, le respect de la personne humaine, la sincérité, la droiture, le courage de se priver et de souffrir, l'obligation de maîtriser sa colère pour être doux et bon.

Tous les livres et tous les discours ne sont pas propres à i aspirer ainsi. Et les mauvais discours sont encore plus pernicieux que les mauvais livres, en ce qu'ils communiquent l'erreur et le vice d'une façon plus directe et plus vivante. L'éducateur doit exercer son contrôle sur l'instruction que reçoit l'élève parla vue et par l'ouïe. Qu'il ne dédaigne pas le secours de la fiction poétique pour lui présenter d'une manière plus concrète et plus saisissante les vérités philosophiques et morales. Ce serait de la rigidité excessive que de bannir les œuvres qui mettent en scène des caractères pervers. Si ces caractères sont peints selon la nature, ils doivent inspirer l'horreur du mal. D'ailleurs l'art en soi, pourvu qu'il ne soit pas décidément immoral par sa tendance, a le pouvoir de développer l'amour du beau. La musique mérite aussi bien que la poésie sa place dans l'éducation ; car tout ce qui est capable d'élever et de réchauffer l'âme, est favorable à la culture morale.

La nature et l'habitude.

Quant à la nourriture, ce que nous avons accoutumé de dire généralement en tous arts et toutes sciences, cela se peut encore dire et assurer de la vertu : c'est que, pour faire un homme parfaitement vertueux, il faut que trois choses y soient concurrentes : la nature, la raison et l'usage. J'appelle raison la doctrine des préceptes ; et usage, l'exercitation. Le commencement nous vient de la nature ; le progrès et accroissement, des préceptes de la raison ; et l'accomplissement, de l'usage et exercitation ; et puis la cime de perfection de tous les trois ensemble. S'il y a défectuosité en aucune de ces trois parties, il est forcé que la vertu soit aussi en cela défectueuse et diminuée ; car la nature sans doctrine et nourriture est une chose aveugle ; la doctrine sans nature est défectueuse, et l'usage sans les deux premières est chose imparfaite. Ni plus ni moins qu'au labourage, il faut premièrement que la terre soit bonne ; secondement, que le laboureur soit homme entendu, et, tiercement, que la semence soit choisie et élue. Aussi la nature représente la terre ; le maître qui enseigne ressemble au laboureur, et les enseignements et exemples reviennent à la semence. Toutes lesquelles parties j'oserais bien pour certain assurer avoir été conjointes ensemble es âmes de ces grands personnages qui sont tant célébrés et renommés par tout le monde, comme Pythagore, Socrate, Platon, et autres semblables qui ont acquis gloire immortelle.

Or est bien heureux celui-là et singulièrement aimé des dieux, à qui le tout est octroyé ensemble. Mais pourtant, s'il y a quelqu'un qui pense que ceux qui ne sont pas totalement bien nés, étant secourus par bonne nourriture et exercitation à la vertu, ne puissent aucunement réparer et recouvrir le défaut de leur nature, sache qu'il se trompe et se mécompte de beaucoup, ou pour mieux dire de tout en tout. Car paresse anéantit et corrompt la bonté de nature, et diligence de bonne nature en corrige la mauvaiseté. Ceux qui sont nonchalants ne peuvent pas trouver les choses mêmes qui sont faciles ; et, au contraire, par soin et vigilance Von vient à bout de trouver

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les plus difficiles. Et peut-on comprendre combien la labeur et la diligence ont d'efficace et d'exécution, en considérant plusieurs effets qui se font en nature : car nous voyons que les gouttes d'eau qui tombent dessus une roche dure la creusent. Le fer et le cuivre se vont usant et consumant par le seul attouchement des mains de l'homme; et les roues des chariots et charrettes que Ton a courbées à grand'peine ne sauraient plus retourner à leur première droiture, quelque chose que l'on y sût faire ; comme aussi serait-il impossible de redresser les bâtons tordus que les joueurs portent en leurs mains dessus les échafauds. Tellement que ce qui est contre nature changé par force et labeur, devient plus fort que ce qui était selon nature.

Mais ne voit-on qu'en cela seulement combien peut le soin et la diligence? Certainement il y a un nombre infini d'autres choses esquelles on le peut clairement apercevoir. Une bonne terre, à faute d'être bien cultivée, devient en friche ; et de tant plus qu'elle est grasse et forte de soi-même, de tant plus se gâte-l-elle par négligence d'être bien labourée ; au contraire vous en verrez une autre dure, âpre et pierreuse plus qu'il ne serait de besoin, qui néanmoins pour être bien cultivée, porte incontinent de beau et bon fruit. Qui sont les arbres qui ne naissent tordus, ou qui ne deviennent stériles et sauvages, si l'on n'y prend bien garde? A l'opposite aussi, pourvu que l'on y ait l'œil et que l'on y emploie telle sollicitude comme il appartient, ils deviennent beaux et fertiles. Qui est le corps si robuste et si fort qui, par oisiveté et délicatesse, n'aille perdant sa force et ne tombe en mauvaise habitude ? Et qui est la complexion si débile et si faible qui, par continuation d'exercice et de travail, ne se fortifie à la fin grandement? Y a-t-il chevaux au monde, s'ils sont bien domptés et dressés de jeunesse, qui ne deviennent enfin obéissants à l'homme pour monter dessus ? Au contraire, si on les laisse sans dompter en leurs premiers ans, ne deviennent-ils pas farouches et revêches pour toute leur vie, sans que jamais on en puisse tirer service? Et de cela ne se faut-il pas émerveiller, vu qu'avec soin et diligence l'on apprivoise et rend-on domestiques les plus sauvages et les plus cruelles bêtes du monde. Pourtant répondit bien le Thessalien à qui l'on demandait qui étaient les plus sots et les plus lourdauds, entre les Thessaliens: ceux, dit-il, qui ne vont plus à la guerre.

Quel besoin donc est-il de discourir plus longuement sur ce propos ? Car il est certain que les mœurs et conditions sont qualités qui s'impriment par long trait de temps. Et qui dira que les vertus morales s'acquièrent aussi par accoutumance, à mon avis, il ne se fourvoiera point.

(Comment il faut nourrir les enfants.)

Les grandes natures ne peuvent rien produire de petit, ni la véhémence et force active qui est en icelles ne peut jamais demeurer oiseuse, tant elle est vive et subtile ; ains branlent toujours en mouvement continuel, comme si elles flottaient en tourments, jusques à ce qu'elles soient parvenues à une habitude de mœurs constante, ferme et perdurable.

Tout ainsi donc comme celui qui ne se connaîtra pas guère en l'agriculture et en fait du labourage, ne prisera pas une terre laquelle il verra pleine de broussailles, de méchants arbres et plantes sauvages, où il y aura beaucoup de bêtes, beaucoup de ruisseaux, et conséquemment force fange ; et au contraire toutes ces marques-là et autres semblables, donneront occasion de juger à celui qui s'y connaîtra bien, la bonté et force de la terre; aussi les grandes natures des hommes mettent hors dès leur commencement plusieurs étranges et mauvaises choses, lesquelles nous, ne pouvant supporter, pensons qu'il faille incontinent couper et retrancher ce qu'il y a d'âpre et de poignant. Mais celui qui en juge mieux, voyant de là ce qu'il y a de bon et de généreux, attend l'âge et la saison, qui sera propre à favoriser la vertu et la raison, auquel temps celle forte nature sera pour exhiber et produire son fruit.

(Pourquoi la justice divine diffère quelquefois la punition des maléfices l.)

1. Une fois pour toutes les éditeurs avertissent le lecteur que les passages cités de Plutarque ont été pris dans la traduction Amyot revisée et modernisée par MtIe A. Couvreur.

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Responsabilité des éducateurs.

Les hommes apprennent à chanter, à baller, à lire et à écrire, à labourer la terre, à piquer chevaux ; ils apprennent à se chausser, à se vêtir, à donner à boire, à cuisiner; il n'y a rien de tout cela qu'ils sachent bien faire, s'ils ne l'ont appris. Et ce pourquoi toutes ces choses et autres s'apprennent, qui est la prud'homie et la bonne vie, sera chose casuelle et fortuite, qui ne se pourra ni enseigner ni apprendre ? 0 bonnes gens, pourquoi est-ce qu'en niant que la bonté se puisse enseigner, nous nions quand et quand qu'elle puisse être ! Car s'il est vrai que son apprentissage soit sa génération, en niant qu'elle se puisse apprendre, nous affirmons aussi qu'elle ne peut donc être.

Il se voit que, comme les nourrices forment et dressent les membres de leurs enfants avec les mains, aussi les couverneurs et pédagogues, les prenant au partir des nourrices, les dressent par accoutumance au chemin de la vertu. Auquel propos unLaconien répondit sagement à celui qui lui demandait quel profit il faisait à l'enfant qu'il gouvernait : je fais, dit-il, que les choses bonnes et honnêtes lui plaisent.

(Que la vertu se peut enseigner.)

Ainsi que les sceaux et cachets s'impriment [aisément en de la cire molle, aussi se moulent facilement^ès esprits des petits enfants toutes choses que l'on leur veut faire apprendre.

A raison de quoi il me semble que Platon admoneste prudemment les nourrices de ne conter pas indifféremment toutes sortes de fables aux petits enfants, de peur que leurs âmes, dès au commencement, ne s'abreuvent de folie et de mauvaise opinion ; et aussi conseille sagement le poète PhocylideJ quand il dit :

Dès que l'homme est en sa première enfance, Montrer lui faut du bien la connaissance.

Et si ne faut pas oublier que les autres jeunes enfants que l'on met avec eux pour les servir ou pour être nourris quant et eux, soient aussi, devant toutes choses, bien conditionnés, et puis Grecs de nation, et qui aient la langue bien déliée

pour bien prononcer, de peur que s'ils fréquentent avec des enfants barbares de langues ou vicieux de mœurs, ils ne retiennent quelques taches de leurs vices ; car les vieux proverbes ne parlent pas sans raison quand ils disent : si tu converses avec un boiteux, tu apprendras à clocher.

Mais quand ils seront arrivés à l'âge de devoir être mis sous la charge des pédagogues et des gouverneurs, c'est lors que pères et mères doivent plus avoir l'oeil à bien regarder quels seront ceux à la conduite desquels ils les commettront, de peur qu'à faute d'y avoir bien pris garde, ils ne mettent leurs enfants en mains de quelques esclaves barbares ou écervelés et volages. Car c'est chose trop hors de tout propos, ce que plusieurs font maintenant en cet endroit ; car s'ils ont quelques bons esclaves, ils en font les uns laboureurs de leurs terres, les autres patrons de leurs navires, les autres facteurs, les autres receveurs, les autres banquiers, pour manier et trafiquer leurs deniers ; et s'il en trouve quelqu'un qui soit ivrogne, gourmand et inutile à tout bon service, ce sera celui auquel ils commettront leurs enfants, là où il faut qu'un gouverneur soit de nature, tel comme était Phénix, le gouverneur d'Achille. Encore y a-t-il un autre point plus grand et plus important que tous ceux que nous allons alléguer, c'est qu'il leur faut chercher et choisir des maîtres et des précepteurs qui soient de bonne vie, où il n'y ait que reprendre, quant à leurs mœurs, et les plus savants et plus expérimentés que l'on pourra recouvrer : car la source et la racine de toute honte et toute prud'homie, est avoir été de jeunesse bien instruit. Et ni plus ni moins que les bons jardiniers fichent des paux auprès des jeunes plantes pour les tenir droit, aussi les sages maîtres plantent de bons avertissements et de bons préceptes à l'entour des jeunes gens, afin que leurs mœurs se dressent à la vertu.

Je conclurai donc en somme, et me semble que ma conclusion, à bon droit, devra être plutôt estimée un oracle que non pas un avertissement, que le commencement, le milieu et la fin, en cette matière, gît en la bonne nourriture et bonne institution, et qu'il n'est rien qui tant serve à lavertu et à rendre V homme bien heureux, comme fait cela. Car tous autres biens auprès de celui-là sont petits, et non dignes d'être si soigneusement recherchés ni requis.

[Comment il faut nourrir les enfants.)

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Cela n'était pas la lin ni le but auquel tendait Lycurgue, que de laisser sa cité commandant à plusieurs : ainsi estimant que la félicité de toute une ville, comme celle d'un homme particulier, consiste principalement en l'exercice de la vertu, et en union et concorde des habitants, il composa et dressa la forme de son gouvernement à cette fin que ses citoyens devinssent francs de cœur, contents du leur, attrempés en tous leurs faits, pour se pouvoir maintenir et conserver en leur entier très longuement. Cette même intention eurent aussi Platon, Diogène et Zenon, en écrivant leurs livres, es quels ils discoururent du gouvernement des choses publiques, et semblablement tous les autres grands et savants person= nages, qui se sont mis à écrire de même sujet; mais ils n'ont laissé après eux que des écritures et des paroles seulement». Et, au contraire, Lycurgue n'a point laissé de livres ni de papiers, mais a produit et mis réellement en être une forme de gouvernement, que nul avant lui n'avait jamais inventée et que depuis autre quelconque n'a pu imiter ; et a fait voir à ceux qui croient que la définition du parfaitement sage soit chose imaginée en l'air seulement, et qui ne peut être réellement en ce monde, toute une ville entière vivant et se gouvernant philosophalement, c'est-à-dire, selon les préceptes et les règles de parfaite sapience, au moyen de quoi il a à bon droit surmonté la gloire de tous ceux qui se sont jamais entremis d'écrire ou d'établir le gouvernement d'aucun état politique.

{Lycurgue.)

Les nourrices (chez les Lacédémoniens) usaient de certaine diligence avec artifice à nourrir leurs enfants, sans les emmailloter, ni lier de bandes, ni de langes, de sorte qu'elles les rendaient plus délivrés de leurs membres, mieux formés, et de plus belle et gentille corpulence ; et si en devenaient indifférents en leur vivre, sans être difficiles à élever, ni mignards ou friands, ni peureux et craignant d'être laissés seuls en ténèbres, ni criards ou pervers aucunement, qui sont tous signes de nature lâche et vile. Tellement qu'il se trouvait des étrangers qui achetaient des nourrices du pays de Laconie expressément pour leur faire nourrir leurs enfants : comme l'on dit que Amycla, celle qui nourrit Alcibiade,en était; mais Périciès son tuteur lui bailla depuis pour son maître et gou-

verneur un serf nommé Zopyre, lequel n'avait partie quelconque meilleure que les autres communs esclaves.

Ce que ne fit pas Lycurgue,car il ne mit point la nourriture et le gouvernement des enfants de Sparte entre les mains des maîtres mercenaires, ou de serfs achetés à prix d'argent et si n'était pas loisible au père de nourrir ses enfants à sa mode, ainsi que bon lui semblait. Car sitôt qu'ils étaient arrivés à l'âge de sept ans, il les prenait et les distribuait par troupes pour les faire nourrir ensemble, et les accoutumer à jouer, apprendre et étudier les uns avec les autres ; puis choisissait en chaque troupe celui qui avait apparence d'être le mieux avisé, et le plus courageux au combat, auquel il donnait la super-intendance de toute la troupe. Les autres avaient toujours l'œil sur lui et obéissaient à ses commandements, en endurant patiemment les punitions qu'il leur ordonnait, et les corvées qu'il leur commandait : de manière que presque toute leur étude était d'apprendre à obéir. Mais outre cela les vieillards assistaient souvent à les voir jouer ensemble, et la plupart du temps leur mettaient en avant des occasions de débats et de querelles les uns contre les autres, pour mieux connaître et découvrir quel était le naturel de chacun, et s'ils montraient signes de devoir être une fois couards ou hardis.

Quant aux lettres, ils en apprenaient seulement autant qu'il leur en fallait pour le besoin; et au demeurant, tout leur apprentissage était apprendre à bien obéir, endurer le travail, et à demeurer vainqueurs en tout combat.

(Lycurgue.)

Le bon éducateur

Je dis notamment que l'on doit attraire et amener les enfants à faire leur devoir par bonnes paroles et douces remontrances, non pas par coups de verges ni par les battre ; pour ce qu'il semble que cette voie-là convient plutôt à des esclaves, que non pas à des personnes libres, pour ce qu'ils s'endurcissent aux coups, et deviennent comme hébétés, et ont le travail de Tétude puis après en horreur, partie pour la douleur des coups, et partie pour la honte. Les louanges et les blâmes sont plus utiles aux enfants nés en liberté, que tou-

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tes verges ou tous coups de fouet : l'un pour les tirer à bien faire, et l'autre pour les retirer du mal ; et faut alternativement user tantôt de l'un, tantôt de l'autre, et maintenant leur user de répréhension, maintenant de louange. Car s'ils sont quelquefois trop gais, il faut en les tançant leur faire un peu de honte, et puis tout soudain les remettre en les louant ; comme font les bonnes nourrices qui donnent le tétin à leurs petits enfants après les avoir fait un peu crier ; toutefois il y faut tenir mesure, et se garder bien de les trop haut louer, autrement ils présument d'eux-mêmes, et ne veulent plus travailler depuis que l'on les a loués un peu trop.

Au demeurant j'ai connu des pères qui, pour avoir trop aimé leurs enfants, les ont enfin haïs. Qu'est-ce à dire alors? Je l'éclaircirai par cet exemple. Je veux dire que, pour le grand désir qu'ils avaient que leurs enfants fussent les premiers en toutes choses, ils les contraignaient de travailler excessivement : de manière que pliant sous le faix ils en tombaient en maladies, ou se fâchant d'être ainsi, surchargés, ne recevaient pas volontiers ce qu'on leur donnait à apprendre. Ni plus ni moins que les herbes et les plantes se nourrissent mieux quand on les arrose modérément, mais quand on leur donne trop d'eau, on les noie et suffoque; aussi faut-il donner aux enfants moyen de reprendre haleine en leurs continuels travaux, taisant compte que toute la vie de l'homme est divisée en labeur et en repos, à raison de quoi nature nous a donné non seulement le veiller, mais aussi le dormir, et non seulement la guerre, mais aussi la paix ; non seulement la tourmente, mais aussi le beau temps ; et ont été institués non seulement les jours ouvrables, mais aussi les jours de fête. En somme, le repos est comme la source du travail. Ce qui se voit non seulement es choses qui ont sentiment et âme, mais encore en celles qui n'en ont point ; car nous relâchons les cordes des arcs, des lyres et des voiles, afin que nous les puissions retendre puis après ; et bref, le corps s'entretient par réplétion et par évacuation, aussi fait l'esprit par repos et travail.

{Comment il faut nourrir les enfants.)

Je ne voudrais point que les pères fussent trop âpres et trop durs à leurs enfants, mais désirerais qu'ils laissassent aucune fois passer quelque faute à un jeune homme, se souvenant

qu'ils ont autrefois été jeunes eux-mêmes. Et tout ainsi que les médecins, mêlant et détrempant leurs drogues qui sont amères avec quelque jus doux, ont trouvé le moyen de faire passer l'utilité parmi le plaisir : aussi faut-il que les pères mêlent l'aigreur de leurs répréhensions avec la facilité de clémence ; et que tantôt ils lâchent un petit la bride aux appétits de leurs enfants, et tantôt aussi ils leur serrent le bouton, et leur tiennent la bride raide, en supportant doucementet patiemment leurs fautes; ou bien s'ils ne peuvent faire qu'ils ne s'en courroucent, à tout le moins que leur courroux s'apaise incontinent.

(Comment il faut nourrir les enfants.)

Il fait bien à noter que jamais Lycurgue ne voulut qu'il y eût pas une de ses lois mise par écrit, mais est expressément porté par l'une de ses ordonnances, qu'ils appellent Bhetus, qu'il ne veut point qu'il y en ait aucune écrite : car quant à ce qui est de principale force et efficace pour rendre une cité heureuse et vertueuse, il estimait que cela devait être empreint, par la nourriture, es cœurs et es mœurs des hommes, pour y demeurer à jamais immuable. C'est la bonne volonté, qui est un lien plus fort que toute autre contrainte que l'on saurait donner aux hommes, et le pli qu'ils prennent par bonne institution dès leur première enfance, qui fait que chacun d'eux se sert de loi à soi-même. Et au demeurant, quant à ce qui concerne les contraux des hommes les uns avec les autres, qui sont choses légères, et que l'on change tantôt en une sorte, et tantôt en une autre, selon le besoin, il pensa qu'il valait mieux ne les étreindre point sous contraintes rédigées par écrit, ni en établir des coutumes qui ne se pussent changer, mais plutôt les laisser à la discrétion et à l'arbitrage des hommes qui auraient été bien nourris et bien institués, pour en ôter ou y ajouter, selon que l'occurrence et la disposition des temps le requerrait. Car en somme il estima que le but principal d'un bon établisseur et réformateur de chose publique devait être faire bien nourrir et bien instituer les hommes. L'une donc de ses ordonnances portait, expressément, qu'il n'y eût pas une loi écrite.

{Lycurgue.)

Philippe, considérant que la nature d'Alexandre était difficile à manier, parce qu'il s'opiniâtrait à ne vouloir point

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être forcé en rien, mais que par remontrances on le conduisait facilement à la raison, lui-même tâcha toujours de lui persuader qu'il lui voulait faire faire plutôt que de le lui commander. De plus, pour l'enseigner, il envoya quérir Aristote, le plus renommé et le plus savant philosophe de son temps.

(Alexandre.)

Cransis, père de Philopœmen, était un homme excellent, libéral et magnifique en toutes sortes, et particulièrement affectionné en son endroit.

Or, tout comme ledit Cransis vécut, Gassandre, son ami, qui avait été chassé de la ville de Mautinée après y avoir bien dirigé les affaires publiques, fut si bien traité de Cransis qu'il n'eut faute d'aucune chose ; et après qu'il fut décédé, Cassandre lui voulant rendre la pareille du bon accueil et amiable traitement qu'il lui avait fait en sa vie, dressa et institua son fils, étant demeuré orphelin, de la manière qu'Homère dit qu'Achille fut institué et nourri par le vieillard Phénix. Si prit incontinent le naturel de l'enfant un pli de nourriture véritablement généreuse et royale, en croissant toujours de bien en mieux. Depuis, au sortir de son enfance, Pademus et Démophane, tous deux Mégalopolitains, le prirent en leur gouvernement. C'étaient deux philosophes qui avaient été familiers et auditeurs d'Arcésilas en l'école de l'académie et depuis employèrent ce qu'ils avaient appris en l'étude de la philosophie au gouvernement de la chose publique et maniement des grandes affaires, autant ou plus que nuls autres de leur temps : car ils délivrèrent leur ville de la tyrannie d'un Aristodème, qui la tenait sous le joug de la servitude, en attitrant ceux qui le tuèrent ; et aidèrent aussi à Aratus à déchasser de Sycione le tyran Nicoclès ; et à la requête des Cyréniens, qui étaient travaillés de séditions civiles et de partialités qu'ils avaient entre eux, allèrent à Cyrène, là où ils reformèrent l'état de la chose publique, et leur établirent de bonnes ordonnances ; mais quant à eux, ils comptaient entre leurs plus beaux actes la nourriture et l'institution de Philopœmen, estimant avoir procuré un bien universel à toute la Grèce, en nourrissant un personnage de telle nature es enseignements et préceptes de la philosophie.

Aussi, à la vérité, la Grèce l'aima singulièrement, comme le dernier homme de vertu qu'elle aurait porté en sa vieil-

lesse, après tant de grands et renommés capitaines anciens, et lui augmenta toujours sa puissance et son autorité, à mesure que sa gloire croissait, au moyen de quoi il y eut un Romain qui, pour le louer, l'appela le dernier des Grecs, comme voulant dire que depuis lui jamais la Grèce ne porta de grand personnage, ni qui lut digne d'elle.

(Philopœmen.)

Quand le fils de Marcus Caton fut parvenu à l'âge de raison, et qu'il commença à être capable d'apprendre, son père lui-même lui enseigna les lettres, la grammaire, les lois, l'escrime, non seulement pour lancer le javelot, jouer de l'épée, voltiger, piquer chevaux, et manier toutes armes, mais aussi pour combattre à coups de poing, endurer le froid et le chaud, passer à la nage le courant d'une rivière impétueuse et raide ; et si dit davantage qu'il composait et écrivait de sa propre main de belles histoires en grosses lettres, afin que son fils, dès la maison de son père, eût conscience des gens de bien du temps passé, et de leurs faits vertueux, à l'exemple desquels il pût former sa vie pour en mieux valoir. Et si dit qu'il se donnait autant garde d'user de paroles sales et vilaines en la présence de son fils, comme il eût fait devant les religieuses vestales.

On ne défaillait point de bon vouloir au fils de Caton, qu'on désirait faire un chef-d'œuvre, en le formant et composant au moule de la parfaite vertu ; car il avait le cœur gentil, qu'il tâchait à faire tout ce que son père lui montrait; mais il avait le corps de nature si débile et si faible, qu'il ne pouvait pas endurer grand travail : en raison de quoi son père lui relâcha un petit la trop dure et trop étroite austérité et règle de vie que lui-même observait.

Mais néanmoins, quoiqu'il fût de nature débile et de petite et faible complexion, n'en laissa-t il pas pourtant d'être vaillant homme, et de faire très bien son devoir en la guerre, car il combattit vaillamment en la bataille où Persée, le roi de Macédoine, fut défait par Paul-Emile, là où, lui étant l'épée volée des poings par un grand coup qu'il reçut dessus, avec ce qu'il avait la main suante, il en fut fort déplaisant, et pria quelques-uns de ses amis qu'ils lui aidassent à la recouvrer. Si se ruèrent tous ensemble sur les ennemis à l'endroit où elle lui était tombée, et firent tant à force d?armes qu'ils fen-

l'éducation proprement dite 25

dirent la presse, et éclaircirent le lieu, où à la fin ils la trouvèrent ; mais ce lut à grand'peine, parce qu'elle était jà couverte de monceaux d'autres armes et de corps morts, tant des Romains que des Macédoniens entassés les uns sur les autres. Le général Paul-Emile ayant entendu cet acte, en loua et prisa grandement le jeune homme ; et l'on trouve encore aujourd'hui une lettre missive de Caton à son fils, par laquelle il loue et magnifie fort hautement cet acte de prouesse, et cette diligence qu'il fît de recouvrer son épée.

(Caton.)

L'exemple

Il faut que les pères se gardent bien de commettre aucune faute, ni d'omettre aucune chose qui appartienne à leur devoir, afin qu'ils servent de vif exemple à leurs enfants, et qu'eux regardant à leur vie, comme dedans un clair miroir, s'abstiennent à leur exemple de faire et de dire chose qui soit honteuse ; car ceux qui reprennent leurs enfants des fautes qu'ils commettent eux-mêmes, ne s'avisent pas que, sous le nom de leurs enfants, ils se condamnent eux-mêmes; et généralement tous ceux qui vivent mal ne se laissent pas la hardiesse d'oser seulement reprendre leurs esclaves, tant s'en faut qu'ils pussent franchement tancer leurs enfants.

Mais qui pis est, en vivant mal, ils leur servent de maîtres et de conseillers de mal faire ; car là où les vieillards sont déhontés, il est bien forcé que les jeunes gens soient de tout point effrontés; pourtant faut-il tâcher de faire tout ce que le devoir requiert, pour rendre les enfants sages, à l'imitation de cette noble dame Eurydice, laquelle étant de nation esclavonne et par manière de dire, triplement barbare, néanmoins, pour avoir moyen de pouvoir instruire elle-même ses enfants, prit la peine d'apprendre les lettres, étant déjà bien avant en

son âge.

{Comment il faut nourrir les enfants.)

Là où il faut que, comme la règle étant elle-même droite et non gauche ni tordue, dresse et rend droites toutes autres choses, les faisant à soi semblables, en s'approchant et appli-

quant à elles : semblablement aussi, que le prince ayant établi et dressé premièrement en soi-même sa principauté, c'est-à-dire après avoir bien composé sa vie et ses mœurs alors il accommode et applique à soi ses sujets, pour les rendre aussi droits.

Car ce n'est pas affaire à celui qui tombe, de redresser ; ni à celui qui ne sait rien, d'enseigner ; ni à celui qui est désordonné, d'ordonner ; ni à celui qui est déréglé, de ranger ; ni à celui qui ne sait obéir, de commander ; mais la plupart des hommes, se trompant en cela, estiment que le premier et principal bien qu'il y ait à commander, soit de n'être point commandé, comme faisait le roi de Perse qui estimait que tous ses sujets lui étaient esclaves, excepté sa femme seule, de laquelle plus que d'autre il devait être seigneur.

Mais qui sera-ce donc qui commandera au roi et au prince? Ce sera la loi, qui est reine de tous et mortels et immortels, comme dit Pindare,non pas une loi écrite dehors en quelques livres, ou dessus quelque bois ; mais la raison vive imprimée en son cœur, toujours demeurant avec lui, toujours le conservant et jamais ne l'abandonnant sans conduite ; car le roi de Perse avait un de ses chambellans ordonné à cet office, pour lui venir dire tous les matins entrant en sa chambre: lève-toi , sire , et pourvois aux affaires, auxquelles Mesoromade, c'est-à-dire le grand Dieu, fa ordonné pour pourvoir; mais à l'endroit d'un sage prince et bien appris, c'est la raison qu'il a au dedans qui lui sonne toujours cela à l'oreille.

Après que Ton a acquis autorité et foi grande envers le peuple, c'est alors que l'on doit tâcher à réformer son naturel, s'il est vicieux, et le retirer petit à petit, et ramener tout doucement à ce qui est meilleur ; car c'est chose bien laborieuse et bien difficile, de changer toute une commune ; mais pour y parvenir, il faut que tu commences à toi-même le premier, en réformant ce qu'il y a de déréglé en ta vie et en tes mœurs, sachant que tu as à vivre désormais comme en un théâtre ouvert, où tu es vu de tous côtés.

Tout ainsi comme une lentille, un seing, une verrue en la face de l'homme, font plus d'ennui que ne feraient une balafre ou une cicatrice ou une mutilation en tout le reste du corps ; aussi les fautes petites et légères de soi apparaissent grandes

l'éducation proprement dite 27

es vies des princes et de ceux qui ont le gouvernement de la chose publique entre leurs mains, pour l'opinion imprimée en l'entendement des hommes, touchant l'état de ceux qui gouvernent et qui sont en magistrat, estimant que c'est chose grande, et qui doit être pure et nette de toutes fautes et de toutes imperfections. Pourtant à bon droit fut grandement loué Livius Drusus, sénateur romain, de ce qu'il répondit à quelque ouvrier qui lui promettait de faire en sorte, s'il voulait, que ses voisins, qui découvraient et voyaient en plusieurs endroits de sa maison, n'auraient plus nullement de vue sur lui, et ne lui coûterait que trois mille écus seulement : Mais je t'en donnerai six mille, dit-il, et fais en sorte que Von voie dedans ma maison de tous côtés, afin que tous ceux de la ville voient et sachent comment je vis ; car c'était un personnage grave, honnête et sage. Mais à l'aventure n'était-il jà besoin que l'on lui rendît sa maison vue de tous côtés, parce que le peuple pénètre jusques avoir au fond des moeurs, des conseils, des actions et vies, que l'on pense être plus cachées et couvertes, de ceux qui gouvernent, non moins par ce à quoi ils s'adonnent en privé, qu'à ce qu'ils leur voient faire et dire en public, en aimant les uns, et les estimant pour cela, et en haïssant et méprisant les autres.

(Qu'il est requis qu'un prince doit être savant.)

La répréhension

Comme Platon commande que les vieillards qui veulent imprimer la honte aux jeunes enfants aient eux-mêmes les premiers honte devant les enfants ; aussi la remontrance d'un ami, qui est elle-même honteuse, fait grande honte à son ami ; et quand douteusement, avec crainte, et peu à peu elle vient à approcher et toucher le faillant, elle sape et mine petit à petit son vice en remplissant de honte et de révérence celui qu'elle-même doute d'aborder de honte ; et pourtant sera-t-il toujours très bon, en telles répréhensions, d'observer ce précepte :

Bas en l'oreille, afin qu'autres ne l'oyent.

Et se faut-il diligemment donner garde de cela, entre autres observations, que l'on ne fasse ces remontrances par manière d'ostentation ni de vaine gloire, mais seulement en intention qu'elles soient utiles et profitables ; mais outre cela, ce que Thucydide fait dire aux Corinthiens d'eux-mêmes, qu'à eux appartenait de reprendre les autres, n'étant pas mal dit, doit être en ceux qui se mêlent de reprendre et corriger les autres. Car comme Lysandre répondit à un Mégarien qui s'avançait de parler hautement et librement pour la liberté de la Grèce, en une assemblée de conseil des alliés et confédérés, ces propos-là, mon ami, auraient besoin d'une puissante cité, aussi pourrait on dire à tout homme qui se mêle de parler librement pour reprendre autrui, qu'il a besoin de mœurs bien réformées. Cela est très véritable de tous ceux qui s'entremettent de vouloir châtier et corriger les autres ; ainsi que Platon disait qu'il corrigeait Speusippe par l'exemple de sa vie. Et tout de même Xénocrate jetant son œil sur Polémon qui était entré en son école en habit dissolu, de sa vue seule le changea et le réforma tout ; là où un homme léger ou mal conditionné, qui se voudrait ingérer de reprendre les autres, oirait incontinent qu'on lui mettrait devant le nez :

Tout ulcéré, il veut guérir les autres,

Ce néanmoins, pour autant que les affaires mêmes nous mènent bien souvent à reprendre les autres, qui ne valent pas mieux que nous, ni nous aussi guère mieux qu'eux, le plus honnête et le plus dextre moyen de le faire en ce cas est, quand celui qui remontre et reprend s'enveloppe lui-même et se comprend aucunement en ce dont il accuse les autres.

Socrate arguait ainsi tout bellement les jeunes gens, comme n'étant pas lui-même délivré d'ignorance, mais ayant besoin d'être avec eux instruit de la vertu, et de rechercher la connaissance de la vérité; car on aime, et l'on ajoute foi à ceux que l'on estime être sujets à mêmes fautes, et vouloir corriger ses amis comme soi-même, là où celui qui répanouit ses ailes en rognant celles d'autrui, comme étant homme net et sincère, sans aucune passion, si ce n'est qu'il soit beaucoup plus âgé que nous, et qu'il n'ait acquis une autorité de vertu et de gloire toute notoire et confessée de tous, ni gagne ni ne

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profite autre chose, sinon qu'il se fait réputer importun et fâcheux. Pourtant n'est-ce pas sans cause que le bon Phénix, en priant Achille, lui allègue ses infortunes, comme il avait un jour été près de tuer son père par une soudaine colère, mais que incontinent il s'en était repenti. Mais le fait afin qu'il ne semble qu'il le reprenne bien à son aise, n'ayant jamais éprouvé quelle force a la passion de la colère, et comme s'il n'eût jamais été sujet à faillir ; car ces façons-là de reprendre nous entrent plus affectueusement dedans le cœur, et nous y rendons-nous plus volontiers, quand il nous semble qu'on nous les fait par compassion, et non pas par mépris. Mais pour ce que ni l'œil enflammé ne reçoit une claire lumière, ni l'âme passionnée un parler franc, ni une répréhension toute crue, un des plus utiles secours et remèdes que l'on y saurait trouver, serait d'y mêler parmi quelque peu de louanges.

Car cela n'adoucit pas seulement l'âpreté de la répréhension et de la passion, mais engendre une émulation envers soimême, lui faisant avoir honte des choses laides et déshonnêtes par la recordation des belles et honnêtes qu'il a autrefois faites, en prenant de soi-même l'exemple de mieux faire ; car quand nous lui en comparons d'autres de ses citoyens ou de ses compagnons égaux en âge, ou même de ses parents, alors le vice, qui de soi-même est opiniâtre, revêche et contentieux, s'en ennuie et s'en courrouce, et répond souvent tout bas entre ses dents : Que ne vous en allez-vous donc à ceux-là qui valent mieux que moi, et que vous ne me laissez en paix, sans me plus fâcher?

(Comment on pourra discerner le flatteur d'avec Vami.)

Les châtiments

Je m'aigrissais le plus souvent à l'encontre de mes serviteurs, pensant qu'ils devinssent pires à faute d'être bien châtiés ; mais je me suis à la fin aperçu bien tard, premièrement, qu'il valait mieux par patience et indulgence rendre mes valets pires, que de me détordre et gâter par âpreté et colère moimême en voulant redresser les autres. Secondement, je voyais plusieurs, qui parce qu'on ne les châtiait point, bien souvent

devenaient honteux d'être méchants, et prenaient le pardon qu'on leur donnait pour un commencement de mutation de bien en mal, plutôt qu'ils n'eussent fait la correction, et certainement obéissaient plus volontiers et plus affectueusement aux uns avec un clin d'œil sans mot dire, qu'ils ne faisaient à d'autres avec soufflets et coups de bâton : tellement que je me suis finalement persuadé que la raison était plus apte et plus digne de commander et de gouverner, que non pas la colère, car je n'estime pas qu'il soit totalement vrai ce que dit le poète:

Où est la peur, là même est la honte.

Mais au revers, je pense qu'en ceux qui sont honteux s'imprime la crainte qui les retient de mal faire, là où l'accoutumance ordinaire d'être battu sans merci n'imprime pas une repentance du mal faire, mais une prévoyance de se garder d'y être surpris. Tiercement je considérais en moi-même, et me ramenais en mémoire que celui qui nous enseigne à tirer de l'arc ne nous défend pas de tirer, mais de faillir à tirer : aussi celui qui nous enseigne à châtier en temps et bien modérément, opportunément, utilement, et ainsi qu'il appartient, ne nous empêche pas de châtier. Je m'efforce d'en soustraire et ôter entièrement toute colère, principalement pai n'ôter pas à ceux qui sont châtiés le moyen de se justifier, et par les ouïr ; car le temps apporte cependant à la passion son délai et une remise qui la dissout, et cependant le jugement de la raison trouve et le moyen et la mesure de faire la punition convenablement. Et puis on ne laisse point de lieu à celui qui est châtié de résister au châtiment s'il est puni et châtié, non pas en courroux et par colère, mais convaincu de l'avoir bien mérité, et qui serait encore plus laid, on ne trouvera point que le valet châtié parle plus justement que le maître qui le châtie.

Car il n'y a rien qui tant soit cause de faire châtier ei colère, comme de ne châtier pas quand la colère est passée, et être tout décousu, et faire comme les paresseux mariniers, qui durant le beau et le bon temps demeurent en repos dans le port, et puis, quand la tourmente se lève, ils font voile et se mettent en danger ; aussi nous reprenant et blâmant la raison de n'être pas assez roide; mais trop lâche et trop molle

l'éducation proprement dite 31

en matière de punition, nous nous hâtons de l'exécuter alors que la colère est présente, qui est comme un vent impétueux : car naturellement celui qui a faim use de viande ; mais de punition ne doit user sinon celui qui n'en a ni faim ni soif ; ni ne faut se servir de la colère comme d'une sauce à la viande, pour nous mettre en appétit de châtier, mais lorsque l'on est le plus écarté, et que l'on y est contraint nécessairement, y employant le jugement de la raison.

(Comment il faut refréner la colère.)

Ce qu'il faut enseigner

Ce de quoi plus on doit instruire les jeunes gens, et qui leur est de non moindre, voire j'ose bien dire, de plus grande conséquence que tout ce que nous avons dit jusqu'ici, c'est qu'ils ne soient délicats ne superflus en chose quelconque, qu'ils tiennent leur langue, qu'ils maîtrisent leur colère et qu'ils aient leurs mains nettes. Mais voyons particulièrement combien emporte un chacun de ces quatre préceptes, car ils sont plus faciles à entendre, en les mettant devant les yeux par exemples: comme, pour commencer au dernier, il y a eu de grands personnages qui pour s'être laissés aller à prendre argent injustement, ont répandu tout l'honneur qu'ils avaient amassé au demeurant de leur vie, comme Gylippe Lacédémonien, qui pour avoir décousu par-dessus les sacs pleins d'argent qu'on lui avait baillés à porter, fut honteusement banni de Sparte. Et quant à ne se courroucer du tout point, c'est bien une vertu singulière ; mais il n'y a que ceux qui sont parfaitement sages qui le puissent du tout faire ; comme était Socrate, lequel, ayant été fort outragé par un jeune homme insolent et téméraire, jusques à lui donner des coups de pied, et voyant que ceux qui se trouvaient lors autour de lui s'en courrouçaient amèrement, et en perdaient patience, et voulaient courir après : Comment, lui dit-il, si un âne m'avait donné un coup de pied, voudriez-vous que jelui en redonnasse un autre? Toutefois il n'en demeura pas impuni, car tout le monde lui reprocha tant cette insolence, et on l'appela si souvent et tant, le

regihleur et donneur de coups de pied, que finalement il s'en pondit et étrangla lui-même de regret.

(Comment on pourra recevoir utilité de ses ennemis.)

Il fallait que les jeunes hommes révérassent non seulement leurs propres pères, et se rendissent sujets à eux, mais aussi qu'ils portassent révérence à tous autres vieilles gens, en leur cédant le dessus, et se détournant d'eux par les chemins, en se levant de leurs sièges au-devant d'eux, en s'arrêtant quand ils passaient ; et pourtant un chacun commandait non seulement comme aux autres villes à ses propres enfants, à ses propres serviteurs, et disposait de ses propres biens, mais aussi à ceux de son voisin, ni plus ni moins qu'aux siens propres, et s'en servaient comme de choses communes entre eux, afin qu'ils en eussent soin chacun comme de leurs propres.

Et pourtant si un enfant ayant été châtié par un autre Fallait rapporter à son père, c'était honte au père, s'il ne lui donnait encore d'autres coups; car par la commune discipline de leur pays ils s'assuraient que un autre n'avait rien commandé qui ne fût honnête à leurs enfants.

L'effet pour lequel leur vivre de tous était fort étroit c'était afin que de longue main ils s'accoutumassent à n'être jamais pleins, et à pouvoir endurer la faim, pour ce qu'ils avaient opinion qu'ils en seraient plus utiles à la guerre, s'ils apprenaient -à pouvoir porter la peine et travailler sans manger et qu'ils en seraient plus continents, plus sobres et plus simples s'ils apprenaient à durer longtemps à peu de dépense. Bref ils avaient opinion que s'abstenir de manger chair ou poisson apprêtés en cuisine, et se passer ou de pain ou de la viande la première venue, rendait les corps des hommes, plus sains et plus grands, pour ce que les esprits naturels n'étant point pressés par trop grande quantité de vivres, ni rebattus contre-bas, ni étendus en large, élevaient les corps contre-mont, et si les laissaient plus beaux, d'autant que les habitudes et corpulences grêles et vides obéissent mieux à la vertu de nature qui forme les membres, là où celles qui sont grasses, pleines et sujettes à beaucoup manger, pour leur pesanteur y résistent.

Ils étudiaient aussi à composer de belles chansons, et non pas moins à les chanter, et y avait toujours en leurs compositions ne sais quel aiguillon qui excitait le courage, et inspi-

l'éducation proprement dite 33

mit aux cœurs des écoutants un propos délibéré et une ardente volonté défaire quelque belle chose. Le langageétait simple, sans fard ni afféterie quelconque, qui ne contenait autres choses que les louanges de ceux qui avaient vécu vertueusement et qui étaient morts en la guerre pour la défense de Sparte comme étant bienheureux et le blâme de ceux qui par lâcheté de cœur avaient rétive à mourir, comme vivant une vie misérable et malheureuse; ou bien c'étaient promesses d'être à l'avenir, ou vanteries d'être présentement gens de bien, selon la diversité desâges de ceux quiles chantaient: car y ayant es fêtes solennelles etpubliques toujours trois danses, celle des vieillards commençant disait :

Nous avons été jadis Jeunes, vaillants et hardis.

Celle des hommes suivait après, qui disait :

Nous le sommes maintenant, A l'épreuve de tout venant.

La troisième des enfants venait après, qui disait :

Et nous un jour le serons, Qui bien vous surpasserons.

Lycurgue s'étudia à conjoindre l'exercice de la discipline militaire avec le plaisir de la musique, afin que cette véhémence belliqueuse, mêlée avec la douceur de la musique, en fût tempérée de bon accord et harmonie.

(Les coutumes et façons de faire des anciens Lacédémoniens.)

Théophraste écrit touchant l'ouïe : que c'est celui de tous les cinq sens de nature qui donne plus et de plus grandes passions à Vame ; car il n'y a rien de tout ce qui se voit, ni qui se goûte, ni qui se touche, qui cause de si grands ravissements hors de soi, si grands troubles, ni si grandes frayeurs, comme il en entre en l'âme par le moyen d'aucuns bruits, sons et voix qui vienneut à férir l'ouïe. Mais si elle est bien exposée et bien propre aux passions, encore l'est-elle plus à la raison ; car il y a plusieurs endroits et parties du corps qui donnent aux vices entrée pour se couler au-dedans de l'âme ; mais la

vertu n'a qu'une seule prise sur les jeunes gens, qui est les oreilles, pourvu qu'elles soient dès le commencement contregardées pures et nettes de toute flatterie, non amollies ni abreuvées d'aucuns mauvais propos. Et pourtant, à bonne cause, voulait Xénocrate que l'on mît aux enfants des oreillettes ou templiers de fer, pour leur couvrir et défendre les oreilles, plutôt qu'aux combattants à l'escrime des poings, parce que ceux-ci ne sont en danger que d'avoir les oreilles rompues et déchirées à coups de poing seulement, et ceuxlà les mœurs gâtées et corrompues ; non qu'il les voulût du tout priver de l'ouïe, ou les rendre totalement sourds, mais bien admonester de ne recevoir les mauvais propos, et s'en donner bien de garde, jusqu'à ce que d'autres bons y étant nourris de longue main par la philosophie eussent saisi la place des mœurs la plus mobile et la plus aisée à mener, y étant logés par la raison, comme gardes, pour la préserver et défendre.

Par quoi puisque ainsi est que l'ouïe porte aux jeunes gens si grande utilité avec non moindre péril, j'estime que ce soit sagement fait de discourir et deviser souvent, et avec soi-même et avec autrui, comment c'est qu'il faut. ouïr, attendu mêmement que nous voyons que la plupart des hommes en abusent, attendu qu'ils s'exercitent à parler devant que s'être accoutumés à écouter, et qu'ils pensent qu'il y ait une •science de bien parler, et une exercitation pour l'apprendre ; et quant à l'écouter, que ceux qui en usent sans art, comment que ce soit, en reçoivent du profit. Combien que au jeu de la paume on apprend tout ensemble, et à recevoir l'esteuf et à le renvoyer ? Mais en l'usage du parler il n'est pas ainsi ; car le bien recevoir précède le rejeter. Or, dit-on que les œufs des oiseaux que l'on appelle vulgairement éventés, n'ont pu avoir vie ; aussi le parler des jeunes gens qui ne savent écouter, et qui ne sont pas accoutumés à recevoir profit par l'ouïe, n'est véritablement que vent ; car ceux qui veulent recevoir aucune chose que l'on verse d'un vase en un autre, inclinent et tournent la bouche de leurs vases devers ce que l'on y verse, afin que l'infusion se fasse bien dedans, et qu'il ne s'en répande rien en dehors ; et eux ne savent pas se rendre attentifs et par attention accommoder leur ouïe, afin que rien ne leur échappe de ce qui se dit utilement : mais, ce qui est digne de plus grandes moqueries, s'ils se trouvent présents à ouïr raconter

l'éducation proprement dite 35

l'ordre de quelque festin, ou d'une montre, ou un songe, ou un débat et querelle que le récitant aura eu contre un autre, ils écoutent en grand silence et s'arrêtent à ouïr diligemment; mais si quelqu'un les tire à part pour leur enseigner chose utile, ou pour les exhorter à quelque point de leur devoir, ou pour les reprendre quand ils faillent, ou apaiser quand ils se courroucent, ils ne le peuvent entendre et tâchent à réfuter par arguments, en contestant à l'encontre de ce que l'on leur dit s'ils peuvent ; et s'ils ne peuvent, ils s'enfuient pour aller ouïr quelques autres fols propos, comme de méchauts vaisseaux pourris, remplissant leurs oreilles de toute autre chose plutôt que de ce qui leur est nécessaire.

Ceux donc qui veulent bien dresser les chevaux leur enseignent à avoir bonne bouche et obéir bien au mors ; aussi ceux qui veulent bien instruire les enfants les doivent rendre simples et obéissants à la raison, en leur enseignant à beaucoup ouïr et à ne guère parler. Car Spinthame, louant Epaminondas, disait qu'il n'avait jamais trouvé homme qui sût tant comme lui, ne qui parlât moins ! Aussi dit-on que nature, pour cette cause, a donné à chacun de nous une langue seule et deux oreilles, parce qu'il faut plus ouïr que parler.

Or est-ce partout un grand et sûr ornement à un jeune homme que le silence, mais encore principalement quand, en écoutant parler un autre, il ne se trouble point, ni n'aboie point à chaque propos, ains, encore que le propos ne lui plaise guère, il a patience néanmoins, et attend jusqu'à ce que celui qui parle ait achevé, et encore après qu'il a achevé, il ne va pas soudainement lui jeter au-devant une contradiction; mais, comme dit Eschine, il laisse passer entre deux quelque petit intervalle de temps pour voir si celui qui a dit voudra point encore ajouter quelque chose à son dire, ou y changer, ou en ôter.

Mais ceux qui tout soudain contredisent, n'étant écoutés ni écoutants, ains parlant toujours à l'encontre de ceux qui parlent, font une faute malséante et de mauvaise grâce, là où celui qui est accoutumé d'ouïr patiemment, avec honnête contenance, en recueille mieux le propos qu'on lui tient, s'il est utile et bon ; et s'il est inutile ou faux, il a meilleur loisir de le discerner et de le juger, et si se montre amateur de vérité, non de querelle.

(Comment il faut ouïr.)

La noblesse est belle chose, mais c'est un bien de nos ancêtres. Richesse est chose précieuse, mais qui gît en la puissance de fortune, qui l'ôte bien souvent à ceux qui la possédaient, et la donne à ceux qui point ne l'espéraient. C'est un but où tirent les coupe-bourses, les larrons domestiques, et les calomniateurs; et s'y a des plus méchants hommes du monde qui, bien souvent, y ont part. Gloire est bien chose vénérable, mais incertaine et muable. Beauté est bien désirable, mais de peu de durée, Santé chose précieuse, mais qui se change facilement. Force de corps est bien souhaitable, mais aisée à perdre, ou par maladie ou par vieillesse ; de manière que s'il y a quelqu'un qui se glorifie en la force de son corps, il se déçoit grandement ; car qu'est-ce de la force corporelle de l'homme auprès de celle des autres animaux? J'entends comme des éléphants, des taureaux et des lions. Et au contraire, le savoir est la seule qualité divine et immortelle en nous.

Car il y a en toute la nature de l'homme deux parties principales : l'entendement et la parole, dont l'entendement est comme le maître qui commande, et la parole comme le serviteur qui obéit. Mais cet entendement n'est point exposé à la fortune ; il ne se peut ôter à qui l'a par calomnie ; il ne se peut corrompre par maladie, ni gâter par vieillesse, pour ce qu'il n'y a que l'entendement seul qui rajeunisse en vieillissant, et la longueur du temps, qui diminue toutes choses ajoute toujours savoir à l'entendement. La guerre qui, comme un torrent, entraîne et dissipe toutes choses ne saurait emporter le savoir. Et me semble que Stilpon le Mégarien fit une réponse digne de mémoire, quand Démétrius, ayant pris et saccagé la ville de Mégare, lui demanda s'il avait rien perdu du sien. Non, dit-il, car la guerre ne saurait piller la vertu. A laquelle réponse s'accorde et se rapporte aussi celle de Socrate, lequel étant interroge par Gorgias, ce me semble, quelle opinion il avait du grand roi, s'il l'estimait pas bien heureux : Je ne sais, répondit-il, comment il est pourvu de savoir et de vertu; comme estimant que la vraie félicité consiste en ces deux choses, non pas es biens caducs de la fortune.

Mais comme je conseille et admoneste les pères qu'ils n'aient rien plus cher que de bien faire nourrir et instituer en bonnes mœurs et bonnes lettres leurs enfants ; aussi, dis-

l'éducation proprement dite • 37

je, qu'il faut bien qu'ils aient l'œil à ce que ce soit une vraie, pure et saine littérature.

(Comment il faut nourrir les enfants.)

Sur toutes choses, il faut exercer et accoutumer la mémoire des enfants, pour ce que c'est, par manière de dire, le trésor de science : c'est pourquoi les anciens poètes ont feint que Mnémosyne, c'est-à-dire Mémoire, était la mère des Muses, nous voulant donner à entendre qu'il n'y arien qui tant serve à engendrer et conserver les lettres et le savoir qui fait la mémoire. Pourtant la faut-il diligemment et soigneusement exerciter en toutes sortes, soit que les enfants l'aient ferme de nature ou qu'ils l'aient faible ; car aux uns on corrigera par diligence le défaut, aux autres on augmentera le bien d'icelle, tellement que ceux-là en deviendront meilleurs que les autres, et ceux-ci meilleurs que eux-mêmes.

Davantage les pères doivent savoir que cette partie mémorative de l'âme ne sert pas seulement aux hommes à apprenr dre les lettres, mais aussi qu'elle vaut beaucoup aux affaires du monde, pour ce que la souvenance des choses passées fournit d'exemples pour prendre conseil à l'avenir.

(Comment il faut nourrir les enfants.)

Conjoindre et accommoder les passages des poètes aux préceptes et arrêts des philosophes, tire la poésie hors des fables, et lui ôte le masque, et donne efficace de persuader et profiter à bon escient aux sentences utilement dites, et davantage ouvre l'esprit d'un jeune garçon et l'incline aux discours et raisons de la philosophie, en prenant déjà quelque goût, et en ayant ouï déjà parler, non point y venant sans jugement, encore tout rempli de folles opinions qu'il aura toute sa vie ouïes de sa mère ou de sa nourrice, et quelquefois aussi de son père, voire de son pédagogue, auxquels il aura ouï réputer très heureux, et par manière de dire, adorer les riches hommes et redouter effroyablement la mort avec horreur, ou le travail, et au contraire, estimer la vertu chose non désirable, et n'en faire compte, non plus que de rien, sans avoir des biens de ce monde, et sans autorité. Car quand les jeunes gens viennent de prime face à entendre les décisions et raisons des philosophes toutes contraires à ces opinions-là,

ils en demeurent tout étonnés, troublés et effarouchés, ne les pouvant recevoir ni endurer, non plus que ceux qui ont longuement demeuré en ténèbres ne peuvent soudain supporter la lumière des rayons du soleil, s'ils ne sont premièrement accoutumés petit à petit à quelque clarté bâtarde, dont la lueur soit moins vive, tant qu'ils la puissent regarder sans douleur. Ainsi les faut-il peu à peu accoutumer du commencement à une vérité qui soit un peu mêlée de fables, pour qu'ils soient moins troublés et dépaysés, quand ils entendront dire chez les philosophes, que nous ne nous devons point soucier de la mort ; que nature a mis une borne aux richesses ; que la 'béatitude et le souverain bien de l? homme ne gît point en quantité grande d'argent, ni en maniement de grandes affaires, ni en magistrats, et en crédit et autorité, mais en ne sentir point de douleur, en avoir les passions adoucies, et en une disposition de Vàme suivant en toutes choses ce qui est selon nature. Bref le jeune homme a besoin d'être bien guidé en la lecture des poètes, afin que la poésie ne l'envoie point mal édifié, mais plutôt préparé et rendu ami et familier à l'étude de philosophie.

(Comment il faut lire les poètes.)

Pour ce que la poésie représente quelquefois, par imitation de méchants actes, des passions mauvaises, et des mœurs vicieuses et reprochables, il faut que le jeune homme sache que ce que l'on admire en cela et que l'on trouve singulier, il ne le doit pas recevoir comme véritable, ni l'approuver comme bon, mais le louer seulement comme bien convenable et bien approprié à la personne et à la matière sujette. Car tout ainsi comme il nous fâche et nous déplaît, quand nous oyons ou le grognement d'un pourceau ou le cri que fait une roue mal ointe, ou le sifflement des vents, ou le rugissement de la mer, mais si quelque bouffon et plaisant le sait bien contrefaire, nous y prenons plaisir; semblablement aussi jugeons-nous une personne malade ou pourrie d'ulcères, comme chose hideuse à voir et néanmoins, quand nous venons à voir le Philoctète d'Aristophon, et la Jocaste de Silanion, où l'un est décrit comme tombant par pièces, et l'autre comme rendant l'esprit, nous en recevons délectation grande. Aussi le jeune homme soit instruit et averti de louer l'art et la suffi-

l'éducation proprement dite 39

sance de celui qui a bien su naïvement représenter le plaisant et l'homme vicieux, mais au demeurant de blâmer et détester les actions et conditions qu'il représente ; car il y a grande différence entre représenter bien et représenter chose bonne, parce que le représenter bien, c'est-à-dire naïvement et promptement ainsi qu'il appartient. Or, les choses déshonnêtes sont propres et convenables aux personnes déshonnêtes. Et, comme les souliers du boiteux Démonide qui avait les pieds bots, lesquels ayant perdus, il priait aux dieux qu'ils fussent bons à celui qui les lui avait dérobés. Ils étaient bien mauvais de soi, mais bons et propres pour lui.

Si donc nous avertissons les jeunes gens que les poètes n'écrivent pas telles choses comme s'ils les louaient et les approuvaient, mais que, sachant bien que ce sont mauvais et méchants langages, ils les attribuent aussi à de mauvaises et méchantes personnes, en ce faisant, ils ne recevront aucunes pernicieuses impressions des poètes; mais au contraire la suspicion qu'ils prendront de la personne qui parlera, leur fera incontinent trouver mauvaises la parole et la sentence, comme étant faites ou dites par une méchante et vicieuse personne.

L'abeille trouve naturellement, parmi les plus aigres fleurs et les plus âpres épines, le plus parfait miel et le plus utile : aussi les enfants, s'ils sont bien nourris en la lecture des poètes, en tireront toujours quelque bonne et profitable doctrine.

(Comment il faut lire les poètes.)

La musique a été donnée aux hommes par les dieux, pour les rendre modestes, gracieux et bien conditionnés, non pas pour délices, ni pour une volupté, ni un chatouillement d'oreilles, pour ce qu'il advient aucune fois, à faute de Muses et Grâces, grande confusion et désordre dans les accords et consonances de l'âme qui se débauche outrageusement par intempérance ou par nonchalance ; et la musique, survenant là-dessus, les ramène et les remet derechef tout doucement en leur ordre et en leur lieu.

(De la superstition*)

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