L EDUCATION DE SOI
Il serait difficile de marquer le commencement de l'éducation de soi, car on ne peut déterminer la part de la volonté dans l'éducation initiale qui s'appuie tour à tour sur l'habitude, la persuasion et même la contrainte. Mais le but constant des maîtres doit être d'amener leurs élèves à se gouverner eux-mêmes par la raison, à vouloir ce qu'il faut et à vivre comme ils veulent. Pour éveiller et fortifier la raison, il est nécessaire d'y faire sans cesse appel. L'action de la volonté peut s'exercer avant la raison, mais la volonté ne devient autonome que par la raison. On n'est maître de soi que si l'on est capable de se donnera soi-même sa loi, qui ne peut être que celle de la raison, c'est-à-dire la loi morale acceptée par libre choix. Mais ce n'est que par une longue habitude de se soumettre à la raison qu'on arrive à la pleine possession de soi. Il faut y travailler durant toute la vie, et résister sans cesse aux entraînements des passions pour obéir au maître que nous nous sommes donné.
Cette action intérieure et constante de la raison sur les passions, cette lutte entre le principe divin qui est en nous et notre nature inférieure, ne peut se faire victo-
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rieusement, si nous ne connaissons ni les ennemis que nous avons à combattre, ni les forces que nous sommes capables de leur opposer, ni les moyens à employer pour faire triompher le bien. La connaissance de nous-mêmes, sans laquelle il n'y a point d'éducation de soi, est entravée par bien des causes, qui toutes ont leur source dans l'amour-propre. Trompés par cet insinuant flatteur, nous nous voyons, non tels que nous sommes, mais tels que nous voudrions être dans l'opinion d'autrui, tout parés de vertus illusoires, sous lesquelles se dérobent nos défauts et iios vices. Cet être tout d'apparence nous est bien plus cher que notre être rée'l : aussi redoutons-nous de le perdre. Et loin d'écouter le langage sincère de ceux qui nous aiment assez pour nous dire la vérité, nous prêtons une oreille complaisante aux discours séducteurs qui nous confirment dans l'idolâtrie de ce faux moi. Au lieu de rentrer en nous-mêmes, nous dispersons notre attention sur une foule de choses qui entretiennent une basse et malsaine curiosité, et notre regard se détourne de nousmêmes pour se porter avec une malveillante clairvoyance sur tout ce qui concerne le prochain.
Nous seuls pouvons guérir le funeste aveuglement à l'abri duquel se développent tous nos mauvais penchants. Il suffit de le vouloir et d'anéantir courageusement l'être de parade que nous avons choyé, pour créer selon la vérité l'homme nouveau dont l'idéal est dans chaque âme. Ce sacrifice de notre amour-propre est cruel, et il faut le renouveler souveut, afin que la véritable humilité puisse croître en notre âme et la mettre en possession de réelles vertus. La vue de nos innombrables fautes nous découragerait, si nous n'avions en même temps conscience de la force divine qui rend notre volonté toute-puissante pour
nous purifier du mal. Ainsi le sentiment de nos imperfections s'unit à celui de la perfection que nous devons et pouvons réaliser, et nous porte vers le bien avec d'autant plus d'ardeur que nous nous en voyons plus éloignés. Tout devient une source d'instruction et un moyen de perfectionnement pour l'âme humble. Ses propres fautes la maintiennent dans la vigilance, celles d'autrui la font rentrer en elle-même pour reconnaître en elle les mêmes causes de chute. La malveillance attentive à saisir ses points faibles contribue à l'éclairer. Aussi, loin de s'irriter contre ceux qui scrutent sa conduite d'un œil haineux, elle se sert de leur perspicacité pour se juger plus impartialement et veiller avec plus de soin sur elle-même. Le premier pas vers l'amendement, c'est la connaissance de nos fautes. Le second, c'est la ferme détermination d'éviter toutes les occasions de faiblir et de réaliser en nous les vertus que nous admirons dans les autres. Notre perfectionnement ne peut être que graduel. Mais si nous ne pouvons être transformés tout d'un coup, il y a cependant pour chacun de nous, dans la vie morale, le moment où nous devons prendre une orientation décisive, où notre volonté réfléchie se marque une fin à poursuivre et rompt brusquement avec tout ce qui nous éloigne de notre but. L'amour sincère du bien nous inspire le courage de l'accomplir. Nous ne sommes pas encore changés, mais un principe nouveau amène notre être pour diriger toutes ses forces vers le bien. Alors le mal ne perd pas tout son empire sur nous, bien des tentations peuvent encore éprouver notre résolution et nécessiter de notre part de rudes combats et de douloureux sacrifices. Mais l'habitude de résister nous rend la lutte moins pénible et la victoire plus certaine. Et c'est à cela que
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aous reconnaissons nos progrès, si le bien nous est plus ?acile et si nous sommes des émules moins indignes des liommes vertueux qui nous servent de guides.
Éducation de soi, gouvernement de la raison.
Toi qui as souvent entendu que c'est une même chose, suivre Dieu et obéir à la raison, dois estimer que le sortir hors l'enfance et entrer au rang des hommes, n'est point une délivrance de subjection, mais seulement une mutation de commandant, pour ce que la vie, au lieu d'un maître nécessaire, loué ou bien acheté à prix d'argent, qui avait coutume je nous gouverner en notre enfance, prend alors un guide divin, qui est la i*aison, à laquelle ceux qui obéissent doivent être réputés seuls francs et libres : car ceux-là seuls, ayant appris à vouloir ce qu'il faut, vivent comme ils veulent, là où 3s actions et affections désordonnées et non régies par la raison, la franchise de la volonté y est petite, faible et débile, mêlée de beaucoup de repentance.
(Comment il faut ouïr.)
Les mœurs ne sont autre chose qu'une qualité imprimée de longue main en cette partie de l'âme qui est irraisonnable. La raison n'en veut pas du tout ôter ni déraciner la passion, parce qu'il n'est ni possible ni utile, mais seulement lui tracer quelques bornes, et lui établir quelque ordre, faisant en sorte que les vertus morales ne sont pas impassibilités, mais plutôt règlements et modérations des passions et affections de notre âme : ce qu'elle fait par le moyen de la prudence, laquelle réduit la puissance de la partie sensuelle et passible a une habitude honnête et louable. Ainsi ces trois choses sont en notre âme, la puissance naturelle, la passion et Vhabitude. La puissance naturelle est le commencement, et par manière de dire, la matière de la passion, comme la puissance de se courroucer, la puissance de se vergogner, la puissance de s'assurer. La passion après est le mouvement actuel de cette puissance, comme le courroux, la vergogne, l'assurance.
Et l'habitude est une fermeté établie en la partie irraisonnable par longue accoutumance, laquelle devient vice quand la passion est mal gouvernée, et vertu quand elle est bien conduite et menée par la raison.
[De la vertu morale.)
D'actions vertueuses où il n'y ait rien à redire, qui soient entières et parfaites, il ne s'en pourra point trouver, ni de mœurs tellement composées atout devoir, qu'il n'y ait mélange aucun de passion ; mais si, par fortune, la nature d'elle-même en produit quelques-unes qui soient belles et bonnes, elles sont incontinent offusquées et obscurcies par autres mixtions étrangères, ni plus ni moins qu'un fruit franc, qui serait altéré par adjonction de matières et nourritures sauvages.
(Flaminius.)
Ceux qui profitent en la vertu, qui ont déjà planté et assis le fondement doré de bonne vie, comme d'un saint temple ou d'un palais royal, n'y reçoivent rien à bâtir dessus témérairement, mais y ajoutent et y appliquent toutes choses avec le plomb et la règle de la raison. C'est pourquoi nous estimons que Polyclète, faiseur d'images, avait coutume de dire, que le plus fort à faire et le plus difficile de leur besogne, était quand la terre était venue jusques à Vongle, c'est-à-dire que la difficulté plus grande de la perfection gît à la fin.
{Comment Von pourrra apercevoir si l'on amende et profite en l'exercice de la vertu.)
Connaissance de soi.
Platon écrit que chacun pardonne à celui qui dit qu'il s'aime bien soi-même, mais néanmoins que de cela il s'engendre dedans nous un vice, outre plusieurs autres, qui est très grand : c'est que nul ne peut être juste et non favorable juge de soi-même. Car l'amant est ordinairement aveugle à l'endroit de ce qu'il aime, si ce n'est qu'il ait appris et accoutumé de longue main à aimer et estimer plutôt les choses
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ponnêtes, que ses propres et celles qui sont nées avec lui ; cela donne au flatteur la large campagne qu'il y a entre flatterie et amitié, où il y a un fort assis bien à propos pour nous endommager, qui s'appelle V amour de soi-même, moyennant laquelle chacun étant le premier et le plus grand flatteur de soi-même, n'est pas difficile à recevoir et admettre près de soi un flatteur étranger, lequel il pense et veut bien être témoin el continuateur de l'opinion qu'il a de soi-même ; car celui auquel l'on reproche à bon droit qu'il aime les flatteurs, s'aime aussi bien fort soi-même, et, pour l'affection qu'il se porte, veut et se persuade que toutes choses soient en lui, desquelles la volonté n'est point illicite ni mauvaise, mais la persuasion en est dangereuse, et a besoin d'être bien retenue.
Or, si c'est chose divine que la vérité, et la source de tous biens aux dieux et aux hommes, ainsi que dit Platon, il faut estimer que le flatteur donc est ennemi des dieux, et principalement d'Apollon, pour ce qu'il est toujours contraint à celui sien précepte, connais-toi toi-même; faisant que chacun de nous s'abuse en son propre fait, tellement qu'il ignore les biens et les maux qui sont en soi, lui donnant à entendre que les maux sont à demi et imparfaits, et les biens si accomplis, que l'on n'y saurait rien ajouter pour les amender.
(Comment on pourra discerner le flatteur d'avec l'ami.)
Nous admonestons les lisants de chasser arrière d'eux l'amour et l'opinion de soi-même ; car cette présomption-là, nous flattant premièrement nous-mêmes au .dedans, nous rend plus tendres et plus faciles aux flatteurs de dehors, comme y étant jà tous disposés, là où si obéissants au dieu Apollon, et reconnaissants combien en toutes choses fait à estimer son oracle, qui nous commande de nous connaître nous-mêmes, nous allions rechercher notre nature, notre institution et notre nourriture, quand nous y trouverions infinies défectuosités de ce qui y dût être, et tant de choses malement ou témérairement mêlées, qui ne dussent pas être en nos actions, en nos propos et en nos passions, nous ne nous abandonnerions pas aussi facilement aux flatteurs à nous fouler aux pieds, et faire ainsi, par manière de dire, litière de nous à leur plaisir.
Si nous considérions, chacun en son privé, plusieurs cho-
ses laides, fâcheuses, imparfaites et mauvaises que nous avons, nous trouverions que nous aurions besoin, non d'un ami qui nous louât et qui dît du bien de nous, mais plutôt qui nous parlât librement, qui nous reprît et blâmât des fautes que nous commettons en notre particulier.
(Comment discerner le flatteur d'avec l'ami.)
Ainsi comme les fables disent que la fée Lamia ne fait que chanter quand elle est en sa maison étant aveugle, d'autant qu'elle a serré ses yeux en quelque vaisseau à part, mais quand elle sort dehors, elle se les remet et voit alors; aussi chacun de nous au dehors, et pour contempler les autres, ajoute à la maie intention la curiosité, comme un œil, et en nos propres défauts, et en nos maux, nous avons la berlue par ignorance à tout propos, à faute d'y employer les yeux et la clarté de la lumière. Voilà pourquoi le curieux est plus utile à ses ennemis qu'il n'est à lui-même, d'autant qu'il découvre, met en évidence et leur montre ce dont il se faut garder et ce qu'ils doivent corriger, et cependant il ne voit pas la plupart de ce qui est chez lui, tant il est ébloui à regarder ce qui est au dehors.
Nous mettant à nonchaloir, et ne nous souciant point de savoir ce qui nous touche, allons rechercher la généalogie des autres, que le grand-père de notre voisin était venu de la Syrie, que sa nourrice était Thracienne, que un tel doit trois talents et n'en a point encore payé les arrérages, et nous enquérons de telles choses, d'où revenait la femme d'un tel, et qu'était ce qu'un tel et un tel disaient à part dans un coin.
Il y en a qui pour rien ne veulent voir leur vie, comme leur étant un très mal plaisant spectacle, ni replier et retourner leur raison comme une lumière sur eux-mêmes, ains leur âme, étant pleine de toutes sortes de maux et redoutant et enseignant ce qu'elle sent au dedans d'elle-même, saute dehors, et va errant çà et là à rechercher les faits d'autrui, nourrissant et engraissant ainsi ses malignités ; car ainsi que la poule, bien souvent qu'on lui aura mis à manger devant elle, s'en ira néanmoins gratter en un coin, là où elle aura peut-être aperçu en un fumier quelques grains d'orge : semblablement aussi les curieux, passant par-dessus les propos exposés à chacun, et les histoires dont chacun parle, et que
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l'on ne défend point d'enquérir, ni n'est-on point marri quand on les demande, vont recueillant et amassant les maux secrets et cachés de toute la maison.
(De la curiosité.)
Pour autant qu'il y a des passions de l'âme pestilentes et dommageables, comme celles qui lui apportent travail, tourments et obscurité, le meilleur serait les chasser de tout point et les jeter entièrement par terre, pour se donner à soi-même une vue libre, une lumière claire et un vent salubre, ou pour le moins les rechanger et rhabiller en les changeant ou détournant autrement; comme pour exemple, sans en chercher plus loin, la curiosité est un désir de savoir les tares et imperfections d'autrui, qui est un vice ordinairement conjoint avec envie et malignité : car « pourquoi est-ce, homme « par trop envieux, que tu vois si clair es affaires d'autrui et si « peu es tiennes propres? Détourne un peu du dehors et retourne « au dedans la curiosité, si tant est que tu prennes plaisir à « savoir et entendre des maux, lu trouveras bien chez toi-même « à quoi passer ton temps »,
« Autant que d'eau autour d'une île il passe, « Et qu'en un bois de feuilles il s'amasse,
« autant trouveras-tu de péchés en ta vie, de passions en ton « Ame, et d'omissions en ton devoir. Car comme Xénophon « dit, que chez les bons ménagers, il y a lieu propre pour les « ustensiles destinés à l'usage des sacrifices, autre lieu « pour la vaisselle de table, et qu'ailleurs sont situés les « instruments du labourage, et ailleurs à part ceux qui sont « nécessaires à la guerre ; aussi trouveras-tu en toi des maux « qui procèdent les uns d'envie, les autres de jalousie, les « autres de lâcheté et les autres de chicheté. Amuse-toi de les « revisiter, à les considérer ; étouffe et bouche toutes les « avenues et toutes les portes et fenêtres qui regardent chez « tes voisins et en ouvre d'autres qui répondent à ta cham- « bre, au cabinet de ta femme, au logis de tes serviteurs : « là tu trouveras à quoi t'amuser avec profit et sans mali- « gnité; là tu trouveras des occupations profitables et salutai- « res, si tu aimes tant à enquérir et rechercher ce qui est « caché. »
(De la curiosité,)
Les maladies de l'âme trompent bien souvent ceux-mêmes qui les ont, lesquels ne pensent pas que ce soient maladies, et d'autant sont-elles pires qu'elles ôtent aux patients le sentiment de leur mal; car les discours de la raison, quand il est sain, sent les maladies du corps ; mais es maladies de l'âme, lui-même étant malade, n'y a point de jugement de ce qu'il souffre: car cela même qui doit juger souffre, et faut estimer que la première et principale maladie de l'âme, c'est la folie, pour raison de laquelle le vice est irrémédiable et incurable en plusieurs, avec lesquels il habite, il vit et meurt; car le commencement de la guérison d'une maladie, c'est le sentiment qui conduit le patient à chercher ce qui le peut secourir, mais celui qui, pour ne croire point qu'il soit malade, ne connaît pas ce dont il a besoin, encore que ce qui le peut guérir se présente à lui, il le refuse ; car même entre les maladies corporelles, celles-là sont les pires qui prennent avec privation de sentiment, comme une léthargie, une frénésie, une épilepsie ou haut mal, une apoplexie, les fièvres ardentes qui augmentent l'inflammation, jusques à mettre l'homme en rêverie et lui faire perdre l'entendement, en lui troublant le sens comme d'un instrument de musique,
Touchant du cœur les cordes plus cachées, Qui ne devraient pour rien être touchées.
Voilà pourquoi les médecins veulent et souhaitent en premier lieu, que l'homme ne soit jamais malade, ou s'il l'est, au moins qu'il n'ignore pas qu'il soit malade, ains sente bien son mal, ce qui advient presque ordinairement à toutes les maladies de l'âme ; car ni ceux qui sont fols et éventés, ni ceux qui sont dissous et désordonnés, ai ceux qui sont injustes, ne pensent pas pécher ni faillir, ains y en a quelques-uns mêmes qui pensent bien faire. Il n'y eut jamais homme qui estimât que la fièvre fût santé, ni l'être phthisique fût être bien dispos, ni que la goutte aux pieds fût être bien enjambé, ni que pâlir fût rougir, là où ils appellent la colère vaillance, l'amour amitié, l'envie émulation, la couardise prudence. Et puis ceux-là appellent les médecins quand ils se sentent malades, car ils sentent bien de quoi ils ont besoin ; mais ceux-ci fuient les sages et savants, parce qu'ils cuident bien faire en ce qu'ils font mal.
Par cette même raison-là, nous disons que Vophthalmie.
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c'est-à-dire le mal des yeux,est moindre maladie que la manie, qui est la rage et fureur, et la podagre, qui est la goutte aux pieds, que la frénésie, qui est une aposthume dedans le cerveau; car celui-là sent son mal, et criant envoie quérir le médecin ; venu qu'il est, il lui montre son œil, il baille sa vue à ouvrir, sa tête à entamer, là où nous voyons Agave dans les tragédies, si transportée hors de son bon sens par sa rage et manie qui la tient, qu'elle déconnaît les personnes qui lui sont chères.
Tout ainsi donc, comme plus dangereuse est la tourmente qui empêche le navire de surgir et prendre port que celle qui ne permet pas sortir des ports, et faire voile : aussi les tourments de l'âme sont les pires, qui ne permettent point à l'homme de se recueillir, ni de rasseoir le discours de sa raison, qui est troublé et renversé sens dessus dessous, sans pilote et sans câble, ni amarre en tourmente, errant sans guide çà et là, et qui est emporté malgré lui en courses téméraires et mortelles, tant qu'à la fin il s'en va tomber en quelque effroyable naufrage, là où il brise sa vie : tellement que pour ces raisons et autres semblables, je conclus qu'il est pire d'être malade de l'âme, que non pas du corps.
Aussi entre ceux qui pèchent et qui faillent, ceux-là sont incurables et incorrigibles, qui se courroucent amèrement, et haïssent mortellement ceux qui les remontrent et qui les reprennent, et ceux qui les endurent, et qui les reçoivent sont en meilleur état et plus beau chemin de recouvrer guarison, mais ceux qui se baillent eux-mêmes à ceux qui les reprennent, qui confessent leur erreur, et qui découvrent euxmêmes leur pauvreté, n'étant pas bien aises qu'on en sache rien, ni contents d'être secrets, ainsi l'avouent, et prient ceux qui les en reprennent et admonestent, de leur* y donner remède, cela n'est pas un des pires signes de profit et amendement, suivant ce que voulait dire Diogène. que celui qui se veut sauver et devenir homme de bien, il a besoin d'avoir ou un bon ami, ou un âpre ennemi, afin que ou par amour de remontrances, ou par force de justice, il se châtie de ses vices.
Mais tant que l'on fait gloire de montrer au dehors une souillure de robe, ou une tache des vêtements, ou un soulier rompu, et que par une façon d'humilité présomptueuse on se moque de soi-même, de ce que l'on sera d'aventure ou petit, ou courbé et bossu, pensant l'aire une galanterie, et cependant on couvre et cache les ordures de sa vie et vile-
nies de ses mœurs, les envies, les malignités, l'avarice, les voluptés, comme des ulcères et aposthumes, ne souffrant pas que personne y touche, non pas qu'on les voie seulement, parce qu'on craint d'en être repris, certainement on a fait peu de profit ou plutôt à vrai dire, rien du tout.
Mais celui qui donne à travers, et qui peut ou qui veut principalement se penser soi-même, et se faire douloir, et sentir regret quand il a failli, ou sinon, à tout le moins, qui endure patiemment qu'un autre par ses répréhensions et remontrances le nettoie et le purge, celui-là certainement semble , haïr la méchanceté, et avoir envie de s'en défaire. Je ne veux pas dire qu'il ne faille avoir honte, et fuir d'être estimé et tenu pour méchant, mais celui qui a en haine la substance de la méchanceté, plus que non pas l'infamie, celui-là ne feindra point de faire dire du mal de soi, et d'en dire lui-même, pourvu qu'il voie qu'il soit pour en devenir meilleur. A quoi l'on peut appliquer une gentille parole que dit un jour Diogène à un jeune homme, lequel, s'étant aperçu que Diogène l'avait vu en une taverne, s'était vitement fui plus au dedans de la taverne: Tant plus, lui dit-il, que tu fuis au dedans, tant plus avant es-tu dans la taverne; aussi peut-on dire des vicieux, quertant plus ils nient leur vice, tant plus se fourrent-ils avant au dedans du vice, comme les pauvres qui contrefont les riches, en sont d'autant plus pauvres pour leur vanité, car personne ne leur donne.
(Comment Von pourra apercevoir si Von amende et profile en l'exercice de la vertu.)
Humilité, modestie.
Celui qui est une fois entré dans l'étude de la philosophie, et qui a vu celle grande lumière, comme si le repositoire des choses saintes lui était ouvert, alors prenant une tout autre contenance, un silence et unébahissement, il devient humble, souple et modeste, suivant la raison comme Dieu, et me semble que l'on peut bien appliquer et accommodera cela ce que Ménédème en jouant disait : c'est que plusieurs venaient aux écoles à Athènes qui du commencement étaient sages, puis devenaient amateurs de sagesse, car cela signifie ce mot de
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philosophie : car d'autant que, plus ils approchent de la raison, d'autant diminuent-ils plus de l'opinion de soi-même et de la présomption.
Une maigre invention, une impropre locution, un mauvais langage, une laide contenance, un éblouissementde sotte joie, quand on s'enteod louer, et toutes autres telles impertinences qui adviennent sDiivent à ceux qui font les harangues en public, nous apparaissent beaucoup plutôt en autrui quand nous écoutons, qu'ils ne font en nous-mêmes quand nous haranguons. Et pour ce, faut-il transférer l'examen et la correction de celui qui aura harangué en nous-mêmes, en examinant si nous ne commettons point par mégarde de telles fautes en orant. Car il n'est rien au monde si facile que de reprendre son voisin; mais cette répréhension-là est vaine et inutile, si on ne la rapporte à une instruction de corriger ou éviter semblables erreurs en soi-même.
Ce n'est pas chose difficile, ains très facile, que de contredire une oraison prononcée ; mais en prononcer et dire une autre sur le même sujet, qui soit mieux faite et meilleure, c'est cela qui est bien difficile à faire, comme dit un Lacédémonien quand il entendit que Philippe, roi de Macédoine, avait démoli et rasé la ville d'Olynthe : mais il n'en saurait, dit-il, faire une telle.
(Comment il faut ouïr.)
11 me semble que ce qui est en l'inimitié le plus dommageable, pourra devenir le plus profitable, qui y voudra bien prendre garde. Et qu'est-ce que cela ? C'est que ton ennemi veille continuellement à épier toutes tes actions, et fait le guet à l'entour de ta vie, cherchant partout quelque moyen de te surprendre à découvert, pour avoir prise sur toi, ne voyant pas seulement à travers les chênes, comme faisait Lysias, ou à travers les pierres et les tuiles, mais aussi à travers un ami, à travers un serviteur domestique, et à travers tous ceux avec qui tu auras familière conversation, pour découvrir, autant qu'il lui sera possible, ce que tu feras, sondant et fouillant tout ce que tu délibéreras et que tu proposeras de faire.
L'ennemi s'attache principalement aux fautes, et est ce que
plus il recherche à la trace. Et tout ainsi que les vautours volent à la senteur des corps pourris et corrompus, et n'ont aucun sentiment de ceux qui sont sains et entiers; aussi les parties de notre vie qui sont malsaines, mauvaises et gâtées, sont celles qui plus émeuvent notre ennemi : c'est là que sautent incontinent ceux qui nous haïssent, c'est ce qu'ils harassent et qu'ils déchirent.
Et c'est cela qui plus nous profite, en nous contraignant de vivre règlement, et prendre bien garde à nous, sans dire ni faire rien négligemment, à l'étourdie, ni imprudemment, ains conserver toujours notre vie comme en étroite diète irrépréhensible.
(Comment on pourra recevoir utilité de ses ennemis.)
On dit que les sept sages se trouvèrent un jour tous ensemble en la ville de Delphes, et une autre fois en celle de Gorinthe, là où Périandre les assembla en un festin qu'il fit aux autres six. Mais ce qui plus augmenta leur gloire et leur donna plus de bruit et de réputation, fut le renvoi qu'ils firent du trépied, quand ils le refusèrent tous, et le cédèrent en tour les uns aux autres par une honnête humilité. Car ayant, comme on dit, quelques pêcheurs de l'île de Co jeté leur filet en mer, il y eut quelques étrangers passants de la ville de Milet, qui achetèrent le trait du filet avant qu'il fût tiré, mais quand on mit à le tirer, il se trouva dedans un trépied d'or massif, lequel on dit qu'Hélène, en s'en retournant de Troie, avait jeté en cet endroit, pour la souvenance d'un ancien oracle qui lui vint lors en mémoire. Si y eut débat pour ce trépied, premièrement entre les pêcheurs et les étrangers, à qui l'aurait : mais puis après les villes mêmes prirent la querelle pour leurs gens respectivement, laquelle eût procédé jusques à guerre ouverte, n'eût été que la prophétesse Pythia leur rendit un même oracle à toutes les deux, qu'elles donnassent ce trépied au plus sage.
Si fut premièrement envoyé à Thaïes, en* la ville de Milet, cédant volontairement ceux de Co à un particulier, ce pourquoi ils avaient guerre contre tous les Milésiens ensemble. Thaïes déclara qu'il estimait Bias plus sage que lui, et lui fut envoyé. Celui-là derechef le renvoya à un autre, comme plus sage ; et l'autre encore à un autre : de sorte qu'ayant
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ainsi tournoyé et passé en tour par les mains de tous, il retourna à la fin, pour la seconde fois, entre les mains de Thaïes, en la cité de Milet, et finalement fut porté à Thèbes, et dédié au temple d'Apollon, surnommé Isménien. Toutefois, Théophraste écrit qu'il fut premièrement envoyé en la ville de Priène, à Bias ; et puis à Thaïes, en la ville de Milet, par la cession de Bias ; et qu'étant ainsi passé par les mains de tous, il retourna encore à la tin entre les mains de Bias, et que finalement, il fut envoyé en la ville de Delphes.
(Solon.)
Les Athéniens eurent dix capitaines pour la conduite de la guerre contre Darius, roi de Perse. Entre ces capitaines, Miltiade était bien celui qui avait plus de dignité et d'autorité ; mais Aristide le suivait de bien près en réputation et en crédit, d'autant mêmement qu'il servit de beaucoup à la victoire, quand il s'accorda à l'opinion de Miltiade au conseil où il fut conclu qu'on donnerait la bataille aux Barbares, et aussi quand il céda volontairement l'autorité de commander souverainement en l'armée à Miltiade, pour ce'que chaque capitaine à son tour avait un jour, auquel il commandait à toute l'armée, et, quand le tour vint à lui, il remit sa"prééminence de commander entre les mains de Miltiade, enseignant à ses autres compagnons que se soumettre et obéir aux plus sages, non seulement n'est point chose reprochable, ains est et salutaire et honorable.
Ainsi apaisant par son exemple le débat qui eût pu s'émouvoir entre eux, et les admonestant de s'accorder à suivre tout le conseil et avis de celui qui entend mieux le fait de la guerre, il fortifia grandement Miltiade, lequel se sentit bien plus assuré et plus ferme quand l'autorité de commander ne fut plus distraite ; car depuis qu'Aristide lui eut une fois cédé son autorité, chacun des autres en fît autant quand ce vint à son tour, et se soumirent tous à lui.
{Aristide.)
Discipline à s'imposer pour progresser dans le bien.
Tout ainsi qu'en l'étude des lettres, en la musique, quand on apprend à jouer de la lyre, ou à lutter, les commencements sont fort laborieux, bien embrouillés et pleins de difficulté, mais puis après, en continuant petit à petit, il s'engendre à la journée une familiarité et connaissance grande, ainsi qu'il se fait avec les hommes, laquelle rend toutes choses faciles, aisées à la main et agréables, tant à faire comme à dire; ainsi est-il de la philosophie, laquelle du commencement semble avoir ne sais quoi de maigre et d'étrange, tant es choses, comme es termes et paroles ; mais pour cela il ne faut pas, à faute de cœur, s'étonner à l'entrée ni lâchement se décourager, ains faut essayer en persévérant et désirant toujours de tirer outre et passer en avant. Bien peut-il à l'aventure que les jeunes non expérimentés trouvent au commencement des difficultés qu'ils ne peuvent comprendre dans les choses ; mais n'est-ce pourtant que la plupart de l'obscurité et de l'ignorance leur vient d'eux-mêmes, et par façons de faire toutes diverses commettent une même faute.
Car les uns, pour une révérence respectueuse qu'ils portent au disant, ou pour ce qu'ils le veulent épargner, ne l'osent interroger et se faire entièrement déclarer son discours, et font signe de l'approuver par signe de la tête, comme s'ils l'entendaient bien; les autres, à l'opposite, par une importune ambition et vaine émulation de montrer la promptitude de leur esprit contre d'autres, devant qu'ils l'aient compris, disent qu'ils l'entendent, et ainsi jamais ne le conçoivent.
Par quoi rejetant arrière de nous toute telle lâcheté et vanité, mettons peine, comment que ce soit, d'apprendre et comprendre en notre entendement les profitables discours que nous oirons faire aux philosophes ; et pour ce faire, supportons doucement les risées des autres qui seront ou penseront être plus vifs et plus aigus d'entendement que nous ; comme Cléanthe et Xénocrate, étant un peu plus grossiers d'esprit que leurs compagnons d'école, ne fuyaient pas à apprendre pour cela, ains se riaient et se moquaient les pre-
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miers d'eux-mêmes, disant qu'ils ressemblaient aux vases qui ont le goulet étroit, et aux tables de cuivre, pour ce qu'ils comprenaient difficilement ce qu'on leur enseignait, mais aussi qu'ils le retenaient sûrement et fermement.
Il faut se laisser moquer, endurer des hontes, des piqûres, des traits de gaudisserie, pour repousser de tout son effort et combattre l'ignorance. Toutefois, si ne faut-il pas aussi passer en nonchaloir la faute que font au contraire ceux qui, pour être d'appréhension tardive, en sont importuns, fâcheux et changeants ; car ils ne veulent pas quelquefois, quand ils sont à part en leur privé, se travailler pour entendre ce qu'ils ont ouï, mais donnent le travail au docteur qui lit, en lui demandant et l'enquérant souvent d'une même chose, ressemblant aux petits oiselets qui ne peuvent encore voler, et qui bâillent toujours attendant la becquée d'autrui, et voulant que Ton leur baille jà tout mâché et tout prêt.
Je conseillerai à ceux qui sont d'entendement tardif que, retenant les principaux points du discours, ils composassent eux-mêmes à part le reste, et qu'ils exerçassent leur mémoire à trouver le demeurant, et que prenant en leur esprit les paroles d'autrui, ne plus ne moins qu'une semence et un principe, ils le nourrissent et l'accrussent, pour ce que l'esprit n'est pas comme un vaisseau qui ait besoin d'être rempli seulement, mais plutôt a besoin d'être échauffé par quelque matière qui lui engendre une émotion inventive et une affection de trouver la vérité.
C'est tout ainsi comme si quelqu'un ayant affaire de feu en allait chercher chez ses voisins, et là y en trouvant un beau et grand, il s'y arrêtait pour toujours à se chauffer, sans plus se soucier d'en porter chez soi ; aussi si quelqu'un, allant devers un autre pour l'ouïr discourir et apprendre de lui, n'estime point qu'il faille allumer son feu ni son esprit propre, mais prenant plaisir à ouïr seulement, s'arrête à jouir de son contentement, il tire des paroles de l'autre l'opinion seulement, ne plus ne moins que l'on fait une rougeur et une lueur de visage quand on s'approche du feu ; mais à la moisissure et au reland du dedans de son âme, il ne l'échauffé, ni ne l'éclaircit point par la philosophie.
(Comment il faut ouïr.)
Fabius Maximus fut surnommé Ovicula, qui vaut autant à
dire comme brebirette pour la douceur, tardité et pesanteur dans nos façons de faire, dès qu'il était encore enfant; car sa nature lente, coite et reposée, avec un 3 taciturnité, et ce qu'on le voyait peu souvent et réservément s'ébattre à jeux d'enfants, et aussi qu'on le voyait dur d'entendement, et qu'il avait peine à comprendre ce qu'on lui enseignait, joint qu'on en faisait ce quTon voulait, tant il était obéissant à tous ceux avec qui il hantait ; le tout ensemble faisait que plusieurs qui ne le connaissaient que par dehors, jugeaient qu'il ne serait jamais qu'un lourdaud et un niais. Mais il y en avait d'autres qui, le considérant de plus près, apercevaient en sa nature une constance immuable, et une magnanimité de lion. Et lui-même depuis étant excité par les affaires, donna bientôt à connaître que ce qu'on estimait en lui bêtise était gravité qui ne s'émouvait de rien, et que ce qu'on jugeait timidité était prudence ; ce qu'il n'était point hâtif ni remuant en chose quelconque, était fermeté et constance.
Pourquoi, considérant la grandeur de la seigneurie de leurs choses publiques et les continuelles guerres qu'ils avaient, il endurcit et exercita son corps, comme une arme née avec lui, pour s'en pouvoir mieux servir à la guerre, et son éloquence aussi comme un instrument de persuasion, pour en pouvoir mener le peuple à la raison. Si était son langage conforme et convenable à ses mœurs et à sa manière de vivre, car il n'y avait fard ni afféterie quelconque, mais était toute substance avec poids et profondeur de sentences et de conceptions singulières et propres à lui, sinon que l'on dit qu'elles ressemblaient fort à celles de Thucydide.
(Fabius Maximus.)
Il n'est possible que l'on se connaisse, ni que l'on se sente profiter en vertu, si ce profit et amendement n'amène à la journée quelque diminution de vice et de folie, et si le vice, nous aggravant tout à Pentourde pesanteur égale, nous retient toujours à bas,
Gomme le plomb tire à fond le filet;
ni plus ni moins qu'en l'art de la musique ou de la grammaire, on ne saurait jamais combien on avancerait, si l'on ne voyait qu'en étudiant on vidât et épuisât toujours quelque
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partie de l'ignorance de ce que traitent ces arts-là, et que l'on sût toujours aussi peu que devant. — Ni la cure que le médecin emploie à panser un malade, ne lui baillerait aucun sentiment de différence, si elle n'apportait quelque meilleur portement, et quelque allégement, par la diminution de la maladie, s'en allant peu à peu, jusqu'à ce que la disposition contraire fût entièrement restituée, et le corps retourné de tout point en sa santé et sa force premières.
Aussi, en ceux qui font profession de la philosophie, il ne faut point concéder qu'il y ait amendement ni sentiment d'aucun amendement, si l'âme ne se dépouille peu à peu et ne se purge toujours de sa folie, et qu'il faille qu'elle soit toujours saisie d'un souverain mal, jusqu'à ce qu'elle ait atteint le souverain et parfait bien ; car par ce moyen il s'ensuivrait, si en un instant et en un moment d'heur le sage passait d'une extrême méchanceté en une suprême disposition de vertu, qu'il aurait tout à coup, en un moment., fui le vice entièrement, duquel il n'aurait pu en longtemps ôter de soi la moindre partie.
Et s'il se faisait une si grande et si soudaine mutation, que celui qui était au matin très vicieux, se trouvât un soir très vertueux ; et s'il était jamais advenu à aucun tel changement que s'étant endormi fol, il se fût éveillé sage, et qu'il eût ainsi parlé aux folies et tromperies qu'il avait hier, et qu'il aurait aujourd'hui chassées de son âme :
Allez-vous-en arrière de moi, songes,
Vous n'étiez rien que décevants mensonges ;
serait-il possible que quelqu'un n'eût senti une si grande et soudaine mutation qui se serait faite dedans lui-même, et une sapience qui tout à coup lui aurait ainsi illuminé et éclairé l'âme ? Quant à moi, il me semble qu'un homme qui aurait été transmué par les dieux, à sa requête, de femme en homme, comme l'on dit de Canneus, ignorerait plutôt cette métamorphose et transmutation, que non pas étant rendu tempèrent, prudent et vaillant, de dissolu, fol et couard qu'il était auparavant, et étant transporté d'une vie bestiale en une céleste et divine, il en ignorât le point de l'instant auquel se serait fait un tel changement.
Mais nous qui voyons qu'en tout genre de mal, principalement en désordre et débauchement de l'âme, il y a toujours
plus et moins, et que c'est en quoi diffèrent les amendements, selon que la raison petit à petit enlumine, purge et nettoie l'âme, en diminuant la méchanceté comme l'ombre et l'obscurité, estimons qu'il n'est point hors de raison d'assurer que Ton en sent la mutation, bien qu'elle sorte comme d'un fond obscur ; mais elle compte et estime combien elle va droit en avant, ni plus ni moins que ceux qui courent avec voiles par l'infinie étendue de la mer, en observant ensemble la longueur du temps et la force du vent qui les pousse, viennent à mesurer le chemin qu'ils ont fait, combien il est vraisemblable qu'en tant de temps et étant portés par une telle puissance de vent, ils en aient passé.
Les mathématiciens appellent les planètes stationnaires et disent qu'elles s'arrêtent quand elles cessent d'aller en avant; mais à profiter en philosophie, c'est-à-dire en correction de mœurs et de vie, il n'y peut avoir intervalle d'amendement, ni pause et cessation aucune, pour ce que la nature étant en un perpétuel mouvement, veut toujours qu'on la pousse en la meilleure part, ou autrement elle se laisse emporter, comme une balance, en la pire. Si donc, suivant l'oracle qui fut répondu par Apollon à ceux de Cirrha, que s'ils voulaient vivre en paix les uns avec les autres, il fallait qu'ils fissent la guerre sans cesse jours et nuits au dehors : aussi, si tu sens en toi-même que tu aies combattu jour et nuit continuellement contre le vice, ou non guère souvent abandonné ta garnison, ni reçu ordinairement de lui des hérauts et messagers, qui sont les voluptés, les négligences et les mouvements à traiter de paix, il est vraisemblable que tu peux alors, assurément et hardiment, passer outre. Mais encore qu'il y eût des interruptions de vi\re philosophiquement, pourvu que les derniers fussent toujours plus rares et les reprises plus longues que les premières, ce serait un signe qui ne serait pas mauvais, d'autant qu'il témoignerait que par labeur et exercitation, la paresse s'en irait peu à peu chassée : comme le contraire aussi serait mauvais signe qu'il y eût plusieurs intermissions, et près l'une de l'autre, pour ce que cela montrerait que la chaleur de l'affection première s'en irait peu à peu anéantissant et refroidissant.
Car tout ainsi comme la première boutée qui fait les germes du roseau, ayant force de pousser grand, produit une longue tige droite, égale et unie du commencement, pour ce